ChercherRecherche avancée Panier (0)

LA LIBRAIRIE EN LIGNE DU VOYAGE D'AVENTURE


Découvrez plus de 5 000 livres et DVD d'aventure
Revenir au résultats
Une œuvre de Gérard Busquet Editions Transboréal

À l’écoute de l’Inde

Des mangroves du Bengale aux oasis du Karakoram
9782361570545
Prix 20,90 € Disponible EAN : 9782361570545
ISBN : 978-2-36157-054-5
ISSN : 1633-9916

De la jungle des Sundarbans à la plaine indo-gangétique, des solitudes rajpoutes et baloutches aux vallées-oasis du Karakoram, vivent en marge les ultimes dépositaires de métiers, de pratiques et de traditions séculaires. Qu’il s’agisse des pêcheurs à la loutre, des cueilleurs de miel ou des chasseurs de tigres, des gitans des eaux ou des pénitents de Shiva, des marbriers de Jaipur ou des bardes du désert, Gérard Busquet partage et raconte la vie quotidienne, courageuse mais rude, de ces communautés uniques en voie de disparition, méconnues des touristes et des élites locales occidentalisées. Quel que soit leur cadre de vie – âpres confins d’une beauté stupéfiante ou environnement urbain dégradé, fertiles rizières ou forêts luxuriantes –, leur monde parfois cruel est empreint de solidarité, de résilience et de dignité.

Prologue

Première partie – BANGLADESH
1. Les seigneurs des loutres
2. Les mahual, cueilleurs de miel
3. La traque du « mangeur d’hommes »
4. Les requins de Maheshkhali
5. Les fils de Noé

Deuxième partie – INDE
6. Les serpents de Vishnupur
7. Shiv Gajan : les crochets de Shiva
8. À Calcutta, l’école des animaux
9. Jagyanagar, les cigognes de la mousson
10. Kannauj, cité des parfums
11. L’hospice des oiseaux de Delhi
12. Lucknow, le jeu des pigeons
13. Les sculpteurs de Murti Mohalla
14. Les Bhopa, bardes du Rajasthan

Troisième partie – PAKISTAN
15. Mangho Pir, la fête des crocodiles
16. Un « wagon » pour Sibi
17. Gilgit, le jeu des rois

Épilogue

Les serpents de Vishnupur//Alors que les Shapurey bangladais qui se revendiquent musulmans orthodoxes nient, non sans mauvaise foi, toute association avec Manasha, Anand Biswas lui proclame haut et fort sa vénération pour la déesse. Il semble exalté, en proie à une excitation croissante, porté par les murmures admirateurs des habitants agglutinés le long des rues. La foule est subjuguée par sa maîtrise des reptiles redoutés.
Il manie avec dextérité les mêmes reptiles que les charmeurs de serpents du Bangladesh exhibent lors des représentations qu’ils donnent en public. Parmi ces compagnons inséparables des Shapurey figurent des cobras, des dudh raj ou manu raj, espèces de couleur claire ou sombre, qui mangent d’autres serpents. Il y a également des pythons, des udaya samp, minuscules serpents non venimeux tachetés de rouge, de noir et de jaune, favoris des bateleurs qui les ont affublés de cent noms divers, et enfin des ghar banka, gros serpents bruns boudinés au cou orné de raies noires.
Deux autres processions avancent simultanément à travers les rues étroites de Vishnupur et convergent sur le durbar, nom plutôt pompeux qui désigne encore le palais décrépit des anciens rajahs de Vishnupur. Bien qu’ils demeurent d’ardents disciples de Vishnou et Krishna, divinités auxquelles ils bâtirent et dédièrent les somptueux temples en terre cuite qui entourent leur résidence, les anciens rajahs de Malbhum patronnent également des cultes locaux tels que celui de Manasha.
La nuit commence à tomber. Des torches et des lampes tempête sont allumées pour illuminer le spectacle qui va commencer. Chaque groupe, constitué de trois ou quatre Shapurey et ojha accompagnés de musiciens, s’installe sur des estrades improvisées, au centre du terre-plein herbeux situé devant le palais et se livre, sous les acclamations de ses supporters et de la foule fascinée, à un duel endiablé avec ses rivaux. Les Shapurey jonglent avec leurs serpents, les enroulent autour de leur cou et de leurs bras, provoquent leurs attaques ou les déjouent par des feintes.//p. 187-188

La traque du « mangeur d’hommes »//Le lendemain matin, lorsque je sors de la cabine du launch et m’avance sur le pont, je suis confronté à un monde fantomatique. Un brouillard dense enveloppe la forêt et le fleuve. La jungle déjà lourde de menaces en temps normal semble encore plus inquiétante en cette froide matinée de novembre. Je distingue à peine les huttes enfumées d’où, après avoir avalé à la hâte un petit-déjeuner frugal, commencent à sortir les bawali. Les gros bateaux, amarrés près de la berge, partiront dans la matinée et doivent finir d’être chargés.
Ces katami nauka, expression qui signifie littéralement “bateaux à bois”, sont parmi les plus beaux du Bangladesh qui en compte des dizaines de types différents. Les hautes proues de ces voiliers aux lignes élégantes sont ornées de gros clous argentés formant de superbes motifs géométriques ; les cabines situées à l’arrière sont entièrement sculptées. Ils sont pour la plupart fabriqués dans les chantiers navals de Swarupkati, immense entrepôt du sud du Bangladesh d’où le bois des Sundarbans est expédié. Les katami nauka mettent environ quatre à cinq jours pour atteindre Swarupkati. Ils quittent les Sundarbans au début de la marée haute et sont propulsés au moyen d’une gigantesque godille actionnée à tour de rôle par des bateliers juchés sur une plate-forme surélevée. Les équipages de sept à huit hommes passent la majeure partie de leur vie à bord du bateau, ne s’octroyant que quelques jours de repos entre deux voyages dans la jungle.
Le soleil matinal commence à dissiper les bancs de brume qui s’effilochent. Feroze prend quelques photos des bawali qui halent les lourds troncs d’arbres vers les bateaux amarrés. Comme à leur habitude, ils chantent tout en travaillant. Feroze revient vers moi en riant. Je lui demande de me traduire ce chant de travail. “Ils parlent de nous.” Je le regarde étonné et il me traduit alors cette chanson : “Ô mes frères, nous sommes épuisés, sans la moindre vigueur dans nos corps. Nous n’avons plus de force. Nos amis étrangers sont venus dans cette forêt. Nous espérons qu’ils vont nous donner quelque chose, mais nous ne savons pas quoi. Nos amis étrangers sont venus de loin et nous, nous avançons. E-ha-ray ! Camarades ! Prononcez le nom d’Allah ! Camarades ! Prononcez le nom de Rasoul, le saint prophète, et toutes les menaces disparaîtront.”
Daryajhal, mahual, bawali, ils semblent tous partager cette foi en un Dieu tout-puissant et en son prophète ou en des divinités sylvestres qui éliminent toutes les menaces lorsqu’on invoque leurs noms. Une foi tenace, chevillée au corps, qui résiste aux nombreux témoignages de morts violentes dans cet environnement délétère. Qu’attendent-ils d’extraterrestres comme nous hormis quelques roupies ? Un visa pour un monde meilleur où ils ne seraient pas exploités, contraints à un travail exténuant et constamment menacés ?

En partant pour une autre coupe, située à plusieurs heures de bateau, où Feroze doit prendre des photos pour son entreprise, nous prenons rendez-vous avec Pachabdi qui doit regagner Dhangmari. À bord du launch qui nous emmène vers cette coupe distante, je me remémore les histoires entendues la veille et compare ma vie sédentaire, calme, sans incidents, à celle de ces bûcherons et des milliers d’hommes vivant dans la jungle. Le hasard m’a fait naître dans un monde meilleur, plus juste et protecteur au niveau social que celui de ces bawali livrés à la cupidité des hommes et à la cruauté de la nature. Ce n’est pas la première fois, au Bangladesh ou au Pakistan, que je suis confronté à la misère avilissante ou à l’exploitation sordide dans ces sociétés profondément inégalitaires. Mais je n’avais jamais mesuré auparavant, dans cette frontière sauvage, la différence vertigineuse qui me séparait d’autres hommes et le privilège incroyable de ne pas avoir à risquer sa peau à tout moment pour une poignée de takas.//p. 73-75

Les Bhopa, bardes du Rajasthan//Nous quittons le château de très bon matin à bord d’une charrette, garnie de moelleux coussins, tirée par un chameau acariâtre. Le chemin sablonneux et raviné serpente à travers des terres en friche et de maigres champs de millet ou de moutarde. Les acacias et arbustes épineux, manne pour les chameaux, semblent prospérer sur cette terre ingrate. Notre monture doit souvent être rappelée à l’ordre par le conducteur irrité car elle a tendance à s’arrêter fréquemment pour se délecter de branches d’acacia, irrésistibles friandises piquantes. De rares arbres khejri, dépouillés de leurs feuilles utilisées comme fourrage, tendent leurs moignons brunâtres vers le ciel d’étain, comme s’ils quémandaient de l’eau. Dans cette région aride qui ne compte que quelques puits, l’unique récolte des paysans dépend surtout des incertaines pluies de mousson. Si elles sont tardives ou insuffisantes, il ne leur reste plus qu’à s’exiler en masse vers les villes en quête d’embauche ou d’improbables secours.
Alors que nous arrivons dans le village de Binia Nada Dhani, un paysan nous indique le quartier des Bhopa situé un peu à l’écart. Malgré leur pauvreté, les jhompa de couleur grège, huttes de torchis circulaires couvertes de chaume, dans lesquelles vivent les Bhopa, sont aussi plaisantes d’aspect et propres que celles de leurs voisins de haute caste. Dans ce hameau qui compte deux cents habitants, les rajpoutes bhatti représentent le groupe dominant de propriétaires terriens.
Tandis que les femmes préparent des chapati, galettes de blé sans levain, et un curry de légumes pour le petit-déjeuner, nous discutons avec l’un des villageois. Rahu Ram Bhopa est un hindou de basse caste comme la plupart des bardes itinérants. Cet homme d’une trentaine d’années, mince et basané, vit avec sa famille et celle de ses trois frères dans l’une des quatre huttes réparties dans un enclos ceinturé d’un mur de faible hauteur. Cette famille élargie possède environ 3 hectares de terres autour du village, qui ne suffisent pas à leur subsistance. Rahu Ram exerce une autre profession en dehors de son métier de Bhopa. Il travaille dans les carrières de pierre autour de Jodhpur : “On ne fait plus appel à nous. J’ai arrêté de faire la tournée des villages ; je ne donne de représentations que si on me le demande. Une quinzaine de fois par an. Personne ne s’intéresse plus aux traditions que nous avons préservées. Même nos enfants ne veulent plus apprendre nos chants et nos épopées.”
Après avoir bu une tasse de thé avec notre hôte, nous quittons cet homme triste et désabusé pour retourner au château en lui promettant de revenir le soir même pour assister à la représentation qu’il organisera.

La nuit commence à tomber lorsque nous atteignons la périphérie du village en même temps qu’un troupeau de chèvres qui regagne sa bergerie. Nous sommes accueillis par un concert de furieux aboiements qui se terminent par de pathétiques glapissements, lorsque les villageois administrent des coups de pied bien ciblés aux responsables de ce vacarme. La représentation devait commencer à 6 heures, peu après le coucher de soleil, mais nous devrons attendre deux heures avant qu’elle ne débute. Assis sur des charpoi grinçants, nous contemplons le ciel étoilé d’une extraordinaire luminosité et sommes dévorés des yeux par les villageois, pendant que le Bhopa et son assistant prennent un repas frugal et se préparent pour le spectacle.
Les villageois forment un demi-cercle autour de la “scène” improvisée, sol de terre battue où le Bhopa et son assistant installeront leur rouleau. Hommes et femmes sont séparés par une ligne invisible. Les spectateurs sont étonnamment patients et silencieux. Quelques murmures ou rires discrets échangés de temps à autre, des cris d’enfants vite interrompus par une tape ou une remontrance des mères. Car un Pabuji parhwara n’est pas un spectacle anodin. Il possède une aura de sacralité, même si le Bhopa se livre parfois à des facéties ou plaisante avec son public.

Après avoir enfilé une ample jupe rouge, la baga, et une chemise de la même couleur, le Bhopa ajuste son volumineux turban et attache une paire de grelots autour de ses chevilles. La Bhopi, sa femme, qui l’accompagne habituellement lors des récitals donnés en dehors du village, sera remplacée ce soir par un ghaturi, jeune garçon travesti en fille. Après avoir soufflé dans une conque puis nettoyé et purifié l’aire de danse, le Bhopa et son aide tendent le parh. Une lampe à pétrole et quelques lanternes fourniront tout l’éclairage.
Jadis, les Bhopa consacraient plusieurs nuits à la récitation de ces histoires. La légende de Dev Narayan, par exemple, comprend 335 chansons et 15 000 vers. La narration de l’épopée de Pabuji, qui compte également plusieurs milliers de vers que le Bhopa doit intégralement mémoriser, demande sept nuits entières. De nos jours, les organisateurs de ce spectacle demandent généralement au Bhopa d’en donner une version abrégée qu’ils récitent du crépuscule à l’aube.

À petits pas maniérés qui déclenchent le fou rire du public, le ghaturi fait son entrée, tenant une lampe à huile à la main. Le Bhopa harangue la foule d’une voix rauque et entame son long voyage sur les traces de Pabuji en s’accompagnant du rawanhatta. Le ghaturi lui donne la réplique d’une voix douce, ou éclaire certaines parties de la peinture pour illustrer des épisodes de la narration contée en marwari, le dialecte de la région de Jodhpur. Dans ce voyage labyrinthique à travers le temps et l’espace, l’auditoire se déplace avec le narrateur des palais et harems des rajahs à l’Olympe hindou, d’une chasse au tigre à un mariage, de batailles héroïques à des beuveries épiques.
Le ghaturi illumine de sa lampe les quatre chevaliers, compagnons de Pabuji, assis à sa droite. Chando, Salji Solanki, Harmal Devasi et Dhebo sont vêtus du costume traditionnel des nobles rajpoutes, portant armes et boucliers. Le Bhopa évoque l’un de ces preux. “Dhebo, le buveur d’opium, était toujours affamé, dévorant férocement la nourriture comme le feu une balle de paille. Il faisait dissoudre pour la boire une boule de 560 kilos de bhang dans de l’eau ; il avait l’habitude de consommer 600 kilos d’opium.”

Le Bhopa, familiarisé depuis l’enfance avec chaque détail de la légende, semble parfaitement à l’aise dans cet univers où les chevaux parlent et les héros chevauchent des serpents dans le ciel. Ainsi que son public d’ailleurs, pour lequel l’histoire est étroitement associée au surnaturel, à un monde de magie et d’événements miraculeux.
Rahu Ram Bhopa évoque l’un des épisodes favoris des spectateurs, le mariage de Pabuji, qui ne devait jamais être consommé en raison de la mort tragique du héros le jour de ses noces :
“La reine s’adressa à Pabuji : ‘Ô Pabuji, ton nom est devenu immortel sur cette terre. Tu as offert des vêtements de mariée d’or pur.’ Puis elle demande au brahmane de la cour de préparer le pavillon de mariage : ‘Ô brahmane, installe les poteaux de mariage aux quatre points cardinaux… Et recouvre-les, ô brahmane, d’une tente somptueuse.’”
Le Bhopa narre ensuite en détail les divers rituels de la cérémonie :
“Phulvanti, l’épousée, prend place aux côtés de Pabuji autour du feu sacrificiel. Le prêtre noue le sari de Phulvanti à la cape de Pabuji qui accomplit ensuite les circumambulations requises. Mais ce rituel est brutalement interrompu, au moment décisif de la cérémonie, car une divinité requiert son aide et il ne peut refuser la requête divine.
Pabuji dégaine alors son épée et tranche le nœud conjugal. Puis, il façonne un petit perroquet en or qu’il remet à Phulvanti : ‘Ô princesse, prends ce perroquet d’or dans ta main. Il te fera savoir si je suis vivant ou mort sur le champ de bataille.’”

Aux récitations en vers succèdent des explications en prose. Le Bhopa répond aux questions du ghaturi ou d’un spectateur puis explique un épisode particulier, la signification d’une chanson, dépeint les personnages.
“Montre-nous ! Montre-nous !” Les spectateurs interrompent fréquemment le barde pour lui demander de leur montrer sur le rouleau l’un des épisodes évoqués ou bien de danser. Battant la mesure avec ses talons, le Bhopa tournoie sur lui-même, de plus en plus vite, tout en continuant à chanter. De temps à autre, il place ses pieds dans un grand plat en cuivre et se déplace ainsi, en le faisant glisser, d’un bout à l’autre du parh. Ces acrobaties sont très appréciées du public, de plus en plus excité par le spectacle.
Des enfants blottis les uns contre les autres, sous de minces châles de coton ou de laine, se rapprochent pour mieux jouir du spectacle, tandis que les adultes sont assis en tailleur ou s’appuient debout sur de gros bâtons de berger.
Un homme se précipite soudain devant le parh et se met à gesticuler avant de se rouler par terre en proie, semble-t-il, à une crise d’épilepsie. Un berger lui jette de l’eau froide sur le visage. Au bout d’un certain temps, il sort de sa transe, fixe les spectateurs d’un regard hébété et se laisse docilement conduire jusqu’à un lit de cordes tressées. En réponse à ma question sur cet incident, Rajendra me déclare avec indifférence : “Ce n’est rien, il a simplement été possédé par le dieu.”//p. 295-300

Gilgit, le jeu des rois//À la fin des années 1950, lorsque j’y vins pour la première fois, Gilgit était un gros bourg somnolent aux rues empierrées traversées par quelques rares jeeps. Le bazar était à l’image de ce monde quasi autarcique, replié sur lui-même et coupé du reste du pays huit mois par an, lorsque les neiges fermaient le col de Babussar, seule porte d’accès à ces hautes vallées transhimalayennes.
Trente ans plus tard et vingt ans à peine après que le dernier tronçon de la Karakoram Highway, qui relie le Pakistan au Xinjiang, a été terminé, Gilgit n’est plus reconnaissable. Les magasins proposent toujours des fruits secs, des tissus de laine et du sel gemme, mais ils sont désormais éclairés par des ampoules au lieu des lampes à kérosène fumeuses. Les rues larges et macadamisées sont sillonnées par un flot constant de camionnettes Suzuki, de luxueux 4x4 et de voitures privées. Comme à la grande époque de la route de la soie, les produits chinois sont aujourd’hui partout en évidence dans le bazar. On y trouve des articles de quincaillerie, des thermos, des lampes torches, des outils, des crèmes mais surtout le thé, la soie et la porcelaine qui, depuis deux mille ans, transitent par cette région.
Dans ce monde en plein changement, Sultan Feroze, comme le rajah de Punial, continue à former une fragile passerelle avec le passé. Sultan Feroze, ancien subedar major (sous-officier) et capitaine de polo des Gilgit Scouts pendant de longues années, est une personnalité connue non seulement de tous les amateurs de polo de la région, mais également réputé pour ses talents de poète en langue urdu et shina, le dialecte de Gilgit. Avant l’ouverture de chaque tournoi, on peut le voir arpenter les tribunes officielles d’un pas digne, le torse bardé de décorations. Ce frêle octogénaire, vêtu de ses jodhpurs impeccablement amidonnés et de son inséparable casque colonial blanc, semble appartenir à un autre âge.
Il vit dans un vieux bungalow situé en bordure du Chinar Bagh, parc ombragé de platanes séculaires surplombant la rivière de Gilgit. Une source d’eau fraîche gargouille sous la véranda et s’écoule dans une rigole qui serpente à travers un verger touffu de pommiers et d’abricotiers. L’air est d’une pureté cristalline en ce début d’automne, parfumé des senteurs de la terre et des feuilles jaunies qui commencent à s’amonceler au pied des arbres.
Mon hôte, vêtu de l’ample shalwar kurta traditionnel, me sert cérémonieusement du thé vert sucré dans une minuscule tasse chinoise sans anse. Nous le sirotons tout en discourant gravement du passé et de l’avenir du polo.
“À l’époque où j’étais le secrétaire du club de polo des Gilgit Scouts, les terrains étaient aussi bien entretenus que mon jardin, me dit-il en désignant les parterres de fleurs et les splendides rosiers qui nous entourent. Gilgit en comptait alors quatre ; il n’en possède plus que deux. Le polo n’a pu survivre dans le passé, à l’époque des mir, tel le roi de Hunza, et des rajahs comme sous les Anglais, que grâce au soutien actif des dirigeants. Non seulement les Britanniques encourageaient ce sport, mais de plus ils participaient régulièrement aux tournois qu’ils organisaient.”
Son long visage grave s’illumine brièvement d’un sourire : “Je me souviens d’un médecin écossais. Au cours d’une partie âprement disputée, il assomma avec son maillet l’agent politique, son supérieur hiérarchique, qui jouait dans le camp adverse.”
Sultan Feroze ne dit pas ce qu’il advint de ce médecin ayant foulé aux pieds avec une telle désinvolture les règles de fair-play introduites par les Britanniques… et le prestige de l’Empire.
“Il y avait alors un intérêt réel pour ce sport. Chaque bourgade, chaque vallée avait son équipe soutenue financièrement par les rajahs et les riches propriétaires terriens. Les tournois annuels suscitaient un immense intérêt et étaient disputés avec acharnement. Il n’était pas rare d’ailleurs que la finale entre Punial et Nagar dégénère à la fin du match en pugilat ou en véritable bataille rangée entre supporters des deux équipes.”
Un serviteur vient annoncer l’arrivée de visiteurs venus de Nagar. Alors que je me lève pour prendre congé, Sultan Feroze me conseille d’aller voir le match d’entraînement qui doit avoir lieu en début d’après-midi dans le vieux stade de polo.

Le stade est situé au pied des montagnes qui surplombent la ville. Tout autour se profilent des pics déchiquetés et des crêtes couvertes par endroits de confettis de glace. Avant le début de cette rencontre qui opposera les deux équipes de la police, je me rends aux écuries toutes proches. Une dizaine de chevaux sont entravés dans un enclos ombragé de mûriers et de noyers. Des garçons d’écurie les étrillent énergiquement ou peignent leur queue qu’ils tressent ensuite tandis que des joueurs inspectent leurs montures. Je demande à l’un d’entre eux, en train de caresser les flancs d’un superbe cheval noir qui semble nerveux, s’il vient du Punjab ou du Badakshan. “Punjabi”, me répond-il laconiquement. Abdur Rahman, un autre cavalier à qui j’avais été présenté dans le bazar, est plus loquace : “Les meilleures équipes utilisent soit des punjabi ou des croisements d’étalons punjabi avec des juments waziri ou kohistani. Les meilleurs chevaux de polo étaient les badakshani capables de galoper pendant des heures, mais depuis que l’Afghanistan est fermé, on n’en trouve plus, même à prix d’or.”
Les garçons d’écurie rassemblent les maillets et mènent les montures au terrain proche car le match va bientôt commencer. Le terrain fait plus de 200 mètres de long sur 30 à 40 de large. Il est flanqué de part et d’autre de murs de pierre de 1 mètre à 1 mètre 50 de haut qui permettent à la balle de rebondir. Le terrain semble en bien triste état. Le sol inégal est couvert d’une épaisse couche de poussière.
Les douze joueurs qui vont s’affronter appartiennent aux équipes A et B de la police. Chaque grand club possède ainsi deux formations qui incluent les meilleurs joueurs et les espoirs. Ils sont tous coiffés de bombes noires, portent des genouillères et des culottes de cheval en velours enfilées dans des bottes de cuir souple.
La balle est jetée au milieu du terrain où les cavaliers sont rassemblés : le jeu commence. Il est souvent difficile de suivre les évolutions de la balle lorsqu’elle disparaît au centre d’une forêt de maillets entremêlés ou même de discerner les joueurs enveloppés dans des nuages de poussière, tentant de la dégager du sabot des chevaux. Les mêlées sont suivies de dégagements et de furieux galops.
Dans ce polo libre qui n’obéit qu’à un minimum de règles, tous les coups sont permis – ou presque. Un Gilgiti, cité par l’écrivain britannique John Staley, mentionne qu’il “n’existait que deux règles avant l’arrivée des Britanniques : il était interdit de mordre ses adversaires ou de leur crever les yeux”. Son grand-père, “un très bon joueur”, pouvait d’un seul bras désarçonner un cavalier et le projeter à terre.
Les joueurs sont capables de bloquer les mouvements de leurs adversaires avec leur maillet ou de saisir la balle au vol. Lorsqu’ils s’en emparent ainsi, ils peuvent, s’ils n’en sont pas dépossédés ou ne sont pas désarçonnés, galoper jusqu’au bout du terrain et marquer un but.
Chaque fois qu’une équipe marque un point, les joueurs changent de côté et repartent aussitôt à l’attaque. L’équipe ayant marqué a le privilège de lancer la balle en direction des buts adverses. Un cavalier s’élance alors depuis l’extrémité du terrain, galope jusqu’au centre et dégage, frappant la balle avec son maillet. Les meilleurs joueurs peuvent ainsi marquer un but à plus de 100 mètres de distance. La rapidité du jeu crée une impression de fluidité extrême, de mouvement ininterrompu.
Lorsque des joueurs cassent leur maillet, ils ralentissent un peu l’allure afin de permettre aux bullah wala, les porteurs de maillet, zigzaguant entre les chevaux, de leur en apporter de nouveaux. Le match ne s’interrompt que lorsqu’un cavalier ou sa monture est blessé. S’il ne peut reprendre la partie, un joueur de l’équipe adverse doit être retiré, car, selon des règles immuables, nul participant ne peut être remplacé au cours du match, les équipes devant toujours comporter un nombre égal de joueurs. L’équipe gagnante est celle qui est la première à marquer neuf buts ; lors des finales, la durée du match est fixée à une heure.
À la mi-temps, les garçons d’écurie s’occupent des chevaux trempés de sueur, dont les flancs battent comme des soufflets de forge. Ils les font tourner au pas tandis que les joueurs, assis sur le terrain, se font masser les épaules, les bras et les cuisses. Je m’approche d’un groupe de responsables en train de discuter avec les cavaliers.
Ali Ahmed Jan, le chef de la police, venu superviser et encourager ses poulains, est un homme d’une quarantaine d’années, corpulent et jovial. Il est apparenté aux familles princières de Hunza et Nagar et se passionne pour le polo depuis son enfance. Comme beaucoup de Hunzukut et de Gilgiti, Jan pourrait aisément passer pour un Européen avec son teint clair et ses yeux verts. Je lui fais part de mon enthousiasme devant la qualité du polo que je viens d’observer. Il me regarde d’un air amusé et me répond après un moment d’hésitation : “Nous avons de bons joueurs, mais la qualité du polo pratiqué aujourd’hui est sans comparaison avec le passé. Les bons cavaliers connaissaient autrefois cinq ou six façons différentes de frapper la balle, les deux coups classiques qu’un enfant peut maîtriser en quelques jours et des coups moins orthodoxes et beaucoup plus difficiles qui consistaient à frapper la balle derrière la queue du cheval ou entre les sabots.”
Il me fait une démonstration avec un maillet : “Aujourd’hui, deux joueurs seulement, Ghulam Abbas du NAWO, des Travaux publics, et Hussain Ali de la police connaissent ces bottes secrètes.”
Il me montre les joueurs en train de se faire masser : “Autrefois, il n’y avait pas un moment de repos. Les Britanniques imposèrent une mi-temps de dix minutes et limitèrent la durée des matchs à une heure, afin de ménager les bêtes et les hommes.” Malgré ces mesures “humanistes”, le polo joué dans le style de Gilgit demeure sans doute l’un des sports les plus exténuants et les plus violents du monde avec le bouzkachi afghan. Les jambes et les bras cassés, les genoux et les tibias brisés, les fractures du crâne sont monnaie courante. Lors du tournoi qui eut lieu en 1978, deux des chevaux de Sherbaz Khan, un joueur célèbre, moururent sous lui. Aujourd’hui, le coût prohibitif des montures contraint leurs propriétaires à les traiter avec plus de ménagement.
“Le jeu était autrefois plus rude, poursuit le chef de la police avec une nostalgie non dissimulée. La moitié de ma famille est morte sur un terrain de polo.”
Comme je lui demande, atterré par une telle hécatombe, si ses parents sont morts à la suite de chutes de cheval ou d’arrêts cardiaques, il me répond d’un ton tranchant, comme si j’avais proféré une insulte en traitant ses respectables ancêtres de femmelettes : “Non ! Ils moururent comme des soldats sur le champ de bataille, tués par leurs adversaires !”
Selon lui, les joueurs d’antan, soigneusement sélectionnés par les rajahs qui étaient de grands connaisseurs de polo, possédaient une adresse extraordinaire : “Avant le début du match, ils mettaient leurs adversaires en garde. Protège ton front, ta bouche ou ton nez car je te frapperai avec la balle. Je te frapperai entre les deux yeux. Et ils les atteignaient exactement à l’endroit indiqué, les blessant ou les tuant.”

Une inscription en anglais à l’entrée du nouveau stade de polo de Gilgit proclame : “Quels que soient les jeux que pratiquent les autres, le jeu des rois demeure le roi des jeux.” Ce sport aristocratique par excellence ne pouvait manquer d’être affecté par les bouleversements socio-économiques provoqués par l’Indépendance, la construction de la Karakoram Highway qui ouvrit les régions septentrionales à la culture des plaines et par l’abolition des États princiers. Le polo survécut grâce à l’intervention d’une poignée d’amateurs passionnés ; il dut s’adapter aux temps modernes, se démocratiser en quelque sorte.
Sherbaz Khan, haut fonctionnaire et amateur de polo, qu’il a pratiqué pendant de longues années, déplore la disparition des anciennes traditions. Mais il est plus réaliste que le vieux subedar Sultan Feroze qui se résigne difficilement, ainsi que d’autres puristes, à la disparition d’un monde familier : “La plupart des gens estiment qu’il est stupide de dépenser autant d’argent pour un cheval au lieu d’acheter une maison, un scooter ou une télévision. Notre vieille culture se meurt en raison des changements provoqués par la Karakoram Highway.”//p. 341-347

Nathalie Kermorvant, Le Télégramme n° 809, le 11 août 2013 :
« Qui connaît les Daryajhal, qui traquent les poissons avec des loutres au Bangladesh ? Qui se souvient des Bediya, gitans des eaux du Gange, ou des Shidi du Pakistan ? Qui se soucie des traqueurs de tigres ? Pas les touristes, mais pas non plus les élites urbaines du sous-continent indien, qui n’ont pour ces populations que mépris, dévalorisant leurs pratiques au nom du progrès. Et pourtant, que de richesses ces communautés offrent-elles ?
Gérard Busquet, journaliste et écrivain ayant vécu dans ces trois pays, propose un voyage à la rencontre de ces pauvres qui, avec courage et ténacité, continuent à défendre leurs traditions, malgré la marginalisation dont ils sont victimes. Un témoignage passionnant et nostalgique. »


IPapy, ipapy.blogspot.fr, le 5 août 2013 :
« Un livre passionnant. Gérard Busquet qui vit en Inde depuis les années 1960 relate ses différents séjours dans des communautés traditionnelles en voie de disparition. Les pêcheurs à la loutre du golfe du Bengale, les marbriers de Jaïpur, les pénitents de Shiva de Vishnupur, les bardes bhopa qui narrent la geste de Pabuji, héros rajpoute divinisé, les Bediya, gitans des eaux et charmeurs de serpents…
Des chapitres courts et très vivants d’où émanent une profonde connaissance de l’Inde et des Indiens. Un grand amour aussi, mais on ne peut pas connaître si on n’aime pas, n’est-ce pas ? »

Autres livres & DVD

9782913955837 20,00€ Disponible
Une œuvre de Amandine Chapuis

Au cœur de l’Inde

4 400 kilomètres à pied du Kerala à l’Himalaya
9782913955851 20,90€ Disponible
Une œuvre de Émeric Fisset

Sous l’aile du Grand Corbeau

De Seattle au détroit de Béring
9782909052083 22,11€ Dernier article disponible
Une œuvre de Maurice Maindron

Dans l’Inde du sud II

Le Carnatic & le Maduré

Suggestion de voyages de Tamera

Pakistan Du 04/07/2020 au 26/07/2020

Du Baltoro aux CB de trois 8 000 m par le col du Gondogoro

pakistan-baltoro-k2-gondogoro-laurent-boiveau.4_800x600 A partir de 23 jours A partir de 5 250 €

Un trek mythique 

Découvrez ce voyage
Pakistan Du 05/12/2020 au 23/12/2020

Immersion chez le peuple Kalash lors de la fête hivernale de Chaumos

1434_0001_barbara-deliere A partir de 19 jours A partir de 4 290 €

Une immersion longue durée hors du temps avec Barbara Delière, notre spécialiste.

Découvrez ce voyage
Inde Nous contacter

Fêtes de Holi, Hola Mohalla et foire de Kavant

1279_0001_arlette-carlotti A partir de 14 jours A partir de 2 590 €

Immersion au sein de deux grandes fêtes indiennes : Holi et Hola Mohalla

Découvrez ce voyage
Pakistan Du 01/08/2020 au 23/08/2020

Du Baltoro à Concordia au camp de base du K2

161_0001_ishaq-ali A partir de 23 jours A partir de 4 750 €

Trek au camp de base du K2 et une vue à 360° des plus hautes montagnes au monde.

Découvrez ce voyage