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Une œuvre de Eddie Mittelette Editions Transboréal

Aborigènes

Avec les derniers nomades d’Australie
9782361571009
Prix 20,90 € Disponible EAN : 9782361571009
ISBN : 978-2-36157-100-9
ISSN : 1633-9916

Avec les récits d’ethnologie et d’expéditions pour unique boussole, Eddie Mittelette a parcouru 11 000 kilomètres en solitaire à vélo sur les pistes reculées de l’Ouest australien. Sa fascination pour la culture aborigène l’a mené auprès des Martu : les derniers acteurs du nomadisme traditionnel. En deux années passées sur l’île-continent, il a partagé la vie quotidienne des familles et s’est assis au coin du feu pour goûter aux nourritures ancestrales. Aux côtés des elders, il s’est aussi initié à la chasse et à la cueillette au cœur d’une nature âpre et magistrale, royaume d’une faune singulière. Avec réalisme, il porte ici un regard déférent sur une culture multimillénaire, qui a basculé en l’espace de cinquante ans d’un mode de vie parcimonieux à celui d’une économie matérialiste au sein d’une société qui ne cesse de se repenser.

Première partie – VERS LE DÉSERT DE L’OUEST
À la rencontre du peuple martu

1. Kalgoorlie, porte d’entrée
2. L’ère des derniers arpenteurs
3. Wiluna
4. Warralong
5. Du rêve à la réalité
6. Initiation
7. Punmu, le grand rassemblement
8. De retour à Punmu
9. La transmission des savoirs
10. Conflit


Seconde partie – RETOUR AU DÉSERT
La traversée du Grand Désert de sable

11. Alice Springs
12. Papunya
13. En pays pintupi
14. Revoir les Martu
15. Conversation avec Mark


Notes
Lire, voir, écouter
Remerciements

Du rêve à la réalité//Bien que je sois un athée convaincu, la spiritualité aborigène ne cesse de me séduire par la singularité de ses fondements. Elle dispense de prières, de prosternations et de sacrifices. Son intégrité ne souffre pas de réinterprétations car elle n’engendre pas d’intouchables, n’alimente pas l’appétence des hommes. Elle ne préserve personne. Étrangère aux batailles dogmatiques livrées sous des latitudes méconnues, elle s’enracine au plus profond des êtres pour y puiser l’humanité tant revendiquée par d’autres religions. La violence n’est pas son credo, et l’ignorance pas son terreau. Sa puissance ne s’appuie pas sur la division, l’assujettissement d’âmes impies, sur les conquêtes territoriales et la culpabilité. Pourtant, tout comportement mettant le groupe en danger est puni par les hommes eux-mêmes – exécuteurs moraux de la Loi.
C’est l’interconnexion puissante entre les Aborigènes et la nature qui, au fil du temps, a décidé de mes pérégrinations et orienté ma foi en l’écologie. Lorsque rites et obligations sont correctement effectués, lorsque les hommes se montrent parcimonieux dans le prélèvement de la vie, les Êtres expriment leur gratitude en déclenchant les pluies qui font reverdir le bush après les sécheresses ; ils multiplient le gibier, placent l’esprit-enfant – Jijikarrkaly – sur le chemin des futures mères. Cependant, alors que j’accumule des connaissances sur cette civilisation à l’agonie, le délitement de ses richesses immatérielles accroît mon dégoût du monde dans lequel j’évolue, du paradoxe que nous édifions en pansant nos saccages au lieu de les prévenir. Pour ensuite avoir l’audace de nous en émouvoir. L’époque actuelle devrait tirer les enseignements d’un peuple qu’elle a considéré comme primitif et ourlé de mœurs douteuses ; lui qui, en près de soixante mille ans, n’a pas échafaudé sa propre destruction en sciant la branche sur laquelle il est assis. Car chez les Aborigènes, l’homme appartient à la nature, pas l’inverse. Il ne la cultive pas ni ne tente de la dompter. Il cohabite intelligemment avec elle.//p. 66

L’ère des derniers arpenteurs//En gagnant les confins du Petit Désert de sable, je m’apprête à entrer dans le comté de Wiluna, guidé par une histoire qui, il y a huit ans, a décidé de l’orientation de mes voyages. Son souvenir ravive les émotions ressenties alors. Depuis mon départ de Kalgoorlie, je m’assoupis chaque soir sur les pages de William J. Peasley : Les Derniers Nomades d’Australie. En 1977, cet anthropologue a pris part au convoi mené par Stan Gratte au départ de Wiluna pour retrouver un couple d’Aborigènes, les ultimes représentants du mode de vie perpétué depuis cinq millénaires dans le désert de Gibson. À travers le continent, il ne subsistait déjà plus de chasseurs-cueilleurs, plus de tribus à ce point affranchies des influences extérieures. Jusqu’au mitan du XXe siècle, le milieu aride représentait un rempart naturel que l’édification des pistes a fragilisé, et qui s’est effondré sous les assauts de l’assimilation.
Le désert de Gibson se trouve au centre des étendues arides d’Australie-Occidentale. Au sud, le désert de Victoria rejoint les falaises de la Grande Baie australienne, et au nord s’ouvre le Grand Désert de sable, le plus long du continent. Le Gibson naît à l’est au creux des monts Rawlinson, l’un des uniques reliefs qui accrochent le regard dans l’immensité parcourue de rivières temporaires ; un voile rouge tendu comme une peau où pousse un maquis épars d’acacias et de Spinifex, cette herbe acérée qui représentait jadis un obstacle épineux pour la progression des explorateurs blancs, sa pointe cassante créant de douloureuses infections sous-cutanées.
Tout comme le Great Sandy, le désert de Gibson se parchemine de longues dunes parallèles dirigées vers le cœur de l’Australie qui, vues du ciel, évoquent les ripple-marks façonnées par les vagues lorsque la mer se retire. À l’ouest, l’océan de sable prend fin sur les rives du lac salé Disappointment, appelé Gumbubindil par la tribu des Martu, qui occupe les environs. Ce lieu sacré, où seuls les animaux peuvent étancher leur soif à la période des pluies, revêt une signification importante dans la mythologie totémique locale. Une légende martu nous apprend qu’aucun Aborigène n’en a jamais foulé la surface, rongé par la terreur de s’y faire dévorer par Ngayunangalgu, l’Être qui vit sous le lac et remonte à sa surface pour assouvir ses appétits anthropophages.
Constituée d’une équipe de cinq Australiens blancs, d’un pisteur aborigène et de trois véhicules tout-terrain, l’expédition fut mise en place afin de retrouver Warri et Yatungka, de la tribu des Mandildjara.
L’idée de sauver ce couple en danger n’est pas venue du seul Stan Gratte. Mû par l’amitié qu’il entretenait avec ce groupe, il a répondu positivement à la demande d’un des frères de Warri – Moodjeren –, persuadé qu’ils couraient un grave danger par suite des sécheresses qui se succédaient depuis plusieurs années dans la région. Personne n’avait d’indications sur leur état de santé ni même sur leur simple existence après tout ce temps. Si l’on ajoutait la rareté des précipitations, qui assèche les puits et pousse les animaux à quitter les lieux pour de plus vertes contrées, l’espoir de revoir le couple s’amenuisait de jour en jour. Il fallait agir !
Afin de comprendre les raisons qui poussèrent le couple à s’éloigner des leurs, il est important de saisir la nature de leur union ainsi que l’engagement moral qui s’y rapportait : malgré le tragique de l’histoire, cet homme et cette femme vivaient une puissante histoire d’amour. La seule volonté de perpétuer un mode d’existence inchangé au fil des millénaires n’était pas leur unique motivation à vivre isolés. Il leur était en effet pénible de subsister sans leurs parents et cousins, du fait du rôle social et spirituel de chacun. En ce temps-là, la survie dépendait de l’unité de la famille qui, par sa structure, demandait aux uns de chasser, aux autres de cueillir tandis que les garants de la Loi initiaient les adolescents et accomplissaient les rites. La vie spirituelle était généralement maintenue par les initiés, auxquels leur sagesse garantissait le respect. Tous les aspects de l’existence étaient donc régis par des règles sociales auxquelles nul n’était censé déroger, toute infraction ou écart mettant en danger la survie du groupe. Rares étaient, par voie de conséquence, ceux qui prenaient le risque de les enfreindre, par crainte du châtiment des Anciens.
À l’instar des autres groupes de l’Ouest, les Mandildjara ont une structure sociale fondée sur un système de parenté classificatoire – les groupes de peau – qui régit les unions et les relations interclaniques d’une famille. Ce système obéit à un schéma précis divisé en quatre sections matrilinéaires, elles-mêmes réparties en moitiés qui permettent le contrôle des comportements et évitent les problèmes de consanguinité. Ainsi, les totems reliés à la part émotionnelle des individus sont transmis par la mère, tandis que les filiations patrilinéaires sont associées aux totems territoriaux, qui attachent chacun à sa région natale.
Vers l’âge de 30 ans, et au terme de son initiation, Warri s’est vu attribuer une promise, pour laquelle il n’éprouvait ni intérêt ni aversion. Pourtant, elle appartenait au groupe de peau de l’autre moitié clanique acceptée par la Loi. Sourd aux règles établies, il nourrissait un amour grandissant et partagé pour Yatungka, une femme du groupe de peau de sa mère, donc de sa moitié clanique. Il brisait ainsi le tabou de s’unir symboliquement avec sa propre mère. Dès lors, deux choix s’offraient à lui. Le premier était d’affronter la colère de ses pairs et de se soumettre au châtiment jusqu’à ce que son sang coule. Le second d’enlever Yatungka et de fuir avec elle. En dépit du courage avec lequel les Aborigènes font face aux châtiments corporels, Warri et Yatungka choisirent cette option, profitant d’une nuit sans lune : l’attachement qu’ils nourrissaient l’un pour l’autre était vraiment sans limites. C’est ainsi qu’ils s’exilèrent, déterminés à ne plus regagner leur communauté, persuadés que cette faute grave ne serait jamais prescrite et qu’ils seraient considérés comme des gurndabarni, des “sans honte”. L’anthropologue Robert Tonkinson, proche de la tribu des Martu, avait pointé cette particularité en parlant d’“inhibiteurs persuasifs de la honte et de l’embarras”, sentiments partagés qui agissaient en régulateurs naturels des comportements sociaux. Errer dans l’opprobre constituait la pire des existences, infligeant davantage de souffrance aux fautifs qu’une douleur physique.
La personne la plus à même de partir à la recherche de Warri pour le soumettre à la Loi était Mudjon, l’ami avec lequel il avait été initié à l’âge adulte. Il était son confident et son compagnon de chasse ; ils se considéraient comme des “frères”. Dès le lendemain de la fuite, les Anciens le désignèrent pour effectuer des recherches. C’était un homme intègre et fidèle aux lois de son clan, qui obéissait malgré son amitié pour les fuyards, et dont les qualités de pisteur étaient notoires. Mais la détermination du couple était sans égal, si bien qu’ils ne furent jamais ramenés. Ils bénéficièrent même un temps de la protection de la tribu voisine, les Budidjara, auprès desquels ils se réfugièrent.

Quelques décennies plus tard, en 1977, Mudjon faisait partie des derniers hommes capables de guider l’expédition. En plus d’être familier de son environnement, il parvenait à devancer les réactions du couple. Les années passées à Wiluna, hors de son Pays, n’avaient pas entamé son don de pisteur. Son érudition était immense, son savoir-faire reconnu au-delà du territoire du clan. Lorsque l’équipe est arrivée à Wiluna, il menait une existence paisible avec ses enfants et sa femme Wilma, mais aux yeux des autres, il était l’homme indispensable pour retrouver Warri et Yatungka. Il n’avait en effet jamais abandonné ses errances dans le désert pour maintenir vivace le lien qu’il entretenait avec la terre ; il pouvait déceler la moindre fumée émanant d’un camp situé à des kilomètres, percevoir et identifier un large éventail de sons annonciateurs d’événements. Sa qualité la plus précieuse pour l’expédition était sa connaissance de la faune : il pouvait débusquer le gibier pour survivre si les provisions venaient à manquer. Ce dernier point revêtait une dimension cruciale dans le cas où les recherches se prolongeraient au-delà des prévisions.
Ainsi, Mudjon embarqua à bord de l’un des trois véhicules tout-terrain en compagnie de cinq volontaires blancs, dont l’expérience du bush n’était plus à démontrer : l’anthropologue William J. Peasley, le docteur John Hanrahan, Harry Lever, en qualité de cuisinier, et enfin Mark Whittome, le vidéaste chargé d’immortaliser l’événement sur pellicule. Autonomes pour plusieurs semaines, ils roulèrent en direction du nord-est sur la Canning Stock Route. Le destin des nomades mandildjara allait dramatiquement changer !//p. 26-30

Initiation//Il me tarde de partir en week-end car toute la semaine, depuis la promesse de Clifford, l’excitation m’a empêché de dormir. Pour beaucoup d’entre nous, d’ailleurs, le vendredi est un grand jour. Les enfants ont attendu avec impatience le retentissement de la cloche, laissant derrière eux un champ de ruines. Après avoir redonné un semblant d’apparence aux salles de classe, je m’apprête à rentrer au mobile home de Jenny où je loge cette semaine. Déjà, je tombe sur le Prado de Clifford qui ronronne dans une forte odeur de diesel, les fenêtres ouvertes vomissant des bras d’enfants survoltés. Ils m’attendent de pied ferme. Exhorté par les cris, je décide que mes vêtements du jour feront l’affaire, me précipite sous l’appentis pour attraper duvet et tente, oublie l’essentiel et jette le tout par une fenêtre qui engloutit mes effets en un éclair. À peine ai-je le temps de me glisser à l’intérieur que nous disparaissons dans un panache de poussière.
À l’évidence, l’habitacle ne fait pas l’objet de toutes les attentions. Le tableau de bord est lacéré de coups de lame et les sièges crachent de la mousse et du sable lorsqu’on s’y assoit. La voiture sert autant à transporter la famille que des outils ou du bois pour le feu. Lizzie – la femme de Clifford – a eu la gentillesse de me laisser le siège passager, pour m’épargner les gesticulations des six enfants qui se partagent la banquette et le coffre avec deux chiens. Cette sortie vers l’inconnu est une aventure. Nous avalons les kilomètres de piste à vive allure, tandis que les enceintes diffusent de la country américaine et des chansons de Midnight Oil. Malgré l’impopularité de son chanteur Peter Garrett en tant que ministre de l’Environnement, le groupe bénéficie toujours d’une fidélité indéfectible au sein des communautés, pour son implication dans la cause aborigène et ses concerts donnés à la fin des années 1980 dans les régions reculées.
Sans ralentir ni nous soucier d’éventuels véhicules arrivant en face, nous franchissons le mince filet de la De Grey en soulevant une gerbe d’eau. J’ai juste le temps d’apercevoir en bord de piste les restes des deux émeus gisant dans des cendres. Ce fut une belle fête, à en juger les bouteilles et les emballages abandonnés sur la berge. Je déplore trop souvent les souillures aux abords des routes, et la responsabilité est collective. Moi qui ne laisse que l’empreinte des pneus de mon vélo, je constate avec tristesse que la symbiose entre les Aborigènes et leur environnement est révolue. Pourtant, ils n’ont jamais modifié leurs habitudes. En outre, une telle abondance d’emballages est un phénomène récent et, bien que le sujet soit au cœur des préoccupations, il faudra encore une génération pour que la sensibilisation menée auprès des jeunes porte ses fruits.
Une vingtaine de kilomètres plus loin, après avoir franchi la vaste plaine où cohabitent émeus et kangourous, nous parvenons à l’embranchement avec la route principale. Nous obliquons vers l’est et roulons cinquante autres kilomètres sur la Great Northern Highway jusqu’au roadhouse de Pardoo. Clifford et Lizzie y achètent trois rouleaux de fils de nylon, plusieurs boîtes d’hameçons et une poignée de munitions pour le fusil. Puis, sans traîner, nous revenons d’autant sur nos pas et nous engageons vers le nord sur un étroit sentier à demi recouvert par la végétation. Même en roulant à faible allure à vélo, je n’aurais pu apercevoir ce chemin, et je pressens qu’il s’agit là d’un itinéraire seulement connu des Aborigènes locaux. À ce propos, Clifford n’étant pas très loquace et semblant peu enclin à livrer ses secrets je lui promets de garder le silence. Nous passons rapidement une colline et la route bitumée disparaît dans les rétroviseurs. L’instant qui suit, j’ai le sentiment de pénétrer dans une région ignorée de la civilisation. Le bush s’épaissit et nous submerge tel un sous-marin qui sombrerait dans les abysses. Comme si Clifford le conduisait à l’instinct, le Toyota chemine à l’aveuglette en fendant les rameaux d’acacia, qui collent au passage une belle gifle à Little Clifford – l’un de ses fils, nommé ainsi pour sa ressemblance frappante avec son père, et ce dès sa naissance – qui rêvassait sur le rebord de sa vitre abaissée. Il n’a pas vu le coup venir. Rires et moqueries éclatent sur le dos du garçonnet piqué au vif, déclenchant les aboiements déchaînés des chiens. Mais l’agitation et les pleurnicheries ne couvrent même pas le grincement suraigu des griffures sur la carrosserie, ni le frottement du châssis sur la crête que forment les deux ornières que nos roues contribuent à creuser. Clifford, menton sur le volant et yeux rivés sur le bout du capot, augmente le régime du moteur pour maintenir l’adhérence et nous éviter un numéro d’équilibriste : même s’il était possible de pousser un tel véhicule, nous ne pourrions nous en extraire que par les fenêtres !
La sortie est en vue. Nous nous extirpons de l’étreinte végétale, et le soleil aveuglant inonde à nouveau l’habitacle. Devant nous, une plaine de Spinifex étend son tapis vert-de-gris aux notes bleutées. Mes pensées naviguent sur ce sentier qui s’éloigne et plonge derrière l’horizon comme un sillage orangé sur une mer étale.
Pan ! La déflagration claque comme un fouet. Mes oreilles sifflent. Du fusil s’élève une volute de fumée. Le canon posé sur le rétroviseur extérieur, Clifford ajuste son deuxième tir, qui soulève un nuage de sable près de la queue d’un marlu sérieusement inquiet de ses chances d’en réchapper. Ce kangourou roux se trouve à 300 mètres environ. D’un bon agile, notre repas décanille sans réclamer son reste puis disparaît tel un songe. Comme il est trop tard pour le recharger, Clifford passe son fusil aux enfants et enclenche la première sans mot dire. Grommellements et messes basses à l’arrière. Tous retirent leurs doigts de leurs oreilles : j’étais manifestement le seul à ne pas avoir repéré le kangourou. Je comprends enfin le regard absorbé de Clifford depuis que nous nous sommes engagés sur cette piste : concentré sur la conduite, il scrute sans répit chaque recoin du bush à l’affût d’un gibier providentiel. Le Clézio décrivait une pareille acuité visuelle chez l’homme du désert, “capable de suivre les nuances, d’apercevoir les détails, de repérer une ombre fugitive, un reflet, un souffle”.
La demi-heure qui suit voit défiler une piste sans variations majeures. Puis, au détour d’une colline, le Spinifex devient épars et le sable virant au blanc dévoile les méandres de la De Grey. Au loin, son embouchure se confond avec le ciel et l’océan Indien. Des ornières sinueuses nous mènent au cap Condon – nommé Walalngunya par le peuple nyangumarta – barré par une mangrove impénétrable. Alors que nous gravissons le bref promontoire surplombant cette barrière naturelle, la perspective qui s’ouvre nous invite au recueillement. La baie dévoile sous nos yeux sa gradation de teintes allant du turquoise au céruléen. L’embouchure, son poumon, se gonfle du flot de la marée.
Arrivées avant nous, deux familles sont déjà assises à l’abri du vent, entre les voitures disposées en arc de cercle. Une dizaine d’enfants sont présents. Je remarque une nette différence dans leur attitude : ils paraissent plus calmes et détendus qu’ils ne le sont en classe. Il y a notamment Florita avec sa silhouette gracile, ses yeux larges mais fuyants et ses dents du bonheur. Certains se démarquent naturellement, comme Joshia, ou bien Kimarl avec son épaisse chevelure ébouriffée d’un noir de jais. Comme nous tous, il semble apaisé par l’endroit, lui qui d’ordinaire ne se départit pas de son air renfrogné. Il ne faut pourtant pas s’y fier : j’ai rarement décelé autant de bienveillance chez un enfant.
L’heure n’est pas au repos : le temps file et le soleil étire les ombres. Clifford distribue des consignes à tout le monde avant que la nuit ne nous surprenne. Le problème du dîner n’étant pas résolu, il s’installe au volant de son Prado, le fusil calé entre les genoux. Avant de repartir, il me charge de collecter une quantité de bois capable d’alimenter un brasier. Puis, il me met en garde à propos des sites interdits avec une fermeté de ton qui dissuade toute velléité de désobéir : “Ne t’aventure pas vers ces arbres, dit-il en pointant un bosquet éloigné, c’est un lieu de fertilité pour les femmes. L’esprit-enfant habite cet endroit et féconde les mères qui le visitent. Sinon, tu as le droit de gravir cette butte sableuse et d’observer ses flancs jusqu’au sentier qui le contourne, mais tu ne dois pas mettre un pied au-delà de cette limite car c’est un site cérémoniel réservé aux hommes.”
Selon ses recommandations, ma liberté de mouvement se réduit aux plages ainsi qu’à une colline offrant une vue imprenable sur les environs. Puis-je espérer mieux que cette quarantaine ? Dans ce coin de paradis, une telle contrainte se transforme en chance, de mon point de vue tout du moins. Car, même si la tradition s’est assouplie et adaptée à notre époque, une croyance aborigène toujours en usage dit qu’un étranger ou un individu qui se hasarde aux abords des sites réservés aux personnes du sexe opposé risque de tomber malade et de mourir, ou bien s’expose à un châtiment sévère. Jadis, enfreindre ces règles était ainsi puni de mort si l’intrus agissait à dessein. Personnellement, je n’ai aucun désir de franchir les limites qui me sont imposées, même si je doute qu’un sort funeste me soit réservé. En qualité de Yatilypa, Clifford m’a placé sous son égide et sa parole fait autorité. Je la respecte. M’ayant confié à Lizzie, il repart avec deux de ses fils, Elysah et Creysley, bien décidés à nous faire oublier l’épisode du marlu manqué. L’inventaire des vivres embarqués leur laisse de toute façon peu le choix. Parmi les swags et les couvertures, je ne remarque rien de consistant pour soulager l’appétit d’une quinzaine d’ogres, n’étaient les aliments de base auxquels je pouvais m’attendre : un sac de farine blanche, des sachets de thé noir, du sucre et une boîte de lait en poudre. Il ne s’agit pas d’une négligence de leur part, mais plutôt d’un excès de précautions de la mienne. La nourriture foisonne dans la nature. Avant de former une jeune équipe pour la recherche de bois sec, je fais repartir le feu de Jackson, un vieil oncle de Clifford avare de conversation. Emmitouflé dans une chemise épaisse et les pieds fourrés au chaud sous son chien endormi, il murmure au vent une foule d’histoires qui me sont incompréhensibles. Par respect, je devance ses envies en faisant chauffer l’eau du thé et en l’installant confortablement, car depuis plusieurs semaines la saison du wantajarra fait chuter les températures dès que le crépuscule étouffe les derniers rayons.
Deux heures se sont écoulées et le retour tardif des chasseurs fait régner l’ennui autour du feu. “Ils ont probablement dû étendre leur zone de chasse”, confie Lizzie, rompant un long silence. Elle se montre pessimiste sur nos chances de manger du marlu ce soir, car la saison peu généreuse en pluies confine les grands marsupiaux à proximité des sources d’eau permanentes. À peine nous fait-elle part de ses doutes que des hoquets charriés par le vent retentissent dans la nuit opaque. Au terme de minutes interminables, deux phares puissants oscillent à travers la plaine accompagnés du couinement des amortisseurs. Le Prado débouche au détour de la colline et se dirige vers nous, projetant soudainement nos ombres sur les acacias qui encadrent le camp. Les enfants hurlent de joie à la vue d’une masse sombre attachée sur le capot et, tandis qu’ils se précipitent à sa rencontre, Lizzie tisonne les braises afin de ranimer le feu.
L’instant suivant, un oiseau s’abat lourdement à mes pieds, faisant voler plumules et duvet. La carcasse gisante pointe sur moi son œil torve qui exprime toute la soudaineté de la mort. C’est une jarrki, une magnifique outarde australienne, haute d’un bon mètre cinquante et au plumage blanc éclatant qui, lorsqu’elle ne succombe pas sous le feu nourri d’une carabine, arbore un long cou qui domine la plaine : une invitation à la tuer pour le chasseur ! Quand elle ne croise pas un groupe d’Aborigènes, elle mène une existence paisible et sans prédateurs.
“C’est une cible inratable, m’explique Clifford, indifférente aux balles qui pleuvent autour d’elle. Elle ne s’échappe jamais. Tu as le temps de recharger, de te préparer une prise de tabac et de lui en mettre une autre si la première n’a pas suffi”, conclut-il avec facétie.
Une prouesse tout de même, dans cette nuit où la lune ne permet guère de distinguer le vivant de l’inerte. À mon avis, son mérite est intact ; un estomac vide ne s’encombre pas de considérations morales. À en juger l’enthousiasme ambiant, cette alternative au marlu n’en est pas moins un morceau de choix. Lizzie ramasse la bête par le cou pour la dénuder. À la lueur du feu brasillant, elle exécute une plumaison précise, rapide et qui dévoile l’orifice sanglant à l’origine du trépas. Son doigt fouille consciencieusement la chair rose mais, la balle restant introuvable, Lizzie poursuit la préparation de la jarrki sur le tas de rémiges blanches aux pointes noires et de duvet couleur d’albâtre. Sous les regards affamés, elle arrache les abats à pleines mains puis roule l’oiseau sur les braises afin de le débarrasser des plumettes rebelles. Une délicieuse odeur de chair roussie se répand alors dans le camp. Si certains repas sont uniquement constitués de végétaux, celui-ci sera fait de viande : le guwiyi. Ce festin doit certainement ressembler aux repas uniques pris jadis au crépuscule, qui couronnaient la journée passée à collecter et à grignoter des fruits et les délicieuses wuukarta – les fourmis à miel.
Les braises rougies annoncent le début de la cuisson à l’étouffée. Sachant qu’il faudra être patient, Joshia se rapproche de moi comme s’il voulait prendre part à mon apprentissage. Ainsi qu’à chaque individu adulte réuni ce soir, un rôle m’est attribué. Clifford me tend une pelle afin que je creuse près du waru – le feu – un trou assez profond pour ensevelir l’oiseau. Ma tâche terminée, Lizzie se charge d’en tapisser le fond de braises, puis d’une couche de sable chaud pour éviter de calciner la chair. Clifford y place soigneusement la jarrki entière qu’ensuite, inversant la technique initiale, il recouvre de sable et enfin de braises. Des piétinements sur le monticule fumant achèvent de constituer ce four rudimentaire. Une cuisson lente et à cœur, qui rappelle les pratiques des Maoris, des Mapuches et des Bédouins pour les outardes.//p. 85-91

Punmu, le grand rassemblement//Aux heures qui précèdent le couchant, le soleil embrase l’étendue de Spinifex et étale les ombres qui deviennent des géants aux membres graciles. Sa chaleur faiblit à un seuil tolérable et le vent, qui le jour s’époumone en bourrasques, se réduit à un simple murmure. C’est une fenêtre très particulière sur le temps et la vie ; la nature entière semble flotter et invite à se connecter à elle et à soi. J’affectionne ce moment pour lancer mes boomerangs lorsque, après huit heures à vélo sur les routes suffocantes, mon souhait est de m’affranchir de toute contrainte.
Lorsque j’en contemple le vol empreint de magie, je songe à une légende adnyamathanha qui illustre avec onirisme le cycle du jour et de la nuit dans la chaîne des Flinders.
Quand le monde était jeune, la lumière était fournie par un grand feu sur lequel Bila, la femme-soleil cannibale, faisait cuire ses victimes humaines. En ce temps-là, Knudu l’homme-lézard, qui était un fameux lanceur de boomerang, et Muda l’homme-gecko rendirent visite à leurs voisins du peuple-euro. Ils découvrirent que ces derniers avaient été tués par les chiens de la femme-soleil et traînés jusqu’à son camp. Furieux, l’homme-lézard décida de tuer Bila pour les venger.
Quand la femme-soleil vit Knudu arriver, elle hurla de rage, sortit un boomerang de sa ceinture pour le lui lancer. Mais avant qu’elle eût pu faire un geste, le boomerang de Knudu l’avait blessée si gravement qu’elle se mua en boule de feu et disparut derrière l’horizon, plongeant le monde dans l’obscurité la plus complète. Les lézards furent terrifiés par la calamité qu’ils avaient causée, mais Knudu décida d’utiliser ses boomerangs restants pour faire revenir la lumière. Il en lança un vers le nord, mais l’obscurité demeura. Il en lança deux autres, un vers l’ouest et un vers le sud, mais rien ne changea non plus. Enfin, quand il lança un boomerang vers l’est, les lézards virent une immense boule de feu décoller, traverser lentement le ciel et disparaître derrière l’horizon à l’ouest, créant ainsi le jour et la nuit. Après cela, aucun Aborigène de la chaîne des Flinders ne voulut tuer un goanna ou un gecko. Ils disaient que ces créatures avaient non seulement sauvé l’humanité de la destruction mais aussi créé le jour et la nuit ; le jour pour rassembler de la nourriture et la nuit pour le repos et le sommeil.

Au-delà des nombreuses métaphores qu’offre la mythologie aborigène, le boomerang est une réminiscence de notre passé commun. D’où qu’on vienne sur terre, il symbolise les premiers outils ainsi que les gestes qui ont permis de capturer le gibier. Tout comme l’était le boomerang avec retour – le wuupayinpa – pour les Martu, ma pratique est pacifique. Lancer est un recentrage, une méditation dynamique. Cela apaise mes tourments et stimule mon imaginaire. Je perçois souvent cet objet comme l’encre d’une plume qui traduirait les subtilités du vent avec plus de précision que l’éolienne ou le doigt mouillé. Son vol matérialise le moindre de ses infléchissements. D’ailleurs, mon premier lancer me sert à interroger la nature du vent : sa provenance, sa régularité, son intensité et même ses emportements soudains ! De ses variations les plus infimes dépendent la trajectoire et le caractère du planer. Les lancers suivants me permettent d’ajuster le geste et la puissance, afin qu’il me revienne dans les mains, aucun vol n’étant identique. La précision du retour dépend de la dextérité du lanceur et nécessite des réglages constants : un boomerang n’obéit jamais de manière spontanée – c’est une réalité qui explique que les premières fois se soldent généralement par la perte ou la casse.
La silhouette du boomerang s’éloigne avec un doux sifflement vers le jour qui disparaît. Puis, comme poussé par une force invisible, il entame une large courbe avant de planer jusqu’à moi et de se laisser cueillir. L’attraction qu’il suscite est universelle. Lent et elliptique – presque irréel tant mon boomerang se maintient près du sol –, le premier vol agit sur les gosses comme un aimant. À peine l’ai-je rattrapé que tous abandonnent ballons et occupations pour se ruer vers moi. Impossible toutefois de poursuivre au milieu de cette marée hurlante ! Comme je le soupçonnais, les enfants commencent à se battre pour avoir la faveur de le rattraper. Alors, je n’ai d’autre choix que de les initier à tour de rôle pour faire régner le calme. Je leur abandonne mon modèle tripale en plastique souple – apporté en prévision d’une pareille occasion. Pourtant, la séance dégénère : cris et pleurs commencent à se faire entendre. En compagnie d’un groupe d’Aînés, Clifford revient des cérémonies funéraires et s’approche pour mettre fin aux querelles. Lui ne construit pas mais certains Anciens perpétuent la fabrication de bâtons de jet cérémoniels, généralement pour rythmer la danse et les chants. Malheureusement, les Martu entretiennent de moins en moins cette pratique et se tournent plus volontiers vers la lance et le propulseur.
Selon Clifford, je suis vraisemblablement le seul Blanc qui fasse voler des boomerangs dans tout le désert de l’Ouest. Peut-être même au-delà. Il loue mon habileté puis examine mon modèle traditionnel, en jauge les profils et les torsions d’un œil expert. Sans prononcer une parole, il arme et le propulse sur sa plus belle trajectoire, d’un geste ample et puissant qui manifeste une parfaite maîtrise. Avec le frou-frou léger d’une envolée de colombes, l’ombre tournoyante s’élève furtivement dans le ciel éteint et échappe à notre vigilance. Par réflexe, je dissimule mon visage dans mes mains, car je sais ce qu’il en coûte de le recevoir sur le nez. Quelques secondes de flottement, pas un bruit ; puis le bipale se pose à nos pieds en soulevant une gerbe de sable. “Garde-le, lui dis-je. Mon ami l’a confectionné pour moi, mais je suis sûr qu’il serait heureux que je t’en fasse cadeau.”//p. 151-154

Jean-Yves Mounier, Le Randonneur n° 62, septembre 2016 :
« L’Australie, vaste pays aux distances extrêmes entre deux villes ou villages, n’est pas la destination favorite des cyclovoyageurs et c’est déjà une première bonne raison pour ouvrir ce récit qui nous narre deux voyages en solitaire sur les pistes de l’Ouest australien. Ce serait cependant une grave erreur de réduire ce livre à un simple récit de voyage car Eddie, durant ses deux années pédalées sur l’île-continent, va utiliser sa bicyclette pour aller à la rencontre, authentique et en profondeur, des derniers Natifs du désert, ces fameux Aborigènes qui peuplaient le sous-continent bien avant l’arrivée des Européens.
Sa démarche est originale et soucieuse d’aller au plus près des populations autochtones : il n’hésite ainsi pas à s’asseoir à l’ombre de l’appentis d’une épicerie, sur un banc, équivalent social des “lavoirs et parvis d’église de nos villages”, provoquant la rencontre et l’entrée dans l’intimité des familles. Le regard ethnologique d’Eddie va s’affiner au fil des kilomètres entre Territoire du Nord et Australie-Occidentale : dans un texte clair, précis et très documenté, il nous fait partager les difficultés d’intégration des Aborigènes confrontés aux intérêts économiques fort éloignés de leurs traditions, le dilemme des plus jeunes générations devant choisir entre vie moderne ou retour aux racines ancestrales ou encore les conflits nés de la conception actuelle du voyage, motorisé et rapide, et de celle plus traditionnelle des nomades. Un témoignage de très grande qualité qui relate également, même si c’est de manière plus marginale, les conditions de voyage à bicyclette à travers ces étendues inhospitalières, voyage sans impératif ni billet de retour mais avec parfois 39 litres d’eau sur le vélo pour parcourir 500 kilomètres en sept jours… »


Jonathan Rodriguez, bscnews.fr, le 6 juin 2016 :
« Un homme et son vélo. Eddie Mittelette a parcouru 11 000 kilomètres à vélo en solitaire sur les pistes de l’Ouest australien pour aller à la rencontre des Aborigènes, derniers nomades d’Australie. Un voyage incroyable et grandiose où l’on accompagne l’auteur pendant presque 300 pages aux confins d’un des pays les plus vastes du monde. Un ouvrage riche, sous forme de témoignage sincère et touchant, d’une population oubliée de notre monde, à la culture fascinante et au destin tragique.
“À quelques encablures de Marble Bar – localité qui détient le record des températures moyennes les plus élevées d’Australie – apparaissent les reliefs caractéristiques des confins du Grand Désert de sable : un horizon repoussé aux limites du monde, de longues chaînes de collines aux sommets couverts d’un tapis de
Spinifex et d’arbustes rabougris […] ‘Avant que la nuit tombe, m’explique Clifford, quand la lumière rasante nimbe la roche d’un rouge intense, on a l’impression que les gorges de Doolena sont comme la braise incandescente. Elles se reflètent dans l’eau noire avec la netteté d’un miroir.’”
Aborigènes est d’abord un beau récit de voyage. Une finesse d’écriture, qui excelle dans cette manière de capter l’essence d’un environnement, la vérité d’un instant. Il nous permet de capter l’ambiance d’un tableau magnifique que l’on construit avec lui, grâce notamment à la richesse de son vocabulaire, parsemé de métaphores, contribuant à donner pleine vie cet environnement, à ces paysages. Ces déserts de sable rouge, ces plaines perdues sont comme imprimés dans notre mémoire. Mais Aborigènes est aussi et surtout un témoignage saisissant sur cette population et sa culture. Rare et précieux, Eddie Mittelette nous livre des clés historiques, ethnologiques et politiques de compréhension d’une civilisation ancestrale en perdition. Ludique, il est aussi alarmant par le constat d’un peuple en pleine mutation, où l’économie matérialiste est venue s’imposer dans son mode de vie.
“Cependant, alors que j’accumule des connaissances sur cette civilisation à l’agonie, le délitement de ses richesses immatérielles accroît mon dégoût du monde dans lequel j’évolue, du paradoxe que nous édifions en pansant nos saccages au lieu de les prévenir. Pour ensuite avoir l’audace de nous en émouvoir. L’époque actuelle devrait tirer les enseignements d’un peuple qu’elle a considéré comme primitif et ourlé de mœurs douteuses ; lui qui, en près de soixante mille ans, n’a pas échafaudé sa propre destruction en sciant la branche sur laquelle il est assis. Car chez les Aborigènes, l’homme appartient à la nature, pas l’inverse. Il ne la cultive pas ni ne tente de la dompter. Il cohabite intelligemment avec elle.”
Cette multiplicité d’apports et d’analyses en fait sa force et sa singularité. Réellement humaniste, profondément sincère et d’une humilité revigorante, le livre d’Eddie Mittelette est d’une vraie richesse : à la fois cri d’amour, pamphlet écologique, récit humain, analyse documentée et déclaration de la beauté de ce monde. On l’accompagne volontiers dans cette intime compréhension de la culture aborigène. Las, on devient également spectateur de l’effondrement d’une civilisation et au dérèglement d’un territoire ayant vécu la violence des premiers colons – à l’instar des Indiens d’Amérique – et de leur politique d’assimilation forcée dès le berceau, forcément dévastatrice, aujourd’hui condamnée à s’adapter au monde libéral sous peine de disparaître. Ce qu’il appelle “les sirènes de la consommation”. Un sursaut d’espoir persiste tout de même : celui d’une culture inhérente à son peuple, qui conserve une relation privilégiée avec ses racines et sa spiritualité, gardant cette part de mystère et de mystique imprévisible. Il permet aussi d’être un moyen de parler de leurs tentatives d’autodétermination depuis des décennies, maladroitement prise en considération par les actions de l’État australien.
Une phrase de Bruce Elder en 1988, habilement choisie pour introduire la seconde partie, résume le sort des derniers nomades : “Nous leur avons ôté leur raison d’exister et quand, dans leur désarroi, ils ont sombré dans l’alcool ou ont succombé au désespoir et ont renoncé à vivre, nous avons eu l’arrogance de les accuser d’ivrognerie et de paresse.” Il en reste un portrait déchirant et emphatique qui nous ouvre les yeux sur un peuple que l’on ne connaît que trop peu. Un livre pour ne jamais les oublier.
“Il est temps pour moi d’avancer, même si la bienveillance des habitants de Wiluna m’encourage à poser mes valises. Beaucoup de personnes m’ont ouvert les portes de leur maison, ont accueilli ma sincérité sans délai ni contrepartie. Ils me prouvent d’une belle manière que les préjugés ont bâti de solides remparts entre les Aborigènes de cette région et leurs détracteurs – qui pour certains n’y ont jamais posé le pied. Ces familles m’ont fourni des arguments imparables à opposer aux inepties qui circulent sur leur compte. C’est un formidable cadeau de paix.” »


Joëlle Costagliola, lectrice, le 6 juin 2016 :
« Merci de m’avoir fait voyager avec vous en Australie. Votre témoignage de la vie actuelle des Aborigènes fait suite et complète ce que j’avais pu lire sur la colonisation et les peintures de cette population pour qui j’ai un grand respect. J’ai partagé avec bonheur votre tendresse et votre émerveillement tout au long de votre parcours et vous en suis très reconnaissante. »

David Fillon, lecteur, le 31 mai 2016 :
« Je viens de terminer votre livre qui m’a donc beaucoup plu et intéressé. Il est instructif, esthétique et politique (dans le sens noble du terme).
Instructif, parce qu’il dispense des connaissances : géographiques, historiques, ethnologiques, sociologiques sur un pays qui m’a toujours attiré et fasciné (eh oui, moi aussi je suis australophile…) et constitue une forme de somme accessible sur les Aborigènes (bien que j’avoue avoir un tantinet décroché lorsque vous évoquez la question des “groupes de peau” et des sous-groupes : j’aurais besoin d’un cours de rattrapage !).
Esthétique, parce qu’il est très bien écrit, et le récit de la belle aventure courageuse, faite d’efforts récompensés au centuple, bien mené : le contemplatif que je suis y trouve les belles images littéraires dont il se réjouit telle que “Devant nous, une plaine de
Spinifex étend son tapis vert-de-gris aux notes bleutées. Mes pensées naviguent sur ce sentier qui s’éloigne et plonge derrière l’horizon comme un sillage orangé sur une mer étale” – transcription de moments et de sensations qui font se sentir incroyablement vivant.
Politique pour l’humanité et l’état d’esprit qu’il renvoie. Des références qui sont aussi les miennes m’ont touché : notamment Midnight Oil, Bouvier, Kenneth Cook dans
Cinq matins de trop, comme l’influence perceptible de Chatwin et d’Abbey. Je vous reçois 5/5 lorsque vous évoquez le “dégoût du monde [matérialiste et cupide] dans lequel j’évolue”, “les succulences brutes et non frelatées” de l’outarde dégustée autour du waru, Internet et la télévision qui “se chargent de l’éducation des adolescents en leur servant des contenus vidangés de toute profondeur spirituelle” (ce qui est certainement devenu vrai partout dans le monde).
Enfin, et c’est précieux à ce moment de ma vie, votre livre me conforte dans l’idée d’en changer, me donne l’envie de parcourir le monde lentement, de m’imprégner des lieux et des us des habitants, de retourner pourquoi pas en Australie (l’un de mes vieux projets, après avoir trop peu goûté en 2010 la sérénité et la beauté austère des MacDonnell, serait d’en effectuer à pied la traversée est-ouest : dans le bon sens du vent donc !
Re-enfin : les photos sont très belles et, avec l’insertion de cartes bien utiles, complètent la réussite de votre livre, qui m’habitera.
Des critiques négatives ? Ben, je suis désolé, j’en ai pas ! Bon allez, une en me forçant un peu : j’aurais choisi une autre photo (peut-être plus “emblématique”) pour la couverture. »


Joëlle Saulas, enlisantenvoyageant.blogspot.fr, le 20 novembre 2015 :
La présentation d’Eddie Mittelette sur le site de l’éditeur est parfaite (je la découvre en terminant ce récit…) car elle montre bien que l’auteur en a sous la pédale question Australie et ne s’est pas lancé comme ça en 2010 puis en 2013 à vélo dans l’Ouest australien pour vivre quelques mois avec les Martu. Fasciné par le récit de l’expédition Peasley en 1977, organisée pour récupérer un couple d’Aborigènes en plein désert (les derniers à vivre ainsi) et champion de boomerang, Eddie Mittelette désire passer du temps avec les habitants du désert et séjourne avec la tribu martu, dont il nous fait découvrir la vie, entre modernisme et tradition. On sent parfaitement son respect lucide à l’égard des personnes rencontrées. Il ne nous impose pas des pages arides sur leur histoire et leurs façons de vivre, leurs problèmes de santé par exemple ou les spoliations dont ils ont été victimes ; il en dit juste assez. Au lecteur d’aller plus loin en compulsant l’abondante bibliographie (et une bibliographie commentée, ça c’est excellent, et même une filmographie ainsi qu’une discographie commentées, une vraie mine !). J’ai dévoré ce récit, qui a trouvé le juste équilibre en longueur, je tiens à le signaler, non dénué d’humour et quand même plein d’informations sur la faune et la flore, en plus du récit de rencontres fortes. »

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