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Une œuvre de Gérard Janichon Editions Transboréal

Atalaya

Une saison en Amazonie
9782913955165
Prix 20,00 € Disponible EAN : 9782913955165
ISBN : 2-913955-16-9
ISSN : 1633-9916

Gérard Janichon, l’auteur du fameux périple de Damien, revient sur sa rencontre en Amazonie avec Atalaya, un vieil Indien caboclo qui devient son guide dans l’envoûtante sylve équatoriale.
L’Amazonie est un être vivant. Son irrésistible appel et la fascination qu’elle suscite mènent à l’envoûtement. À l’aventurier opportuniste, la selva offre l’or, les pierres précieuses, les bois rares, du latex ou du pétrole. Bien qu’éloignée de toute tentation ésotérique, la quête de Gérard Janichon vise à y dénicher des trésors différents lorsqu’il en débute l’exploration à bord de son voilier Damien. Surgi de l’immense forêt brésilienne, Atalaya, un vieil homme à l’apparence anodine, s’impose comme le héros de son histoire. Il devient son guide dans la jungle qui, derrière l’exubérance végétale, dissimule la folie ou la mort. Il l’initie d’abord aux secrets de l’univers des métis caboclos puis, désarmant l’exaltation indocile du jeune voyageur, il le force peu à peu à une exploration plus téméraire. Atalaya lui invente un destin, avec pour seule promesse qu’il devra se taire pendant vingt-cinq ans. Aujourd’hui, Gérard Janichon peut raconter pourquoi chaque intuition de certitude mérite qu’on s’y attarde. À chacun de se mettre en route !

Avertissement

1. Être en route

2. Amazonas

3. Grand-Père Atalaya

4. La promesse

5. Premières expériences

6. Le hocco

7. La naïveté

8. Francesca et l’œil du boto

9. La perception

10. L’alliance des forces tutélaires

11. Les petites vérités

12. Le voyage des âmes

13. Dans le vide

14. Adeus Sapucuá

Amazonas//L’Amazonie est un univers. Un proverbe brésilien prétend que “Dieu a créé le monde et le diable l’Amazonie”. C’est à peu près le raccourci que nous avons en tête en nous jetant dans la gueule du fleuve mythique. Nous sommes dans les années 1970 et, à ce moment-là, les seules richesses de cette région du monde sont ses mystères, à peu près aussi épais que du temps où les premiers explorateurs se risquèrent à y pénétrer. Elle intrigue, elle fascine et effraie. Elle représente l’ultime terra incognita, le dernier Eldorado des aventuriers et des flibustiers. À la fin du XIXe siècle, l’épopée du caoutchouc lui fit miroiter une reconnaissance universelle et une expansion économique qui auraient rapidement domestiqué les éléments et les hommes. Nul doute, les richesses engendrées par le commerce du latex allaient donner naissance à un paradis au sein même de l’enfer. Illusoire prospérité et éphémère avènement de la vanité humaine. Comme le fleuve, la selva reprit sa domination hégémonique en un rien de temps, corroborant tous les mythes et sa fatalité de plus grande et de plus impitoyable forêt du monde.
Alors que venons-nous y chercher, nous qui ne sommes ni des aventuriers, ni des flibustiers ? Quelle quête inspire ce défi anachronique au milieu de notre périple si exclusivement océanique ? Les clichés et les qualificatifs qui déferlent comme une pororoca dès qu’on prononce le mot “Amazonie” ne sont pas exagérés. Ils nous font battre le cœur mais sans répondre à ces questions. Lorsque nous avons songé à un grand départ, l’Amazone s’est imposé comme un univers qu’il nous faudrait conquérir coûte que coûte. Dans nos esprits d’adolescents les appels de l’Amazonie rythmaient l’invitation au voyage. Qu’importaient les raisons de cette fascination, nous étions convaincus que la forêt et le grand fleuve fourniraient les réponses attendues. Il n’existait aucune alternative que celle de se laisser emporter par leur appel envoûtant. Sur le plan de la navigation les difficultés ne manquaient pas, mais apprendre que nul voilier de plaisance avant le nôtre n’avait risqué cette exploration nous surprit car tout le monde sait que les plus gros cargos remontent jusqu’au Pérou en empruntant le fleuve. La voile nous paraissait, une nouvelle fois, la tactique la plus appropriée pour apprivoiser graduellement et avec douceur les mystères de cette région.//p. 33-34

Grand-Père Atalaya//Jérôme coupe le moteur. Il s’assoit sur le pont, et son regard va se perdre sur la cime des grands arbres de la selva. C’est notre passe-temps favori depuis que nous nous sommes transformés en marins d’eau douce : contempler la selva. En mer, nous restons des heures à fixer intensément l’océan, ici c’est la mer végétale qui nous fascine. Tandis que mon coéquipier se roule une cigarette, Jeito, l’un des singes du bord, vient se nicher sur son épaule droite, juste contre son cou et, méthodiquement, se met à lui sucer les cheveux. Tel un enfant rassuré par son doudou, le jeune sapajou s’endormira bientôt. Nous n’avons pas échangé un mot depuis des heures. À cet instant, comment bénir cette formidable minute de vie autrement qu’en la savourant en silence ?
Je termine l’installation d’un hamac, tendu entre les câbles du gréement, et, à mon tour, je me roule une cigarette. Au moment où je m’apprête à l’allumer, je ressens un souffle frais sur ma nuque. Je secoue les épaules en réprimant un léger frisson. Un nouveau souffle vient me caresser. Et encore une fois, comme si quelqu’un m’appelait en s’impatientant. Je me retourne et je l’aperçois pour la première fois. Celui que dans mon premier récit de voyage, par commodité et par respect pour la parole donnée, j’ai simplement nommé “Grand-Père”, est là. Il me fixe de son regard perçant et narquois qui indique combien il est ravi de me jouer ce premier tour. Puis ses yeux vifs, brillant au milieu de son visage aux rides profondes, m’examinent et me jaugent.
J’aurais dû l’entendre arriver, l’entendre godiller pour amener sa lourde pirogue rustique à couple de notre voilier. Comment nous a-t-il repérés aussi vite ? Lui, de son côté, affiche un air satisfait et ne paraît guère surpris par notre arrivée. Assis sur le banc de sa pirogue, pagaie dans les mains, il me scrute. Il n’y a ni sympathie ni animosité dans cet examen en règle : il me regarde comme s’il cherchait à conforter une certitude, à reconnaître quelque chose ou quelqu’un qu’il n’aurait pas vu depuis longtemps. Je ne me sens pas à l’aise, bien sûr, mais pas réellement gêné non plus. Certes, je suis chez lui en Amazonie, mais cet univers dont je caresse les méandres depuis plusieurs semaines m’a désormais admis, j’en suis convaincu. Je ne suis plus un quelconque gringo ou un touriste anodin. Il ne s’agit de toute façon pas d’une affaire de propriété mais d’un échange. Plus tard, Grand-Père m’expliquera qu’effectivement il cherchait à être sûr, car s’il avait pressenti notre venue il n’en avait absolument pas imaginé les circonstances. Il m’avouera qu’il fut très surpris par notre jeunesse, “des enfants”, dira-t-il. Il se demanda également si Jérôme, à la peau si parfaitement cuivrée par le soleil, n’était pas un véritable Indien ! Enfin, il trouvait ma tête et mon allure aux limites du comique :
— Je ne voulais pas rire, commentera-t-il. Tu te serais vexé !
Pour autant qu’il m’en souvienne, notre curieuse observation réciproque dura plusieurs minutes, lui assis dans sa pirogue au ras de l’eau, moi debout sur le pont du bateau. Appuyé contre le mât et nous tournant le dos, Jérôme paraissait n’avoir rien remarqué. Les yeux mi-clos, il fumait paisiblement sa cigarette, l’esprit en voyage dans la verte immensité de la selva.
Si l’on a conservé une approche merveilleuse des choses de la vie, le voyage offre sans cesse des réponses rassurantes aux questions angoissantes qui nous assaillent tous un jour ou l’autre. Par exemple, celles de notre véritable identité, de notre destinée, de nos forces et de nos faiblesses, de notre insignifiance dans le vaste univers, etc. Questions qui font les lieux communs des discussions humaines, mais auxquelles il vaut mieux trouver quelques réponses satisfaisantes pour tenter de vivre. En route, c’est plus simple : il suffit d’ouvrir les yeux, les oreilles, de se laisser guider par ses sens et la réflexion compose naturellement le menu à partir d’ingrédients délicieux. Pourquoi une telle simplicité ? Parce que le corps et l’esprit fonctionnent harmonieusement au même rythme, avec la même disponibilité, tendus vers le même objectif de bien-être. Il n’y a pas d’un côté l’esprit et de l’autre le corps, non, les deux sont occupés par la même besogne élémentaire, qui est de vivre bien.
L’arrivée de Grand-Père m’était donc apparue dans l’ordre logique des choses. Elle appartenait à cette heure de plénitude de notre voyage. Passant mon bras par-dessus les filières du bateau, je tends ma cigarette au visiteur qui l’accepte sans manifester le moindre sentiment. Il attend et je finis par comprendre :
— Jérôme, tu veux bien me passer les allumettes ?
Jérôme sursaute et s’approche :
— Tiens, de la visite… Il y a donc du monde par ici ! Je croyais que nous étions les derniers survivants à la surface de la planète verte !
Je craque une allumette et me penche :
— Tiens, Grand-Père, voilà du feu…//p. 48-50

Francesca et l’œil du boto//Une demi-heure et quelques histoires terrifiantes de serpents plus tard, nous débouchons sur un étang que nous remontons lentement. Après la fraîcheur humide de la forêt, la chaleur nous accable et je suis immédiatement couvert de sueur. Grand-Père se rapproche silencieusement d’une berge en nous désignant certains oiseaux aquatiques et des échassiers, si figés qu’on peut se demander s’ils sont réels. Il s’agit de socós, de japuíras et d’anambés, au magnifique panache noir, à peine effrayés par notre venue.
Nous abandonnons la pirogue et, avant que nous ayons atteint la lisière de la forêt, des clameurs d’enfants nous parviennent. Grand-Père pousse son cri habituel de ralliement, auquel répondent de multiples échos enjoués. Ils nous guident jusqu’aux habitations où vit l’oncle de Francesca, avec ses deux femmes et sa famille d’une dizaine de personnes au total. Le sitío, propriété disposée à la manière d’une maloca indienne, est coquet. Notre arrivée est fêtée. Elle a été annoncée, aussi les enfants trépignent-ils autour de moi en criant “Doutor, Doutor…” Je leur distribue des friandises et une cuillerée du sirop dont ils raffolent. J’offre de menus cadeaux aux parents, quelques vêtements et des boîtes de lait. Après nous être désaltérés avec de l’eau fraîche, on nous propose de goûter au café local. Les femmes s’en retournent alors au travail, après avoir brièvement bavardé avec leur nièce.
À part la toux des enfants, rien de grave. Grand-Père me confirme que personne n’est malade ou ne sollicite de soins. Cette nouvelle me rassure car, à chaque visite, j’appréhende de tomber sur un cas. En revanche, dans un autre sitío à une heure de marche, un enfant se serait entaillé le bras sur une liane coupante. Nous ne pouvons nous attarder si nous voulons faire le détour et rentrer avant la nuit. Au moment de prendre congé, Francesca me dit que son oncle s’est permis de monter à bord de notre bateau hier, durant notre absence. Alors qu’il pêchait non loin de là, il a aperçu l’un de nos singes qui gagnait la forêt sur une touffe de roseaux et de nénuphars à la dérive. Il l’a attrapé et rapporté à bord. Il en a profité pour nous déposer un ananas en guise de salut. Je le remercie chaleureusement. À lui seul, il déjoue le pronostic de tous ceux qui nous prédisaient le pillage et les vols, sitôt que nous aurions le dos tourné. Le bateau n’est jamais fermé durant nos absences et je me sens plus en sécurité ici que dans n’importe quel port. Nous faisons nos adieux. Les enfants nous accompagnent dans la forêt durant une centaine de mètres puis s’en retournent en s’interpellant bruyamment. On croirait les clameurs lointaines d’une cour de récréation, n’importe où dans le monde. Mais c’est dans la selva, et ces cris, auxquels se mêlent les imitations spontanées des perroquets et des aras invisibles dans les hauts feuillages, paraissent plutôt incongrus !
Par endroits, la forêt est dense. Grand-Père ouvre le chemin à grands coups de machette et progresse d’un pas ferme. Je le suis de près, écartant autant que possible les branchages, les lianes et les fougères pour Francesca qui me suit. Tout à l’heure, nous crevions de chaud. À présent, la selva est si épaisse et si fraîche que nous frissonnons. L’humidité ruisselle de partout. Sur nos corps, elle a remplacé la sueur et nous glace les os. Par endroits, nous ne marchons plus sur de la terre mais sur un tapis spongieux, parfois si mou qu’on a l’impression qu’il va nous engloutir. Je n’ignore pas que ce riche humus grouille d’une vie microscopique et microbienne intense, avec des parasites plus dangereux que les onças, les jaguars réputés comme les fauves les plus cruels de la forêt et véritables maîtres des lieux. Les poux, les tiques, les vers, les mouches, les araignées, les scolopendres (ciens), les fourmis rouges ou les fourmis-tueuses, tous les carrapatos, baratas ou carapanás – comme les appelle Grand-Père –, visibles ou invisibles, pullulent dans ces zones où alternent marécages peu profonds et terre séchée. Toutes ces colonies d’insectes sont des vampires avides, prêts à piquer, à pénétrer la peau, à sucer le sang et, parfois, à donner la mort plus sûrement que les serpents, toujours pressés de fuir plutôt que d’attaquer.
Comme Grand-Père, je suis en short et pieds nus. Ni l’un ni l’autre nous ne possédons de tenue de brousse adaptée. Ma peau fragile d’Européen est lacérée par de petites coupures, griffures, écorchures. Mais je suis formidablement heureux. Je ne suis cependant pas stupide et ai désormais compris que l’Enfer vert n’a pas usurpé son nom. Il peut facilement se révéler atroce ou fatal. L’Amazonie coupe, pique, mord, déchiquette, ronge, envenime, infecte et pourrit celui qui se croit le plus fort. L’Amazonie est voluptueuse mais triomphante, l’Amazonie est prodigue mais sanguinaire, elle est la victoire végétale et la victoire animale de la nature sur l’homme. L’exubérante Amazone est l’avènement de l’eau et de l’infiniment vert, et leurs pouvoirs surpassent ceux des hommes. Grand-Père a raison, le monde que j’ai connu pèse peu face à ce monde-là. Il est évident que les hommes qui habitent cet univers ont développé un savoir en harmonie avec tous les esprits de leur nature. Sinon, ils auraient disparu depuis longtemps car l’eau et la selva, qui leur offrent si généreusement la vie, leur proposent aussi la mort à chaque pas. Un jour où j’évoquerai ce sujet avec Grand-Père Atalaya, celui-ci me dira :
— Les premiers hommes à vivre ici, tout au début, étaient les esprits eux-mêmes. Ils se multiplièrent car il importait qu’ils soient aussi nombreux que les animaux. Leurs premiers descendants avaient encore le feu originel des esprits qui vivait en eux. Seuls les plus faibles mouraient, ou bien un esprit mauvais les tuait. Mais au fil du temps et des descendances, certains ont oublié qui ils étaient. D’autres s’en sont souvenus assez pour survivre, transmettre les rites et le savoir, mais sans comprendre. Quelques-uns ont profité de l’ignorance pour inventer la duperie, la supercherie magique et se parer ainsi de faux pouvoirs. Comme l’harmonie était rompue, certaines tribus sont devenues très belliqueuses soit envers les autres, soit à l’intérieur d’elles-mêmes. Le meurtre et la vengeance sont devenus coutumiers de ces ethnies-là. Mais toujours, ce sont les esprits qui gagnent et survivent aux chamboulements et au chaos…//p. 136-138

Les petites vérités//Pour remercier Grand-Père de ce festin de fins poissons grillés, je lui confectionne une belle cigarette avec le “roule-clopes” que j’ai pris soin d’emporter. Il apprécie. Assis au bord de l’eau, nous digérons en poursuivant notre conversation. Bien sûr, c’est surtout Grand-Père, intarissable, qui parle mais je suis heureux ainsi :
— Longtemps, j’ai cru que les étoiles étaient les enfants de la lune et du soleil, raconte-t-il. La lune était leur mère et le soleil leur père. Après j’ai su. Ce que je prenais pour une vérité était une erreur. L’erreur est une vérité morte. Quand nous découvrons que nous nous sommes trompés, nous sommes déçus et déroutés. Il faut reconstruire d’autres vérités. Cela peut demander du temps et nous sommes généralement pressés. Alors nous choisissons des évidences, les évidences que nous avons sous les yeux, les plus familières, les plus quotidiennes, les plus conformes au réel qui nous entoure. Nous pouvons ainsi les vérifier tous les jours, c’est un grand succès, elles sont vraies. Et si ces évidences apparaissent comme des vérités pour beaucoup d’autres gens, on est totalement rassuré, on se dit que cette fois, c’est sûr, on tient une bonne vérité. Et nous n’irons pas chercher plus loin.
— Oui, et alors ? dis-je en rallumant ma cigarette.
— Eh bien, là est ce que j’ai à te dire. Tout est affaire de perception. Si tu crois que le monde s’arrête à l’évidence du réel, tu ne verras pas les vérités essentielles. Heureusement, tu sais désormais qu’il existe d’autres perceptions, tu sais que le monde ne se limite pas aux frontières de ce que tu peux toucher. Le concret n’est jamais que le premier aspect de la réalité. Plus loin est le possible, plus loin encore est l’insondable dans lequel tu as nagé ou volé. Le possible est une réalité perçue différemment et c’est le possible qui conduit à l’inspiration.
Je me sens soudain un peu perdu :
— L’inspiration, celle qui donne sa vraie grandeur à l’homme, c’est ça dont tu me parlais l’autre jour ?
— Oui, oui, peu importent les mots, l’inspiration venue de l’âme ou l’intuition liée à l’esprit, retiens seulement que l’essentiel est de percevoir. Développe la perception… Les mots n’ont plus d’importance ensuite, on n’en a même plus besoin.
— Mais pour qu’une chose soit reconnue vraie, il faut bien qu’elle soit expérimentée, non ? La connaissance n’a aucune valeur si on ne peut pas en partager l’expérience ?
Grand-Père me dévisage avec surprise :
— Ah, tu crois ça, toi ? Je m’attendais à ce que tu me dises l’inverse, je pensais que tu dirais que c’est l’expérience ou l’expérimentation qui apporte la connaissance… Moi, vois-tu, je ne raisonne pas ainsi. En réalité, je ne raisonne pas du tout. Ce que je te dis, je le conçois aussi visiblement que je vois la selva. Mais qu’importe, même pour toi, tout demeure valable, et ce que tu auras perçu, tu en feras une réalité. De cette réalité, tu ne manqueras pas de tirer tes vérités. Tes vérités, c’est-à-dire les guides de ta vie. La réalité perçue deviendra ta réalité vraie. Et tu en seras si convaincu qu’il vaut mieux prendre ton temps, afin que tes vérités ne deviennent pas trop rapidement des vérités mortes.
— Des erreurs ?
— Hum, hum… oui, on peut le dire comme ça.
— Et pourquoi est-ce important ? Tout ça peut demeurer un jeu intellectuel !
Grand-Père me regarde intensément :
— Eh, ne fais pas semblant, petit homme ! Tu n’es pas à l’école ! Nous parlons de la vie, je crois bien ! Tout ce que tu découvres au travers de tes perceptions, tu en fais le fondement de ta vie. Tel est ton chemin pour essayer d’être vrai et authentique. Tu ne seras jamais autrement que sincère, ce sera ta force et ta fragilité. Ne joue pas à l’idiot avec moi.
— Eh bien, comme tu le dis, alors ! Il me paraît cependant assez évident que chacun essaie d’être vrai par rapport à ce qu’il sait, connaît ou découvre. Je suis comme tout le monde.
— Si cela te rassure… Le problème viendra lorsque tu percevras qu’on peut essayer d’être vrai mais que les vérités ne nous appartiennent pas. Les vérités ne sont pas des objets. Seuls les esprits peuvent les détenir, et parfois ils consentent à nous les prêter. Rappelle-toi ceci : quel que soit le monde que tu percevras, la réalité est la réalité des choses, la vérité est la vérité de l’esprit. Pense à ce que je te disais des Caboclos. Eux sont demeurés à la réalité des choses. Celle du monde concret en Amazonie.
Je demeure pensif un instant. Je me revois sur mon bateau, pris dans un brouillard épais. J’avance mais à chaque vague que brise l’étrave, je crains de m’approcher davantage du naufrage. Contenue dans ce brouillard, il y a la terre ferme et la terre est à la fois le salut et le danger car, pour regagner le port, je dois me faufiler à travers un dédale de récifs. Pour un marin, le large, si vide aux yeux des terriens, représente la sécurité. Grand-Père a raison sur un point : je navigue pour comprendre la vie. De mes expériences, de mes perceptions, je ferai des vérités qui m’accompagneront et me guideront dans le brouillard. C’est à peu près tout ce que je sais pour l’instant. Il importe donc que ces vérités soient fiables et solides, il a raison.
Je m’apprête à répondre mais constate que le vieil homme est déjà occupé à autre chose. Silencieusement, presque en rampant, il s’est avancé vers le débouché de l’igarapé dans le lac Sapucuá. Il me fait signe d’approcher et me désigne un groupe d’oiseaux de marais, des hérons en majorité, et quelques trompeteros semblables à des pintades d’eau, en pleine ripaille :
— Ils se délectent des plus petits poissons sur lesquels le barbasco produit encore de l’effet ! Mais s’ils mangent trop de friture, eux aussi vont dormir. Et regarde qui est là…
À quelques mètres des échassiers, les sinistres urubus noirs et d’autres à tête rouge attendent. Les vautours charognards paraissent sûrs de leur affaire, comme s’ils se savaient les acteurs des prochaines scènes du spectacle. Ils guettent et ne sont pas pressés. Au bout d’un moment, Grand-Père me tire par le coude :
— Allez, au travail, Doutor, aujourd’hui nous soignons et nous apportons à manger.
— Eh, d’accord, mais doucement… avant, je voudrais bien que tu en termines avec cette histoire des vérités !
— Mais… mais tu sais tout ! Que puis-je te dire de plus ? Laisse les urubus t’expliquer ! Parfois, je me demande si tu ne crois pas qu’il existe une grande vérité unique, compliquée et inaccessible. On la découvrirait comme un trésor oublié et on en aurait terminé. Rien de tout ça. Il n’existe que de petites vérités, toutes essentielles et toutes relatives. Elles courent dans tous les igarapés, elles descendent le courant à toutes les profondeurs, à nous de les attraper si nous le désirons. Elles conduisent toutes à l’illusion de la vie et à la mort. Il serait donc vain de nous en gaver. Ce pourrait être dangereux. Le rôle de notre vie est de les bien digérer pour qu’elles nourrissent correctement notre corps et notre esprit, le temps de notre vie. Car il est aussi important d’être Caboclo que d’être sage ! Mais rien ne t’oblige à l’un ou à l’autre. Ce n’est pas difficile à comprendre. Allez, va chercher la pirogue et charge les paniers, nous partons…//p. 196-199

Marie Poillot, le 29 septembre 2010 :« Bonjour, suite à mon contact avec votre maison d’édition je voulais vous faire part de l’immense plaisir de vous avoir lu. C’est la première fois que des larmes ont coulé à la fin d’un livre ; j’ai découvert l’Amazonie cet été en Équateur donc c’était un peu comme si j’y étais. Quel bonheur et quelle expérience vous avez vécus ! Je vous ai enviée, moi qui ne lis pratiquement que des récits de voyage. Un grand-père comme lui on aimerait en rencontrer un au moins une fois dans sa vie, quelle sagesse et toutes ces discussions qui incitent à réfléchir, voilà que ce livre m’a toute “tourne-boulée” et c’est bien la première fois que je contacte un auteur. Encore merci. Je vais lire d’autres de vos écrits. Salutations. »

Yacht Club de France, printemps 2003 :
« Toujours à bord de Damien, Gérard Janichon a effectué une remontée de l’Amazone sur 2 000 kilomètres. Vingt cinq ans plus tard, Atalaya, Une saison en Amazonie retrace l’histoire du chemin initiatique vécu par le navigateur lors d’une longue escale chez les caboclos. Intense, ce récit intimiste invite le lecteur à entrer dans une autre perception du réel. Dans ce parcours authentique, chacun pourra trouver les reflets de sa propre quête de sens et d’absolu. “Orgueilleux de ma jeunesse, j’avais simplement décidé que le monde et les hommes seraient mon enseignement…” »

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