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Une œuvre de Joël Allano Editions Transboréal

Au gré du Yukon

Quatre-vingts jours en canoë
9782361570798
Prix 12,90 € Disponible EAN : 9782361570798
ISBN : 978-2-36157-079-8
ISSN : 2275-1890

Joël Allano et sa femme ont répondu à l’appel du Klondike et de l’Alaska. Dans la « Dernière Frontière » américaine, le couple a descendu le Yukon en canoë au cœur d’un territoire sauvage sur lequel l’homme n’a guère laissé d’empreintes, hormis celles des trappeurs et des chercheurs d’or. Les canoéistes se sont nourris de saumon, ont croisé le grizzly et l’ours noir, et fait halte dans les camps de pêche indiens. Quatre-vingts jours durant, de l’Ouest canadien aux rivages de la mer de Béring, ils ont vogué d’enthousiasme en découragement, de rencontres en émerveillements. Dans cette Amérique en marge de l’Amérique, leur récit témoigne que l’aventure est encore possible.

Prologue

Du premier au vingt-sixième jour sur le fleuve
(du 5 au 30 juin 1982)

Du vingt-septième au cinquante-septième jour
(du 1er au 31 juillet 1982)

Du cinquante-huitième au quatre-vingtième et dernier jour sur le fleuve
(du 1er au 23 août 1982)

Dimanche 20 juin, seizième jour//Nous approchions de Forty Mile. J’étais soucieux de ne manquer ni le village désert – nous avions cherché les vestiges de Fort Reliance, la veille, sans apercevoir la moindre trace du site historique –, ni l’abordage (Ah ! l’arrivée à l’île Stewart !). Aussi proposai-je à Joëlle : “Il y a un slough, sur la carte, qui devrait nous amener juste derrière le village. On va le prendre. Le courant y sera sûrement moins vif.” Le slough était large d’une dizaine de mètres et coulait lentement, très lentement, entre deux rideaux d’arbres. Trop lentement, et nous en comprîmes la raison quand l’étrave du canoë heurta un barrage d’arbres, de troncs et de branches entremêlés. L’enchevêtrement paraissait infranchissable. Pas même moyen de faire glisser le canoë sur l’obstacle !
“On n’a plus qu’à faire demi-tour !” constata Joëlle. Je ne m’avouais pas vaincu. Je nous avais embarqués dans ce bras, il ne serait pas dit que je ne nous en ferais pas sortir ! Question d’orgueil ! “Je vais essayer de dégager les plus gros troncs”, répliquai-je en sautant sur la rive. Je saisis une longue branche en guise de perche et poussai de toutes mes forces sur l’obstacle. Le barrage bougeait. Faiblement, mais il bougeait. Je fis une nouvelle tentative : sans plus de succès. L’obstacle ne céderait pas si facilement.
“Va falloir que j’entre dans l’eau. Pas d’autre solution.
— Ça ne va pas ! C’est aussi simple de revenir en arrière !”
Je fis la sourde oreille et me déshabillai. L’eau était glaciale. Mes pieds s’enfonçaient dans la vase. Un à un, j’extirpai les branchages et poussai les troncs, ahanant sous l’effort. Au bout d’un quart d’heure de furieuse activité – on aurait dit un remake de l’African Queen ! –, le barrage céda. Nous pouvions passer. Joëlle me récupéra sur la berge, tremblant et bleu de froid. Elle frictionna avec une serviette qu’elle avait préparée ce que les moustiques avaient bien voulu laisser de moi.
“Bravo, homme fort et intrépide ! Les écuries d’Augias, c’était une partie de plaisir à côté de cela, gouailla-t-elle, mais tu ne penses pas que si on avait fait demi-tour…
— Aller de l’avant ! Comme le fleuve !” coupai-je avec une certaine grandiloquence.//p. 95-96

Samedi 5 juin 1982, premier jour sur le fleuve//Le grand jour. Le jour J. Chaud et superbement ensoleillé. Charley s’en était retourné : “Good luck, folks ! I hope you’ll do it !” Et le pick-up avait disparu, du côté du parc Rotary, dans un nuage de poussière, un crissement de gravier. Il nous laissait seuls avec lui. Lui ? Le Yukon. Sombre, immense, vivant, un rien menaçant. “The Great Waterway”, comme l’avaient baptisé autrefois les Indiens, roulait sa grisaille après n’avoir été, si longtemps, qu’une arabesque bleutée sur la carte. Une simple ligne si souvent parcourue du doigt que, de mémoire, nous aurions pu en refaire le dessin : droite en direction du nord-ouest, elle passait par les petits cercles noirs de Dawson, d’Eagle, de Circle. La ligne mince s’évasait ensuite en un entrelacs d’îles, de bras, de lacs et de marécages : les Yukon Flats. Fort Yukon, au confluent du Yukon et de la Porcupine, un peu au-dessus du cercle polaire arctique, marquait le point septentrional de la course du fleuve. Il s’incurvait alors vers le sud-ouest, glanant au passage d’autres arabesques bleutées : la Tanana et la Koyukuk. Là, il était proche de la mer de Béring. On s’attendait à ce qu’il coure s’y jeter. Mais il plongeait plein sud. Il ignorait la mer et poursuivait sa longue escapade jusqu’à un ultime sursaut en direction du nord-ouest. Il ne résistait plus et finissait par rencontrer la mer de Béring et donc l’océan Pacifique. Quelle ironie ! Le Yukon prenait naissance à moins de 30 kilomètres de Lynn Canal, un long et étroit ruban d’océan Pacifique au pied de la piste Chilkoot, toutefois il coulait capricieusement sur plus de 3 000 kilomètres avant de se jeter au nord de ce même océan !
Épars sur la grève, des sacs, des cartons, des boîtes, tout un fourniment, un amas chaotique de bagages, déchargé à la hâte du pick-up de Charley, attendait qu’on l’ordonnât dans le canoë mis à l’eau. Superbe, ce canoë ! Un magnifique Coleman flambant neuf à la large coque rouge brique, à la carlingue, aux plats-bords et aux garnitures en aluminium. Idéal pour la longue randonnée que nous nous proposions d’entreprendre : une capacité de chargement importante, un poids de 36 kilos et une longueur de 5,20 mètres – plus un canoë est long, mieux il réagit à l’action de la pagaie et continue sur son erre. Un excellent canoë de randonnée. C’était notre sentiment, partagé par P. Rosager, qui était le représentant de Coleman International à Paris. Notre ambitieux projet l’avait vivement intéressé : “C’est d’accord, je vais faire mon possible pour équiper votre expédition”, avait-il dit dans un français irréprochable avec un fort accent d’outre-Atlantique. Il avait tant et si bien fait que nous étions arrivés à Whitehorse, après un long détour par Londres, Anchorage et Fairbanks, avec, en poche, l’adresse de Charley, le patron de Northern Outdoors, et une lettre de recommandation pour lui qui stipulait : “Veuillez mettre à la disposition de monsieur et madame Allano un canoë 5907B719, trois pagaies, etc.” En un tournemain, tout trouva place à bord selon un agencement qui ne devait que peu se modifier au cours du voyage.
Je suppose que nous aurions dû nous sentir révérencieux, à l’instant du départ, à l’égard du fleuve qui allait être notre compagnon quotidien. Allié ou adversaire ? Au lieu de cela, l’excitation était à son comble. Au vrai, un mélange subtil de joie et d’angoisse qui nous faisait oublier toute forme de bienséance. La joie, c’était celle de quitter les pressions d’un monde d’asphalte et de béton. De l’échanger contre un décor de bois et d’eau. De vivre une aventure. L’angoisse, parce que cette dernière allait comporter quelques risques. Et parce que nous ne savions pas trop ce qui nous attendait. Malgré nos nombreuses lectures et malgré le discours du sergent-chef de Whitehorse – peut-être un brigadier-chef : je ne m’y connais guère en galons de la Royal Canadian Mounted Police : “Bon, fit-il après avoir posé toutes sortes de questions sur notre équipement, vous avez l’air de connaître votre affaire. Mais mon devoir, c’est de vous prévenir des risques que vous courrez en brousse.”
J’esquissai un vague sourire en l’entendant utiliser ce terme (bush) qui évoquait plus des latitudes africaines que les contrées sauvages et difficilement accessibles, oubliées du système routier, que nous allions traverser.
L’homme poursuivit sa harangue : “Vous savez, c’est pas une promenade de santé. Chaque année, y a des morts sur les rivières. Même un Français, l’année dernière. Je n’sais plus son nom. Bon. Vous, vous voulez descendre le Yukon. Bien. Vous savez qu’il y a des rapides ? Et que c’est dangereux ?” Il fit une pause. Son regard nous fixa longuement l’un et l’autre. Il enchaîna :
“Ça n’a pas l’air de vous impressionner, hein ? Bon. Mais y a aussi les ours. Vous avez une arme ?
— Non. Est-ce vraiment indispensable ?
— Ben, moi, je ne m’aventurerais pas en brousse sans un fusil. Enfin, je ne peux pas vous empêcher de partir. Alors, bonne chance ! Et rappelez-vous : prenez les rapides bien à droite. C’est le passage le plus sûr.”
Manquerait plus que ça, qu’il nous ait empêchés de partir, le sergent ! Au point où nous en étions ! Avec tout ce temps passé dans les livres, sur les cartes. Une année entière à peaufiner l’aventure. Ça n’était certes pas pour dire, à quelques heures de réaliser notre rêve : “Oui, sergent – ou caporal, ou lieutenant, ou je ne sais quoi –, vous avez raison. Mieux vaudrait ne pas partir.”
Mentionner son départ auprès des autorités de Whitehorse n’était, par ailleurs, nullement une obligation. On le fait ou on ne le fait pas. Nous avions choisi de le faire par souci de sécurité : les postes de la RCMP de Carmacks et de Dawson seraient prévenus. Nous aurions à y signaler notre passage. Si ce n’était pas fait dans un temps raisonnable, des recherches seraient entreprises. Le système pouvait paraître contraignant car il fallait fournir nos dates d’arrivée dans ces deux villes, mais il avait le mérite d’être sécurisant. Tout au moins sur le territoire canadien. La frontière de l’Alaska franchie, ces dispositions deviendraient caduques. Cela signifiait que nous ne devrions compter que sur nous-mêmes sur près des deux tiers du cours du Yukon, jusqu’à la mer.
“Prête ?
— Euh… oui.
— One foot…
Ensemble, nous avons posé un pied, botté de caoutchouc, au fond du canoë.
“Two feet !” ajoutai-je.
L’autre pied a repoussé le fond vaseux. Le canoë s’est arraché doucement à son immobilité.
“One foot… Two feet !” J’avais lancé ces quatre mots en manière de plaisanterie. Comme une formule destinée à exorciser l’angoisse. À sacraliser le moment du départ. Ils deviendront vite rituels, une courte oraison inévitablement liée à la cérémonie, mille fois recommencée, du départ.
De concert, nous avons attaqué l’eau. Joëlle à droite, moi, à gauche. Avec cette commune impression d’une cassure, Whitehorse, la cité moderne, glissait derrière nous. Elle emportait ses bruits, son bitume, sa laideur et ses gens. Nous sommes dans la bonne direction, pensais-je. Sur le bon chemin. Il allait, fluide et fuyant, enserré entre des berges que frangeait une sombre ligne de peupliers et d’épinettes. Posé en équilibre sur elles, un toit de ciel bleu. Rien que du bleu. L’horizon était tout proche. Le monde se résumait soudainement à ces deux berges, ce ciel, et devant nous, la courbe qu’on allait aborder ; derrière, celle dont on venait de sortir.//p. 14-20

Lundi 5 juillet, trente et unième jour//Nous pagayâmes pendant deux heures encore. C’était la première fois depuis un mois que nous nous trouvions si tard sur l’eau. Le soleil déclinait. Les ombres commençaient à s’allonger démesurément. Le fleuve devint une allée de lumière entre les silhouettes noires des sapins. Toutes les îles que nous abordâmes n’eurent pas l’heur de nous convenir. Récemment découvertes, elles n’offraient qu’un limon inhospitalier. Nous renonçâmes au bout de deux heures de recherches infructueuses et, faute de mieux, jetâmes notre dévolu sur un îlot où le sable paraissait plus sec, où poussaient quelques bouquets de buissons chétifs. “On n’a pas le choix, fit Joëlle. Il est déjà 23 heures. Et puis, je commence à être fatiguée, moi.” J’acquiesçai.
Je montai la tente pendant que Joëlle déchargeait le canoë, portant 100 mètres plus loin le panier d’intendance et les bagages. Je la vis soudain revenir vers moi d’une démarche crispée. Pas naturelle. Une grimace d’effroi déformait son visage. J’étais sur le point de lui demander ce qui n’allait pas, mais elle devança ma question. Dans un souffle, elle réussit à articuler d’une voix à peine audible : “Un ours !”
Mon regard fouilla la semi-obscurité. Je ne voyais rien. “M… !” lâchai-je. Je venais de l’apercevoir alors qu’il s’était dressé sur ses pattes arrière. L’énorme gueule apparut, par-dessus l’épaule de Joëlle. “M… ! M… ! M… !”
À moins de 5 mètres d’elle, un ours brun ! Pas un de ces ours noirs qui prenaient facilement la fuite, non. Un ours brun… un grizzly ! Mon cœur se mit à battre la chamade. L’espace d’une seconde, je repensai à l’histoire tragique de Faye. J’étais paralysé. Je voulus dire quelque chose, mais aucun son ne parvint à franchir la barrière de mes lèvres. Enfin, rien de véritablement humain. Joëlle continuait d’avancer à petits pas vers moi. Elle aussi était morte de peur, c’était visible, mais elle n’avait pas commis l’erreur de céder à la panique. De courir pour se mettre hors de portée des griffes et des dents redoutables – de vrais poignards ! – de l’animal. En courant, elle aurait réveillé son instinct de prédateur qui l’aurait assimilée à une proie. Et un ours battait n’importe quel humain à la course ! Non, elle avançait tout doucement. Le grizzly la laissa arriver jusqu’à la tente où je me tenais, incapable d’ébaucher le moindre geste. Il ne manifestait pas – pas encore ! – d’agressivité. Toujours dressé sur son arrière-train, soulevant son impressionnante et lourde masse – 300 à 350 kilos de muscles et de graisse, de force brutale –, dodelinait de la tête, humait bruyamment l’air en poussant des grognements sourds : il cherchait vraisemblablement à identifier les intrus sur son territoire.
“Vite, dans la tente !” bafouillai-je. Joëlle retrouva ses esprits plus vite que moi : “Non ! Non ! Au canoë ! C’est notre seule chance !”
Intrigué par les bruits de cette brève concertation pourtant susurrée, l’ours délaissa bagages et nourriture. Il approchait.
“Il approche, chuchotai-je, terrorisé.
— Je vois bien”, répliqua Joëlle.
Les grizzlys sont végétariens pour 95 % de leur régime alimentaire. Je le savais mais ça n’était pas vraiment une pensée rassurante. J’étais malade de peur à l’idée que je pouvais constituer un acceptable 2,5 %. Et Joëlle, les 2,5 % restants.
“Les pagaies sont restées dans le canoë, ajouta ma moitié. Allons-y doucement.” À reculons, tremblant et sans quitter l’animal des yeux, nous entamâmes un repli stratégique, 10 mètres, 5 mètres… 1 mètre… ça y était ! Nous tirâmes doucement, tout doucement, l’embarcation à l’eau. Pagaie en main, nous étions prêts à y sauter si le grizzly faisait mine d’avancer encore. Le visiteur du soir continuait de grogner – Ah ! ces grognements qui me donnaient froid dans le dos ! –, de se dandiner d’une manière qu’en d’autres circonstances nous eussions trouvée comique, de se dresser de toute sa hauteur. Puis il retombait lourdement sur ses quatre pattes, s’asseyait sur son postérieur, se roulait dans le sable comme un jeune chien. Mais il n’approchait plus ! Il allait çà et là dans notre camp, reniflant, soufflant et grognant, jetant vers nous de fréquents coups d’œil.
Ces allées et venues n’en finissaient plus : un quart d’heure, une demi-heure, une éternité. Puis il fit demi-tour. Subitement. Comme si une mouche l’avait piqué. Comme si la peur de l’homme qui devait sommeiller en lui s’était enfin déclarée. Ce fut à son tour de battre en retraite, en se retournant fréquemment, en se redressant pour mieux nous voir. Deux ou trois fois encore, son énorme tête pointa au-dessus des buissons de saules. Puis il disparut. Définitivement. Du moins l’espérions-nous ! Nous n’osions y croire.
Nous restâmes encore un bon quart d’heure, accroupis dans l’eau, agrippant le canoë et scrutant l’obscurité sans oser le moindre geste.
“Il est parti, non ? s’inquiéta Joëlle.
— Je pense. Je crois. J’espère”, murmurai-je.
L’intrus ne revenait pas. Nous nous sentîmes soulagés. Terriblement soulagés. Nous savions enfin à quelle sauce nous ne serions pas mangés ! Nous approchâmes prudemment du camp. L’ours était parti. Bel et bien parti. Envolé : pfuitt ! Je m’en assurai en fouillant les buissons du regard. Terminé le cauchemar ! Hors de danger !
“Je ne resterai pas une minute de plus sur cet îlot de malheur ! lança Joëlle, avec des sanglots ravalés dans la voix, en arrachant furieusement la tente.
— Moi non plus, fis-je en écho à ses paroles. Il y en a un de nous trois qui est de trop ici. Écoute : d’après la carte, il y a une cabane pas loin. On y va…
— Oh ! oui ! Pour se barricader à l’intérieur ! C’était vraiment trop dur”, coupa-t-elle, au bord de la crise de nerfs.
En un clin d’œil, nous jetâmes les sacs en vrac dans le canoë. La tente fut roulée en un paquet informe et, dans notre précipitation, nous oubliâmes d’enfiler nos gilets de sauvetage. Fuir ! Fuir le plus vite possible !
La nuit était froide. Des draperies de brume montaient du fleuve. Nous glissions silencieusement dans un univers flou et vaporeux. Presque irréel. Le ciel était noir d’encre au-dessus de nous. Loin vers l’ouest, il virait à l’or auréolé de pourpre. C’était un spectacle grandiose. Paisible. “Dire que je n’ai même pas pu faire une seule photo”, maugréai-je. Les appareils étaient restés dans la tente. Dommage !
Joëlle ne répondit rien. Je la devinais concentrée sur sa peur rétrospective, fermée, imperméable à tout ce qui n’était pas un abri possible. L’espace ouvert devant nous n’en était pas un. Je m’en voulus un bref instant de l’avoir entraînée dans cette aventure un peu folle. Oh ! Elle avait accueilli le projet avec enthousiasme, oubliant qu’elle ne possédait que de vagues rudiments de la conduite d’un canoë. Oubliant sa peur viscérale de l’eau. Oubliant même qu’elle ne savait pas nager. Trois mille kilomètres de descente du fleuve ne l’avaient pas rebutée. Au contraire ! Elle s’était même dépensée sans compter pour faire partager son enthousiasme à des sponsors qui, pour la première fois, entendaient parler du Yukon. Mais maintenant, à cet instant précis, qu’en était-il de ce bel enthousiasme ?
“À quoi penses-tu ?
— À quoi crois-tu que je pense ?” fut sa réponse.
La berge était haute, presque verticale, du slough au bord duquel était censée se trouver la cabane. Nous la gravîmes avec difficulté et ne trouvâmes rien. Pas l’ombre d’un mur, même en ruine. Seuls les grands arbres, fantomatiques. Le sous-bois était froid et humide. Hostile. Infesté de moustiques. “Ça sera la tente ou rien, constatai-je. Mais pas là.”
Nous reprîmes le canoë, luttâmes tant et plus pour remonter le slough et rejoindre le canal principal. Mission impossible. Nous échouâmes sur une plage de gravier. Il devait être 1 heure lorsque je terminai d’enfoncer le dernier piquet de notre abri précaire. Le jour pointait déjà. À quelque distance en amont, l’îlot, lieu de notre mésaventure, était encore visible. Brisés par la fatigue et l’émotion, nous nous écroulâmes de sommeil sur nos duvets.//p. 183-188

Samedi 21 août, soixante-dix-huitième jour//“Le baromètre est à la hausse”, nous annonça, de bon matin, le père de Marie. Nous quitterions donc Pitkas Point. “Mais soyez prudents !” ajouta-t-il, en désignant de l’index le fleuve parcouru de frissons.
Lorsque tout fut enfin prêt, il restait à prendre congé de Marie et de Sherina. Si cette dernière ne s’embarrassa pas de protocole, les adieux à Marie furent plus longs et plus émouvants. Notre départ l’excitait et l’attristait à la fois : “Oh ! Comme j’aimerais partir avec vous ! N’y aurait-il pas une toute petite place dans vos bagages ?” plaisantait-elle pour dissimuler l’intense émotion qui l’étreignait.
Puis elle passait sans transition du rire aux larmes, nous prenait les mains à l’un et à l’autre et les serrait, nous embrassa une dernière fois en nous faisant promettre d’écrire de France, dès notre retour.
Finalement, au début de l’après-midi, nous lançâmes le canoë à l’eau pour ce qui allait être sa dernière course.
Nous pagayâmes paresseusement, longeant la berge dénudée, emplissant nos yeux d’ultimes images et nos oreilles des derniers bruits – Comme ils nous étaient devenus familiers ! –, faisant moisson et engrangeant les derniers souvenirs.
Wilburs Place, Kobolunuk, Johnnys Village, déserts, furent passés sans retenir notre attention et Mountain Village dessina bientôt, avec un peu plus de précision à chaque coup de pagaie, le contour de ses bâtisses imposantes – la conserverie de poisson, le magasin – dont un grand nombre étaient construites sur pilotis, chose jamais vue jusqu’alors.
Mountain Village, terme de notre longue errance, de notre folle équipée. Au-delà de cette agglomération, le Yukon contournait la colline Azachorak pour remonter plein nord pendant quelques kilomètres encore puis son chenal principal obliquait brusquement vers l’ouest tandis qu’il lançait mille bras à travers son immense delta plat comme pour mieux assurer son étreinte avec la mer de Béring venue à sa rencontre. Pour avoir trop peiné sous le vent, trop grelotté dans le froid, sous la pluie, au cours des dernières semaines, nous avions laissé monter en nous cette idée que nous ne serions pas les témoins de ces épousailles. D’ailleurs, Alakanuk, où devait initialement prendre fin notre périple, n’était pas encore baigné par le ressac de la mer : Kwikluak Pass, dans les eaux duquel se mirait le hameau d’Alakanuk, poursuivait sa course hésitante pendant quelque temps avant de finir dans Norton Sound.
Un sentiment de soulagement envahissant, qui ne laissait aucune place à la moindre sensation d’incomplétude ou de frustration, me fit manier avec plus d’ardeur la pagaie et notre esquif racla vigoureusement le fond, s’échoua sur la grève de Mountain Village sous le regard mi-médusé mi-intéressé de l’un de ses habitants, que nous saluâmes. Plus que toute autre chose, le canoë monopolisait son attention.
“Vous voulez l’acheter ? hasardai-je.
— C’est un sacrément beau canoë !” répliqua-t-il, appréciant de la main la robustesse de sa coque, la rigidité de ses plats-bords en aluminium marin.
Il reprit : “J’en aurai pas l’utilité, sans moteur”, et poursuivit son inspection méticuleuse.
Puis, après un temps, il ajouta : “Mais je connais quelqu’un, ici, à Mountain Village, qui pourrait être intéressé.”
À ma demande, il nous indiqua le meilleur endroit pour dresser notre campement : à un kilomètre en aval, près d’une source. Puis il prit la direction du village.
Nous empruntâmes, peu après, le même chemin, décidés à nous mettre en quête d’un moyen de regagner Anchorage dès que possible. Derrière le magasin – très animé car lieu privilégié de rencontres –, nous trouvâmes les bureaux de Wien Air Alaska où l’on nous apprit qu’il n’y avait pas de liaison directe entre Mountain Village et Anchorage. En revanche, de Saint Marys partaient des vols réguliers à destination d’Anchorage. Le prochain avion décollerait le surlendemain, dans la soirée.
L’homme affable qui enregistra nos réservations proposa de nous conduire dans son pick-up à l’aéroport de Saint Marys, où il devait lui-même se rendre, levant ainsi le dernier obstacle. J’acceptai non sans un léger pincement au cœur et rendez-vous fut pris avec lui pour le surlendemain.
Ainsi, en un tournemain, furent réglés les détails du retour : c’était déjà le début de la fin.
Les événements se bousculèrent davantage encore lorsque, après avoir glané notre pitance quotidienne au détour des rayons du magasin, nous fûmes abordés par un Eskimo entre deux âges qui, dans un mauvais anglais ponctué de gloussements, nous demanda de le conduire à notre embarcation. Il aimerait y jeter un coup d’œil et peut-être l’achèterait-il, dit-il, car il voulait un canoë pour l’un de ses fils. On l’avait prévenu de notre arrivée et averti de notre intention de trouver un acquéreur pour le Coleman.
Les nouvelles circulaient vite, à Mountain Village, songeai-je, tout en cheminant vers la grève aux côtés de Raphael Murphey, notre interlocuteur. Le canoë lui convint. Le prix modique que nous en demandions également. L’affaire fut conclue rapidement, à la satisfaction des deux parties. Nous convînmes avec Raphaël que le canoë serait à sa disposition dès le lendemain et il acquiesça avec force sourires, courbettes et remerciements, visiblement ravi de l’excellente affaire qu’il venait de réaliser. Il s’empressa de tirer d’un portefeuille usé quelques dollars, les compta, et nous fourra prestement les billets verts dans les mains, comme s’il avait craint que nous ne nous récusions. Puis il s’éclipsa – ce qui, au pays du soleil de minuit, n’a rien d’exceptionnel ! –, et je gageai que tout Mountain Village serait au courant de la transaction avant la fin du jour.
“One foot… Two feet !” Pendant un kilomètre environ, l’eau chanta et ourla de dentelle liquide les flancs du canoë.
Derniers coups de pagaie, auxquelles les mains s’étaient si bien faites, au cours de ce périple, qu’elles en semblaient le prolongement naturel. Campement monté sans hâte, sans mots échangés qui ne fussent indispensables, sur la berge qui parut, ce soir-là, moins accueillante, plus inhospitalière qu’elle ne l’avait jamais été. Gestes mécaniques, acquis à force de répétition, dans lesquels ne se lisait plus aucun enthousiasme fiévreux.
Pendant le repas, pris du bout des lèvres, chacun resta muré dans ses pensées, fixant le feu qui crépitait ou détournant la tête pour ne rien laisser paraître d’une incommensurable tristesse, sombrant dans une sorte de torpeur, n’osant parler de peur de dire : “Ainsi, c’est bien fini. Le voyage s’achève ici et tant de choses meurent avec lui…”
Tomba la nuit.//p. 393-397

Marc Debeer-Hoorenbant, www.fleuves-et-canaux.net, le 23 janvier 2015 :
« Vous vous sentez à l’étroit dans votre T.3, vous avez de l’aventure dans les tiroirs et la mémoire sur le départ, alors ce livre est fait pour vous, même si la neige n’est pas au rendez-vous.
Des grands espaces à revendre, l’ombre de Jack le chercheur d’or à portée de main et des envies de solitude à en perdre toute notion du temps… un canoë, quelques bagages et une écritoire pour tout raconter de ce voyage initiatique dans une des contrées les plus sauvages de notre petite planète Terre.
Signé par Joël Allano, c’est un récit époustouflant qui s’écrit ici, un récit d’aventures au bout du bout du chemin de traverse, un livre émotion, un livre passion, qui se lit avec un plaisir sauvage et qui apporte une part de rêve ailleurs que devant l’écran de la télévision. Passionnant de la première à la dernière page ! Vous allez comme moi, avoir une envie, prendre un billet d’avion pour les grands espaces… »


Un lecteur, www.babelio.com, le 4 septembre 2014 :
« Ça y est, c’est la rentrée, on se renferme dans les bureaux, la fraîcheur automnale revient, les gens font la gueule dans leur bagnole sur le périph’… Métro, boulot, dodo…
Eh bien, moi, je dis non ! Je veux du grand air, un bout du monde, où je ne verrais personne que je connais, où je goûterais la nature, la montagne, les rivières, les oiseaux, la pêche, des gens vivant reclus loin de tout. Voilà ce que je veux.
Mais comme je suis comme tout le monde et qu’il faut bien manger et que je ne suis pas si courageux que ça, eh bien, je choisis la facilité de me plonger dans un récit de “grands espaces” plutôt que d’aller souffrir l’aventure en vrai ! Et ma destination est le Grand Nord canadien et l’Alaska.
Là-bas, Joël et Joëlle Allano ont décidé d’embarquer dans les années 1980, à bord d’un canoë, et de descendre le Yukon depuis Whitehorse jusqu’au delta de ce fleuve. Le soleil, la chaleur, la pluie, le vent, les ours, les loups qui rôdent… Voilà de l’aventure qui vous fait prolonger les vacances. Même pas peur ! Je me suis muni d’une carte de cette région et j’ai suivi leur itinéraire, pagayant dans les rapides, découvrant Dawson City (la capitale de l’or à la fin du XIXe siècle), dormant dans des cabanes où logeaient peut-être des orpailleurs du côté du Klondike. J’ai mangé du vrai saumon d’Alaska, rencontré les Indiens. On m’a aussi conté des histoires d’ours à faire froid dans le dos et puis l’arrivée des premiers hommes par le détroit de Béring. Et puis, on l’oublie, l’Alaska fut russe jusqu’en 1867 (heureusement, les Popovs l’ont vendu, sinon ils auraient la moitié du monde).
Bref, le récit de Joël Allano est sympathique et se finit bien. Nos deux canoéistes arrivent à bon port quatre-vingts jours après leur départ. »

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Road trip sur la mythique route 66 avec Christian Vérot

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Trappeurs entre Montana et Wyoming avec Christian Vérot

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Le printemps du désert, à la frontière mexicaine, avec Christian Vérot

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