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Une œuvre de Raymond Figueras Editions Transboréal

Au pays des hommes-fleurs

Avec les chamans des îles Mentawai
9782361570064
Prix 20,90 € Disponible EAN : 9782361570064
ISBN : 978-2-36157-006-4
ISSN : 1633-9916

Fasciné par l’univers de ces hommes au corps tatoué, qui entretiennent depuis quatre mille ans un art de vivre adapté à la forêt équatoriale, Raymond Figueras a séjourné à cinq reprises auprès des habitants de l’île de Siberut, aux confins de l’archipel indonésien. En compagnie de ces anciens coupeurs de têtes, il participe à la cueillette du durian, observe la chasse du singe à l’arc, déguste la farine de sagou. Il assiste aux cérémonies animistes au cours desquelles les chamans combattent les esprits néfastes et réactivent les forces vitales du clan. Chants, transes, offrandes et sacrifices accompagnent cette initiation à la jungle, qui oppose le savoir de la nature à la marche du siècle. Grâce à ce récit vivant et documenté, nous voici revenus au temps des Immémoriaux de Segalen.

Præ ambulare

Prologue – L’approche

1. Rerekeit, la remontée en pirogue
2. L’uma d’Alimoi
3. La danse des esprits
4. Offrandes et sacrifices pour la vie
5. Les petits plats dans les grands
6. La chasse aux singes
7. Durian, « le roi des fruits »
8. Sagou, arbre de vie
9. Au revoir Alimoi
10. Les gongs de la discorde
11. La cure chamanique
12. Politsoman, chronique d’une semaine ordinaire
13. Danses et transes des chamans
14. Fête de départ de la femme pour le clan de son mari
15. Expédition à Simatalu

Épilogue – Le grand zigzag nord-sud


Annexes
Glossaire faunistique et floristique
Notes
Bibliographie

Une vision édénique//La ligne d’étrave tranche le fil de l’eau paisible en chamboulant des flocons d’écume brune. Des deux côtés, un rideau de bambous masque l’horizon, étroit corridor sous un ciel d’orage. La végétation me paraît plus dense. Soudain, à la naissance d’une courbe légère, j’aperçois deux autres pirogues glissant de concert, montées par des femmes et des hommes à demi dénudés. Surtout cette femme à la proue, aux seins libres, des muscles tout en finesse, un visage éclatant sous un bandeau de perles colorées, à la peau cuivrée et tatouée. Elle pagaie, fière de sa beauté. Les corps sveltes des hommes arc-boutés sous l’effort sont aussi empreints de cette même grâce surprenante, inattendue. Leurs cheveux de jais tombent en cascade sur les dessins longilignes de leurs épaules. Un cache-sexe en écorce, une bande de tissu écarlate ceignant leur taille et leur front, et des rangées de perles aux poignets et au cou. Simplicité et esthétique de l’apparence corporelle révèlent leur profond désir de plaire aux esprits. Photo-génies. Image mémorable de cette femme qui me salue en souriant et que je m’empresse de vouloir numériser. “No photo !” Je n’ose, j’hésite. La distance entre nous devient déjà trop importante. Zoomer n’est pas jouer. À mon regret, cette seconde vision s’estompe en laissant derrière elle une subtile traînée de bonheur. J’entre dans le monde d’avant. Du moins, j’aime à l’imaginer ainsi.
Cette perspective à elle seule me nourrit et me désaltère. Je n’ai aucune autre envie réelle en ce moment que de me laisser emporter corps et âme vers ce que je ressens instinctivement comme le début d’un autre espace-temps. Songes et nécessités du jour sont tous orientés vers cette remontée. Le niveau de la rivière, l’habileté des piroguiers, la fiabilité du moteur, l’orage prévisible, la touffeur de la forêt vierge, ma rencontre avec un peuple inconnu, des hommes premiers…//p. 33-34

L’uma d’Alimoi//Le ronron du pong pong à la tombée du jour, dans un ciel maintenant dégagé, a dû rassurer les gens du clan Saeggekoni d’Alimoi. Deux femmes et plusieurs enfants ont accouru, excités par notre arrivée, visiblement heureux de revoir leur fils, mari et père. Gervasius rentre, sain et sauf. L’accueil est aussi chaleureux et spontané pour moi, apparemment sans véritable étonnement de leur part. Juste de la joie. La mère et la femme de Gervasius enveloppent la main que je leur tends dans leurs paumes câlines et me serrent un court instant dans leurs bras en me souhaitant la bienvenue : “Anaileuita”. Un choc de bonheur. Je débarque dans un monde à mille lieues du mien et une vieille femme tatouée aux seins nus et sa bru en soutien-gorge blanc, aux sourires épanouis, m’embrassent pleines d’affection comme si elles retrouvaient un membre de leur famille. Les enfants paraissent tout aussi contents de mon arrivée. Ils me touchent la main, me caressent l’avant-bras.
Il ne me reste plus qu’à les suivre chez eux, au pas de course sous cape et sac au dos. Pas moins de 200 mètres à déraper sur les lames de sagou et les tiges de bambou, un revêtement local pour sentier boueux… puis à franchir, sans ramasser une bûche, les cinq marches taillées dans un tronçon de bois posé au bord de la terrasse d’entrée de la grande maison commune, l’uma, longue hutte en palmes, haute d’environ 5 mètres, isolée dans une éclaircie de forêt. Seconde surprise après l’accueil chaleureux. Je pensais arriver dans un petit village de brousse et tombe sur cette habitation unique en tenue de camouflage. Et je ne suis pas au bout de mes étonnements.
Passé la terrasse d’entrée, mes hôtes m’invitent aussitôt, à peine le temps de poser mon sac, à m’avancer dans une première salle, un espace assez vaste, ouvert à mi-hauteur des deux côtés. Un vieil homme d’un âge incertain, presque nu et légèrement voûté, sorti de l’obscurité d’une seconde pièce située au fond, m’apparaît alors dans un encadrement orné de crânes de singes et de massacres de cervidés : corps ligneux tracé de lignes bleues, simplement vêtu d’un cache-sexe végétal (kabit) et d’une ceinture rouge, cheveux longs retenus par un bandeau de petites perles, assorties à des colliers et à des bracelets jaunes et orange portés aux poignets et autour des bras. Il me sourit tendrement et me prend les deux mains dans les siennes. Des doigts longs, que je sens solides et chauds.
Il se nomme Aman Beili, “père de Si Beili”, autrement dit de Gervasius. Entre ses joues creuses, sa lèvre inférieure, presque deux fois plus large que la supérieure, a tendance à s’affaisser et ses petits yeux plats, retirés à l’écart de pommettes saillantes, émettent un regard légèrement brouillé. Curieusement, son visage paraît peu ridé. Sa peau cuivrée doit être souple, élastique. Elle adhère à une belle musculature longiligne irriguée de veines généreuses. Seuls les genoux varus, les pieds et les fesses sont tannés et calleux. Son visage est paisible, plutôt bon et rassurant. Un corps bien utile en apparence, bel outil à peine usé, juste poli par les âges.
En compagnie de sa femme, Bai Beili, il habite en permanence cette modeste uma. C’est donc sa famille qui me reçoit et avec laquelle je vais vivre un temps. Il a décidé de m’appeler Aman Juli (“le père de Julie”) après s’être inquiété de savoir si j’avais comme lui femme et enfants.
Bai Beili est une femme de petite taille, au corps nerveux et au torse tatoué presque toujours dénudé. Entre ses petits seins aux tétons étirés prend source une cascade de ridules qui descendent en s’élargissant vers le bas du ventre. Juste au-dessus des hanches, trois plis obliques convergent aussi discrètement vers ce bassin de vie. Dans la journée, elle n’est vêtue jusqu’aux genoux que d’une simple étoffe rouge, sorte de sarong retenu par une ceinture de ficelles et de perles. Quand il fait un peu frais, elle revêt un tee-shirt taché de moisissures.
En dépit de ses grossesses et de son âge (la soixantaine, peut-être), elle reste tonique. Son œil vif, son sourire édenté et moqueur, ses cheveux noirs et bouclés, relevés par une grosse pince en plastique rose et un cerceau blanc, lui donnent une physionomie sympathique et enjouée, un peu gamine. Habituellement, elle porte un petit anneau à chaque oreille et autour du cou quelques colliers colorés avec une clé de cadenas en pendentif, ainsi qu’un tortillon de cuivre à spirales aux poignets.
Elle est vraiment nature. Double nature même. Elle fume sans arrêt, comme la plupart des adultes mais, contrairement aux hommes qui de temps à autre s’offrent ou se font offrir des cigarettes indonésiennes de style américain, elle suce le plus souvent le courtaud et traditionnel cône de tabac roulé dans une feuille sèche de bananier. Quand elle tire à l’occasion sur une cigarette à bout filtre, cela lui donne un faux air de noceuse occidentale. Deux profondes rides en arc de cercle s’évasent des ailes du nez aux coins de la bouche à la voix éraillée et, entre les arcades sourcilières, des sillons tracés verticalement vers le front comme les rides du félidé révèlent aussi son caractère bien trempé, souligné, s’il le fallait encore, par ses nombreuses lignes de tatouage.
Le point bleu piqué au centre de sa lèvre inférieure se démultiplie en ligne droite le long du menton, de la gorge, du sternum, et descend ainsi jusqu’au nombril. Cette ligne médiane est croisée, au niveau du plexus solaire, par une branche horizontale, légèrement incurvée vers le bas, tel un balancier destiné à l’équilibre des seins. Toujours en travers du thorax, mais partant en faisceau de la pointe des épaules, trois courbes concaves et espacées forment un plastron ponctué de motifs étoilés. J’imagine une parure céleste, dupliquée, les étoiles en moins, dans le haut du dos. La simplicité de ces dessins longilignes est remarquable. Elle confère beauté et noblesse au corps. Derrière ces lignes bleues, il paraît encore plus gracile et souple. Sur les avant-bras et les mains, le tatouage devient plus complexe, comme un gant de dentelle indigo.//p. 39-42

Offrandes et sacrifices pour la vie//Le soleil est de la partie. Ses rais de lumière filtrent à travers l’ombrelle végétale, accentuant les contours de chaque plante, attendrissant le vert des feuilles de bananier, aiguisant la découpe des palmes et des fougères. Les troncs élancés des cocotiers luisent sous leur vernis encore humide, et de petites nappes lumineuses se coulent entre l’écorce et les sentiers toujours boueux. Teuroktok revient de Matotonan où il est rentré cette nuit à la lueur de sa torche en fibres de palmier. Son corps musclé au teint de cuivre strié de bleu avance sans bruit, léger comme la brise matinale qui berce la clairière. Sa hotte déborde de feuillages. Il les a coupés, chemin faisant, dans les plis d’un fourré, ramassés au départ d’une sente déclive, cueillis au bord du dernier ruisselet. Tiges aériennes, lancéolées et coriaces, rhizomes aux senteurs épicées, songes aquatiques fragiles comme un cœur. De quoi préparer des bouquets de fraîcheur gorgés de fluides salutaires.
Les esprits malins de la nuit ont été boutés hors de l’uma mais juste alentour, à l’affût sous les herbes coupantes, agrippés aux lianes tordues, enfouis dans l’obscurité glauque des marécages, ils rôdent encore, me dit-on. La levée du jour et la sérénité qui s’en dégage égaient bien en contrepartie l’âme des vivants. Ce matin, toutes les familles du clan, leurs enfants compris, reviennent couvertes de perles ensoleillées. Les femmes des kerei et du rimata arborent, comme leurs époux, les parures les plus élaborées et chatoyantes, signes esthétiques révélateurs des représentations cosmiques et des rôles sociaux que ces couples indigènes maintiennent depuis le fond des âges dans la lignée des vivants et des morts. Ils me paraissent beaux et puissants, emplis de sagesse et de force tranquille.
À côté d’eux, j’ai l’impression de faire pâle figure et je commence à craindre que mon âme en ces lieux s’égare d’un corps qui ne la respecte pas comme il devrait. Aucune fleur ne vient embellir la chevelure sous laquelle elle se blottit ; pas une feuille ne tremble à la naissance de mon cou. J’ai pourtant pris plaisir autrefois, sous le ciel polynésien, à porter chaque matin un bouton de fleur de tiaré à l’oreille gauche ou un collier de feuilles d’auti. Il me paraît évident, pour l’avoir moi-même éprouvé, que ces ornements naturels procurent un bien-être corporel à celui ou celle qui les porte et que le moral – l’âme si l’on préfère – s’en ressent agréablement. Ce matin pourtant, le spectacle de ces gens couronnés et parés de leurs plus beaux atours suffit à lui seul à me mettre du baume au cœur et, même si Aman Beili m’a gratifié d’une de ses fibres protectrices, je ne me sens pas encore suffisamment des leurs pour oser en rajouter.
Cette apparence et cette atmosphère délicieuses devraient pouvoir affecter et refroidir un tant soit peu les sanitu restés dans les parages. N’en doutons pas cependant, leur volonté de nuisance agit sans répit ni repos. Elle peut surprendre comme le grondement soudain du tonnerre et l’éclair foudroyant, et faire s’envoler du corps l’âme effrayée. La maladie et la mort sont probablement au détour du chemin. Dans l’éclisse de bambou, l’épine sournoise, la morsure mortelle du serpent vert à queue rouge. Le ballet nocturne visant à expulser les sanitu de l’intérieur de l’uma va donc être complété ce matin, après le premier repas, par un nouveau rituel organisé cette fois-ci à l’extérieur, sur le chemin conduisant à la maison commune.
Notre trio de chamans chamarrés est enfin à pied d’œuvre. Comme la veille, c’est Teuroktok qui minutieusement prépare dans un plat en bois un mélange de feuilles, d’écorces et de racines finement déchirées et râpées, mis à tremper dans une eau d’arbre, recueillie à la fraîche à l’aide d’un tube de bambou. Ce faisant, il récite dans un rapide frémissement des lèvres une suite inaudible de formules. Comme une prière aux plantes afin qu’elles aident les humains présents à retrouver leur bien-être habituel. Qu’elles agissent en leur faveur auprès des esprits rôdeurs pour qu’ils ne soient plus tentés de revenir. Tout près de lui, Teurocak allume un brandon tandis que Pasisik, accroupi en léger retrait, attend, clochette à la main et mégot collé à la lèvre inférieure, le moment d’entamer à son tour les psalmodies rituelles.
Sous le regard bienveillant d’Aman Beili, la communauté s’est rassemblée dans la clairière. Femmes et enfants sont agglutinés debout derrière les chamans. Aman Lusi et Marius se sont postés à la périphérie du groupe à la manière de deux vigiles attentifs adossés au pied d’un cocotier. Se sont-ils placés là volontairement pour canaliser l’assemblée ou pour contrarier symboliquement une éventuelle tentative d’intrusion ? Je ne sais. Taktak l’ancien et le rimata son fils, sa petite-fille dans les bras, se sont eux assis sur leurs talons juste avant les chamans. Ils semblent nonchalamment garder l’entrée de l’uma. Peut-être cette disposition ne relève-t-elle, encore une fois, que d’une simple apparence. Je ne peux cependant m’empêcher de croire que, dans la joyeuse pagaille qui règne, une ordonnance implicite s’est mise spontanément en place.
Le chœur des chamans accompagné du tintement des clochettes laisse maintenant sourdre une polyphonie de voix graves au rythme accéléré. Teuroktok, hyperconcentré, ajoute une dernière pincée de poudre à sa préparation puis se relève, le plat dans une main et un plumeau de végétaux dans l’autre. Sous l’œil amusé et parfois rigolard des enfants, il asperge à plusieurs reprises le groupe et ses alentours. Les gouttelettes étincellent pour se refroidir aussitôt au contact des épidermes. Hommes et plantes frémissent. Je sens subrepticement filer les haleines corrompues des vieux démons. Les arômes d’encens diffusés par Teurocak emplissent l’espace libéré. Il fait vraiment bon ce matin.
Le rite d’aspersion se déplace ensuite vers l’entrée de la grande maison. Teuroktok, secondé par Teurocak, consacre alors toute son attention sur le bout du chemin et le bas de l’échelle. Par petites touches successives de son pinceau de feuilles, il vaporise l’eau essentielle le long de la sente puis s’accroupit devant la première marche pour y déposer un peu de son fluide protecteur. L’environnement immédiat de l’uma, son chemin d’accès et ses habitants sont désormais entièrement protégés, exempts d’influences délétères. La force vitale des chamans transmise par les énergies attribuées à la flore est parvenue une fois de plus, en éloignant la négativité des sanitu, à recréer un espace de vie communautaire garanti et sûr.//p. 75-78

Expédition à Simatalu//La plage entrecoupée de cours d’eau limoneux s’étend à perte de vue. Nous avançons le plus souvent sur la dalle sableuse lissée par la marée mais, à force, nos plantes de pied commencent à chauffer et à se rétracter douloureusement. De plus, le bord de l’eau devient par endroits si pentu que nous claudiquons pour rattraper la déclivité et notre hanche droite s’en ressent. Pourtant, pas question de ralentir la cadence et d’aller s’ensabler plus haut. L’épuisement viendrait vite. Jotam et Darmanto, eux, n’ont pas l’air de beaucoup souffrir. Leurs semelles plantaires sont faites d’une corne épaisse et résistante tannée par des chemins plus rudes. Ils avancent d’un pas tranquille, abrités, l’un sous le cône de son chapeau asiate, l’autre sous les ronds roses et vert d’eau de son élégante ombrelle.
Bientôt huit heures que nous sommes partis. Le bord de mer et notre marche perdent à présent de leur régularité. Les nipa, avides de nutriments et de sel, enfoncent à l’horizontale leurs stipes au plus près du bord de mer, nous obligeant à nous frayer un passage entre leurs palmes et à jouer avec les vagues. Par fortes marées, il n’est pas évident de passer par là. Les fruits lanternes des vieux Barringtonia s’éteignent sur la plage tandis que les longues étamines de leurs fleurs, comme d’innombrables fibres optiques, scintillent dans le halo fluorescent des embruns. Signe de bonne santé, la forêt vierge se rapproche aussi de la côte. Les cris d’un singe dans les hautes frondaisons et le vol lourd d’un calao me ramènent avec bonheur à cette nature envoûtante. J’ai vraiment l’impression maintenant de participer à une randonnée inédite, d’avoir le privilège d’entrer une fois de plus dans un monde plein de secrets et de merveilles, un espace où les éléments vivants, solides et liquides, se côtoient comme aux premiers temps, un biotope préservé de toute intrusion nocive.
Plus avant, nous devons contourner les falaises blanches, qui se dressent aux frontières nord et ouest de la côte, et leurs énormes rochers gris sur lesquels brisent les déferlantes. Nous grimpons par des sentiers abrupts et glissants enlacés par des racines tourmentées. La jungle transpire en nous de tous ses pores. Ses ombres agitées par le vent marin subjuguent mon imaginaire. Quelle vie cachée nous épie dans ces entrelacs végétaux ? L’odeur des excréments de makobu est perceptible. Sans doute les singes se cachent-ils, silencieux, dans la canopée juste au-dessus de nos têtes mouillées.
De l’autre côté du corridor, encore des plages d’or et des collines boisées à perte d’horizon : nous venons d’atteindre la côte ouest. Le vaste océan Indien roule sans complexe ses mécaniques en frayant avec cette terre isolée aux franges de l’archipel indonésien : Siberut, la dernière île que j’aperçois quand je suis dans l’avion de Kuala Lumpur pour rentrer, via l’île Maurice, à la Réunion. Je ne peux m’empêcher de penser qu’en face, là-bas à l’autre bout de cet océan, ces îles créoles sont directement voisines des Mentawai ; qu’en huit heures de vol, je passe des unes aux autres, et qu’une fois arrivé, assis sur les galets de la côte est de la Réunion, je songe à mes amis et lointains voisins de Siberut. Drôle d’impression que cette rétraction de l’espace par la pensée. Qui ne rêve comme moi de posséder le don d’ubiquité ?
En fin d’après-midi, nous atteignons la dernière courbe, une interminable plage cuivrée par un soleil déclinant cerné d’inquiétants nuages. L’orage rincera nos vêtements et nos corps saturés de sueur. Qu’il vienne ! Que nous puissions nous reposer un instant à l’abri des cocotiers en nous désaltérant de l’eau et en nous fortifiant de la pulpe de leur fruit béni. La nature est bien faite, surtout quand elle est plantée juste à nos pieds ! Ces plantations nous indiquent d’ailleurs que, dans les parages, la vie humaine a repris son cours. J’aperçois un rapace futé planant au-dessus des panaches de palmes à la recherche d’un poulet égaré. Peu de temps après, nous rattrapons, comme de juste, deux jeunes hommes qui s’en retournent, hotte sur le dos, dans leurs plantations situées dans le secteur de Simalegi. L’un d’eux porte élégamment sous le bras un chaton dans un petit panier de rotin. Nous partageons un bout de chemin ensemble avant de nous séparer à proximité de la rivière Bolot.
À cet endroit demeure un ami de Darmanto nommé Teu Berigou, du clan Tapoleuru de Simalegi. Lui et ceux de son clan ont ouvert une nouvelle et grande plantation en bordure de l’océan. De gros arbres, qu’il nous faut enjamber, jonchent le sol et, dans le fouillis des mauvaises herbes, sont plantés quelques carreaux de légumes et de tubercules. Apparemment, aucun feu n’a été allumé pour défricher et nettoyer l’endroit. Comme dans le sud de Siberut, et contrairement à ce qui se pratique à Politsoman, c’est la technique de “l’abattis et compost” et non celle de “l’abattis et brûlis” qu’ont retenue ces planteurs. C’est dans leur gîte que nous allons passer la nuit et soulager nos petons endoloris. Leur plante calleuse, chauffée à blanc pendant des heures, ne supporte plus, en se refroidissant, le moindre contact un peu dur. Les présentations finies, après une séance de jacuzzi dans la mer, direction le mandi, un trou d’eau saumâtre à l’écart de l’habitation, pour la “douche” et le décrassage. Il n’est pas commode de se laver en pataugeant dans la boue et sans laisser tomber le seau et le savon au fond du puits mais, quand la corvée prend fin, nous nous sentons tout de même ragaillardis. Un confort inattendu et fort appréciable dans ces contrées.
Notre étape à Bolot n’est pourtant pas simplement motivée par le recueil d’anecdotes à propos des commodités locales. Nous avons surtout prévu de nous rendre le lendemain matin, à partir de ce campement de base, au lac Gobjit, situé à quelque distance de là dans la forêt. Nous voulons nous rendre compte de visu s’il existe encore des crocodiles dans ses eaux, comme le laissent entendre certaines rumeurs persistantes.//p. 237-240

Lydia Chaize, Le Banian n° 16, décembre 2013
« L’auteur, Raymond Figueras, est né en 1950. Docteur en anthropologie, il a voyagé dans de nombreux pays d’Europe, d’Amérique latine, d’Asie du Sud-Est et d’Océanie avant de rencontrer les Mentawaï, un peuple qui vit sur une île au large de la côte occidentale de Sumatra. Son livre est le récit de ses cinq séjours dans différents villages de l’île de Siberut parmi les habitants. Au fil des pages, il décrit avec bonheur en un style vivant, riche et fort documenté, la vie encore traditionnelle, pour ne pas dire ancestrale, des clans d’hommes et de femmes tatoués, des familles en harmonie avec la nature. Dans la forêt équatoriale, ils vivent de chasse et de cueillette, pratiquent des sacrifices d’animaux et perpétuent leurs rites.
Raymond Figueras précise à ses lecteurs qu’il affectionne une ethnologie aventureuse. C’est bien ce qui nous charme, tant il y a de liberté et de chaleur humaine dans son regard sur les autres, tant de curiosité et d’empathie dans sa démarche. La dédicace de son livre révèle les liens tissés avec les Mentawaï. Le sérieux de ses aventures n’est pas exclu pour autant. Les quinze pages d’annexes, les trente pages de notes et le glossaire qui clôturent l’ouvrage attestent un véritable travail de chercheur immergé dans “son terrain”, attentif et précis.
En compagnie de ces anciens coupeurs de têtes, l’ethnologue participe à la cueillette du durian, “le roi des fruits”, à la construction d’une
uma, la vaste maison commune du clan, il observe la chasse aux singes et déguste la farine de sagou. Au détour de ces activités, il nous raconte aussi comment sont fabriquées les flèches qui tueront les singes, il décrit la nuit lumineuse dans l’attente du départ pour la chasse. Il nous livre un cours d’économie agricole en racontant comment et pourquoi les colonisateurs (relayés aujourd’hui par l’État indonésien) ont voulu remplacer le sagou par le riz. Bien sûr, il assiste médusé et heureux aux célébrations chamaniques durant lesquelles les esprits néfastes sont combattus. Il décrit les danses traditionnelles et les cures chamaniques, les transes, les bouquets de plantes et d’herbes curatives : “Thérapie et magie vont de pair.”
Ce livre n’est pas un roman et ne relève pas obligatoirement de la littérature au sens premier, mais… il est autant que cela, car il est très bien écrit, et il est plus encore puisqu’il nous emmène en voyage, au bout du monde, à l’aventure. Aventure fragile car que deviendront les hommes-fleurs dans le monde actuel, où technologie et profit mènent la danse et bousculent leur art de vivre dans la forêt ? »

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