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Une œuvre de Géraldine Dunbar Editions Transboréal

Bons baisers du Baïkal

Nouvelles de Sibérie
9782361571108
Prix 9,90 € Disponible EAN : 9782361571108
ISBN : 978-2-36157-110-8
ISSN : 2275-1890

Cap à l’est, au fin fond de la taïga sibérienne, vers un lac dont le cœur bat depuis vingt-cinq millions d’années : le Baïkal, tracé comme un croissant de lune dans les immensités sylvestres, où voisinent ermites, chasseurs et pêcheurs visités par les fées, aventuriers en quête d’absolu, phoques s’entretenant de littérature, et où font escale aussi bien des femmes fatales qu’un homme d’affaires désabusé. Tous ont en commun une certaine volonté de résistance au monde moderne. Pour les évoquer, une quinzaine de nouvelles, tantôt légères, tantôt cruelles. Et la Russie d’apparaître dans toute sa splendeur, avec ses extravagances et ses paradoxes, face au lac qui, figé comme déchaîné, demeure un refuge ou un miroir pour l’âme.

Romance en Fa mineur
Le tire-bouchon
L’ermite et le voyageur
Bons baisers du baïkal
La valise
Tendresse
Pas de pardon
Dialogue de phoques
Sans geste, sans mot
Chasse dans la taïga
Rêve d’amour
Vainqueurs et vaincus
Le cheminot et le fantôme
Dix petites vieilles
Dans le sillage des étoiles
De la visite
Le tire-bouchon (suite et fin)


Notes

Romance en Fa mineur//Il existe un endroit sur terre touché par l’ongle blanc de Dieu : c’est le lac Baïkal, tracé comme un croissant de lune dans les plaines de Sibérie. Si vive est sa splendeur, si bouleversant son éclat, que ses riverains en sont devenus muets. Le coup de foudre, ils le connaissent tous les jours.
C’est à Davcha, petit village en bois au nord-est du lac, qu’avaient choisi de s’installer Sacha et Liouba, après quinze ans d’une vie mouvementée à Moscou. Cardiologue, Sacha avait fini par perdre pied dans la capitale blessée par une hypertension rampante, engloutie dans la fumée noire du progrès. Au cœur gris et malade de la Russie d’Europe, il avait préféré le cœur puissant et céleste de la Sibérie, le Baïkal, où se jettent d’innombrables rivières. Un cœur aimable et transparent, qui bat depuis la nuit des temps. Liouba, quant à elle, avait abandonné sans regret sa carrière de pianiste : les notes n’étaient plus les mêmes, depuis tous les changements. De surcroît, ses amies l’avaient délaissée, avalées par leurs carrières respectives dans de grandes entreprises, ou encore dans les ambassades, aux côtés d’expatriés un peu paumés. L’argent aimante la majorité des êtres : c’est la meilleure nouvelle qui soit, pour une minorité qui comprend la vraie richesse.
Fini le trois pièces exigu sur le bruyant Leningradski Prospekt ! Fini l’ennui des boutiques et des centres commerciaux ! Sacha et Liouba avaient trouvé la maison de leurs rêves dans un hameau idyllique, situé au pied des monts Bargouzinski : une isba comme dans les contes de fées, aux rondins couleur chocolat, avec trois fenêtres ourlées de dentelle, face au lac. Une seule pièce, avec le minimum pour un bonheur optimum : un poêle à bois. Le poêle en Russie est à l’homme ce que le sein est au nourrisson. Une chaleur jouissive. Pourquoi désirer quand on a le feu ? Les deux époux étaient partis avec peu de biens : des livres, de la musique et des vêtements, c’était tout. Sacha avait réussi à vendre ses instruments de travail à ses confrères à l’hôpital n° 7 et avait troqué sa trousse médicale pour une belle canne à pêche, dénichée sur le marché d’Irkoutsk.
Le seul objet difficile à mouvoir fut le piano de Liouba…//p. 11-12

Le tire-bouchon//Dehors la brume s’était transformée en épais brouillard. Seul le bruit de ses bottes en caoutchouc sur les galets était perceptible. Au loin, le gémissement d’une bête rendant l’âme le fit tressaillir. Bruissement des arbres. Cri mortel, long et pénible. La nuit est porteuse de malheur pour tant de créatures. “Moi aussi, je ne suis qu’une faible créature”, pensa-t-il en poussant le Zodiac sur l’eau avant de s’affaler dedans comme un enfant dans une baignoire. Nietzsche démarra le moteur et avança sur la nappe lisse, torche en main et la peur au ventre. Il distingua à 10 kilomètres les lueurs blafardes du Baïkal Happy Supermarket, centre commercial récent ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour satisfaire le chatouillant désir de consommation des riverains. Il chercha une étoile dans le ciel, en vain. Tout était gris, glacial et lugubre. Il se mit à penser aux dizaines de bateaux qui avaient disparu cette année-là, avalés avec orgueil par la dame du lac. Et s’il lui arrivait la même chose ?
Un vent violent se leva soudain et lui fouetta le visage, tandis que des nuages de charbon roulaient au-dessus de son crâne. Clac ! Un éclair dans le ciel, comme un avertissement. Le ciel rumina sa colère de longues minutes avant de poursuivre son chemin cahoteux vers le nord. Les nuages ont la puissance et la discipline des armées, le sang en moins. “Stranno… Bizarre”, pensa-t-il. Brusquement, un roc immense, gigantesque, pulvérisa le ciel et plongea dans le lac. Une météorite ! Très vite le lac se mit à gonfler de rage et à bouillir. Ébahi, Nietzsche trempa deux doigts dans le lac et se mit à caresser l’eau sulfureuse. C’est ainsi que le Baïkal était né, du fracas d’une météorite géante sur la Terre, voilà des millions d’années. “Un éclat de roc, l’eau qui jaillit et la vie tout autour… Et toi, pauvre bougre, tu es là pour trente ans encore peut-être, à te demander si tu dois oui ou non déclarer ta flamme à Nastia.”
Un autre éclair dans le ciel. Clic ! Dieu photographie Nietzsche sur l’eau. Le Bouriate perdit connaissance. De lourdes gouttes d’eau se mirent à cribler sa face de lune. Un orage éclata dans des faisceaux d’or et d’argent. Pluie torrentielle. Nietzsche se réveilla, frigorifié, transi de peur, et attrapa le manche du moteur. Cassé. Défaillance mécanique. Il pensa à l’écrivain allemand qui prônait l’acquiescement joyeux à la vie : Ja sagen, “dire oui”. Maudit philosophe ! Et il poursuivit son voyage sur le lac à l’aide d’une rame. Calme, terriblement calme, la dame du lac. Des visions étranges se succédèrent à la lueur de sa torche, les unes après les autres : une locomotive en glace sculptée, un palais, puis une fontaine… Il se frotta les yeux. Soudain une vive lumière, une boule d’or chatoyante s’approcha de lui. Vision charmante : une fée apparut, habillée d’argent, avec de longs cheveux d’or et des ailes de cristal.
“Bonjour, Nietzsche, c’est bien ainsi que tu t’appelles ?
— Da… rougit le Bouriate, émerveillé.
— Je suis la fée du lac, Nietzsche, et je suis là pour exaucer tes vœux. Quels sont tes vœux les plus chers ?
Niétou… je n’en ai pas, dit-il terrifié.
— Tu en es sûr ?
— Oui, je n’ai pas de désir. Je suis heureux…
— Est-ce que tu aimes une femme ?
— Oui, mais elle n’est pas au courant.”
La fée cligna des yeux, attendrie, et fit un mouvement circulaire avec une baguette magique longue et fine, projetant ainsi de magnifiques particules d’or dans la nuit bleue.
“Maintenant, elle est au courant, dit la fée avec joie.
— C’est vrai ?
— Oui, elle t’attend, dans son izbouchka… Tu dois la rejoindre sans tarder.
— Mais je ne peux pas, je dois aller chercher un tire-bouchon !
— Un tire-bouchon ?!
— Da ! Petit pot entre amis… Chatonof diou pap ! Boris va me tuer si je ne reviens pas avec le tire-bouchon !
— Nietzsche, tu es un être merveilleux ! Le voici ton tire-bouchon.”
Elle pointa sa baguette dans le ciel, et un tire-bouchon en chrome s’approcha de Nietzsche.
Vah ! Spassiba !
— En principe, je n’apparais qu’une seule fois dans ta vie sur terre. Je veux que tu sois vraiment heureux. Dis-moi ce qui te ferait encore plaisir.”
Le Bouriate réfléchit un long moment en caressant sa moustache.
“Des pommes rouges, de délicieuses pommes pour Nastia, et aussi une autre rame pour rentrer chez Boris.
— Les pommes sont dans un panier sur le seuil de la maison de Nastia. Ton moteur est cassé… (coup de baguette)… Le voici maintenant réparé. Maintenant tu peux repartir, Nietzsche. Sois heureux !”
Et la fée s’éclipsa. Nuit d’ébène. Nietzsche frotta une nouvelle fois ses yeux. Était-ce un rêve ? Non, le tire-bouchon était bien là. Il leva les yeux vers le ciel : des milliers d’étoiles le regardaient avec curiosité. Vingt minutes plus tard, Nietzsche regagnait le hameau de Zavorotnoïe. L’eau du lac fumait encore par suite de la chute de la météorite. Il avait l’impression d’être parti plusieurs heures. Il vérifia les aiguilles de sa montre. Elles s’étaient arrêtées à 20 heures 45.
À son retour dans la cabane, quatre bouteilles de vodka gisaient vides sur le sol, le cendrier était rempli de mégots de toutes tailles, et une épaisse fumée de cigarette flottait au-dessus de l’iPad, couvert de pelures grasses de saucisse. Ses camarades étaient tous en marcel, en train de jouer à une énième partie de cartes.
“T’en a mis du temps ! croassa Boris, éméché.
— Dojdik, petite pluie, fit Nietzsche en claquant ses bottes sur le seuil de la cabane.
— Tu l’as trouvé, le tire-bouchon ? demanda Micha.
— Trouvé !
— Pozdno ouje, c’est trop tard, rétorqua Andreï, le doigt dans le nez.
— Comment ça trop tard ? fit le Bouriate.
— Notre ami Fedex avait un gros tire-bouchon au fond de son pantalon. Made in France ! À toi l’honneur, mon gars !”//p. 25-29

Dialogue de phoques//Archipel des îles Ouchkany, un jour chaud de juillet. Sur les bords du lac calme et brillant, une colonie de nerpa se détend sur des rochers brûlants. Deux d’entre eux, Pacha et Gricha, entament la conversation.
“Ce qu’on est bien ! s’écrie Pacha, allongé sur son flanc gris.
— Ah, ce que c’est bon ! Jamais je ne pourrais vivre ailleurs, répond Gricha en s’affalant aussi sur son ventre. Tu ne veux pas me gratter un peu le dos, dis ?
— Je veux bien te le gratter, mais tu promets de gratter le mien après ?
— Tais-toi et gratte ! Ah, ce que c’est bon… ! Ce qu’il fait chaud !
— Tu as grossi, mon vieux, tu pèses combien ?
— M’en parle pas… J’suis à 150 kilos, je me sens énorme. Mais que veux-tu, je ne peux pas m’empêcher de manger toute la journée !
— Tu as des nouvelles de Joulia ?
— Niet, elle ne m’écrit plus…
— Dommage, elle était jolie, elle avait les plus jolies moustaches de l’île…
— Da… Comme on dit, une de perdue, dix de retrouvées…
— C’est qui la petite là-bas qui agite ses nageoires ?
— C’est Anioucha… N’y pense même pas mon ami, t’es trop vieux pour elle.
— Merci pour le compliment ! Je te rappelle que j’ai un an de moins que toi. Au fait, tu fais quoi pour tes 40 ans ?
— La fête ! Ça te dit une soirée sur les berges avec tous les copains ?
— Tu es sérieux ? Mais on est deux mille sur l’île…
— Comme disent les Anglais : The more, the merrier ! On fera un barbecue extraordinaire, avec une sono à faire pâlir Mick Jagger. Ça va jazzer sur l’île ! Ah, ce qu’il fait chaud ! Faut que j’me retourne, je grille… Allez, j’te gratte un peu le dos… Tu lis quoi en ce moment ?
— Le Vieil Homme et la Mer, d’Hemingway, c’est pas mal… Un peu triste. Et toi ?
— Je viens de finir Idées pour une philosophie de la nature de Friedrich von Schelling… Grandiose, il a radicalement changé ma façon de voir la vie.
— Ah, bon ?
— Oui, tu ne peux pas comprendre, il faut que tu le lises… C’est qui là-bas sur le bateau ?
— Où ça ? Je ne vois rien, je n’ai pas mes lunettes… Et le soleil m’éblouit.
— Là-bas ! grogna Gricha en tendant la nageoire.
— Encore un deux-pattes qui nous prend en photo pour le National Geographic
— Non, derrière… Regarde, il y a un bateau avec plein d’hommes à bord qui filment un gars en kayak sur l’eau.
— Eux ? C’est Sean Penn et son équipe. Ils tournent la suite d’Into the Wild.
— Que dis-tu, dourakInto the Wild, ça se passe en Alaska ! Et le héros meurt à la fin.
— Ah, bon ? C’est tragique…
— Que veux-tu… La liberté, payée au prix fort…
— Ça te dirait, toi, de faire du cinéma ?
— Sous l’objectif de Sean Penn ? L’idée me plaît. D’ailleurs, j’ai toujours été photogénique. Contrairement à toi…
— Merci, c’est aimable.
— Mon vieux, ce n’est pas de ta faute si tu es né gros, laid et bigleux. De toute façon, il est peu probable que je devienne une célébrité de suite. Tu me vois vivre loin d’Anioucha, Liouda, Joulia et toutes les autres ravissantes créatures autour de nous ?
— Niet ! Coquin va, on ne te changera pas… Dis, Gricha, j’ai comme un petit creux, pas toi ?
— Hum… Je ne dirais pas non à un omoul-frites !
— Ça te dit un plongeon ? On va chasser aussi du chabot et du golomyanka !
— Ça me va…
— Allez, on fait la course. Le dernier à l’eau offre la tournée de vodka !”

Et les deux compères s’élancèrent dans un bêlement de joie.//p. 87-89

Vainqueurs et vaincus//Arrivé à Listvianka, il gara sa voiture tout près du port givré. Des pêcheurs s’apprêtaient à partir en pick-up jusqu’à l’île Olkhon, où ils devaient livrer de la marchandise – de la farine, du sucre, des pâtes, du riz et des boîtes de conserve. Ils terminèrent de charger la camionnette, aidèrent Nikolaï à grimper avec ses sacs. Le ciel au-dessus de Baïkal s’était éclairci, pour laisser place à un soleil pâle. Des rayons longs et tranquilles somnolaient sur la mer glacée, et c’est le cœur léger que Nikolaï aborda la seconde partie de son voyage.
Ils filaient comme une fusée sur une patinoire somptueuse et démesurée. Le Baïkal avait troqué sa robe bleue pour une tenue somptueuse, toute de nacre et de diamant. Nikolaï en était ébloui. Partout, la blancheur immaculée et scintillante. Les trois hommes roulaient vers un but qu’ils auraient souhaité imprécis, tant le spectacle était puissant et apaisant.
Au bout de plusieurs heures, ils atteignirent l’île Olkhon et le cap Khoboï, plus au nord. Ils descendirent de la camionnette presque à regret, comme si le mouvement rendait la vie plus douce, plus supportable.
Pour Nikolaï, il ne restait plus qu’à traverser le lac d’ouest en est – une cinquantaine de kilomètres – afin de rejoindre le village de Maximikha sur sa rive orientale, tout près du golfe Bargouzinski. Durant son voyage, le contremaître fit part de ses intentions aux pêcheurs qui, touchés par sa quête, lui donnèrent des vivres et une luge. Ils lui conseillèrent aussi de partir le jour suivant. Mais Nikolaï ne pouvait plus attendre. Jusque-là, toute sa vie s’était plus ou moins résumée à l’attente. C’en était fini. Animé d’une énergie nouvelle, il décida promptement de partir.
“Mamka !” se dit le contremaître, remué. Pas après pas sur la glace poudrée, des images d’amour affluaient dans sa tête. Le corps incliné en avant, il tirait sa luge comme un enfant, déterminé et exalté. Il songeait aux multiples présents qu’il lui offrirait – des livres, des photos, une chaîne, sa montre argentée et ses boucles d’oreille oubliées… De la confiture et des caramels Octobre Rouge, ceux qu’elle adorait mastiquer. De temps à autre, il marquait une pause, contemplait, intimidé, des paysages d’une majesté sans fin – monts glacés, forêts ensommeillées, grottes et rocs escarpés, tous immobiles dans les bras aimants de l’hiver.
“Dieu, que c’est beau…”
Et le contremaître reprenait sa traversée solitaire.

Nikolaï marchait depuis au moins trois heures déjà. Le soleil était bas et s’éclipsait à présent derrière les nuages qui descendaient de plus en plus vite du nord. La rive lui semblait toute proche mais, en réalité, il lui restait une dizaine de kilomètres à parcourir. La température avoisinait -30 °C ; néanmoins, l’homme suait sous sa chapka et son parka. Il fit une halte, s’installa sur son ballot et sortit une fiole de vodka, ainsi qu’un sandwich au pâté. De fines stalactites s’étaient formées sous son nez et dans les poils de fourrure de son bonnet. “Voyage insensé !” se dit-il, en trinquant au lac Baïkal. Au milieu de ce miracle blanc, glacial et totalement désert, il était l’homme le plus heureux du monde. Il avala son pâté, but une gorgée et ferma les yeux, ivre de liberté. Il pensa à sa mère, crut entendre des notes dans l’air. Une mélodie… Des accords de piano, profonds et mélancoliques. Un air de romance, comme une consolation. “Tchaïkovski ?” se dit Nikolaï, surpris. Il avait soudain envie de somnoler. “Cinq minutes… juste cinq minutes.”
Le matin suivant, le contremaître fut repéré par trois pêcheurs. Il était mort. Tombé d’épuisement, à moins d’un kilomètre de la rive de Maximikha. Surpris sans doute par la nuit sibérienne, et les baisers mouillés du Baïkal. Dans la poche de sa pelisse, les pêcheurs trouvèrent l’adresse de sa mère.
“C’est le fils de Platonova…”
Les hommes partirent la prévenir.
“Anna Vladimirovna…” dirent-ils en toquant à la fenêtre de l’isba.
Une femme maigre, coiffée d’un chignon gris, ouvrit timidement la porte. La mère de Nikolaï avait 60 ans, mais en paraissait 80. Cependant, ses yeux bleus brillaient comme autrefois. Ainsi que nombre de ses semblables, elle sentait la vodka, la déchéance, la fin.
“Anna Vladimirovna, nous avons une nouvelle triste, très triste à vous annoncer. Votre fils a été retrouvé près d’ici. Il est mort. Je suis sincèrement désolé, dit l’un des pêcheurs, les moufles croisées.
— Nou chto, vy ! Que dites-vous ! fit la dame en riant. Il revient, il me l’a écrit. Regardez, j’ai sa lettre ! dit-elle, en agitant son courrier. Slouchaïtié ! Écoutez-moi !”
Elle se mit à lire un extrait à voix haute, la voix rauque emplie d’émotion :
Mamka, tant de choses à te dire, et si peu de place pour les écrire. Il existe un poème que j’aime du poète Simonov. Sans doute le connais-tu ? (toussotement) Ça s’appelle Jdi minia : ‘Attends-moi, et je reviendrai. Mais attends-moi très fort. Attends quand la pluie jaune apporte la tristesse. Attends quand la neige tournoie, attends quand triomphe l’été, attends quand le passé s’oublie, et qu’on n’attend plus les autres. Attends quand des pays lointains, il ne viendra plus de courrier. Attends lorsque seront lassés ceux qui avec toi attendaient. Si tu m’attends, je reviendrai…’ Voilà quelques mots que je voulais partager avec toi, avant nos retrouvailles vendredi prochain.
Je t’embrasse très fort.
Ton fils qui t’aime. Kolia.”


“Vous voyez ? Koliouchenka va revenir ! Maintenant partez ! J’ai beaucoup à faire, je suis complètement débordée !” dit-elle en leur claquant la porte au nez.
Et elle retourna essuyer ses couverts en chantant de vieux airs. Dans quelques minutes, elle poserait ses cuillères près des bols et des verres, comme tous les jours depuis trente ans : l’une pour elle, la deuxième pour Nikolaï et la troisième pour Kirill, l’enfant de Tsvirko qu’elle avait eu en détention, en échange d’une vague promesse de libération. Kirill, jeune militaire, aujourd’hui porté disparu.
“Tout est prêt, mes chéris !” dit-elle à voix haute en versant de la vodka.
Elle avait perdu la raison, en même temps que ses garçons.//p. 140-144

Tyn Braun, Globe-Trotters n° 157, septembre-octobre 2014 : « Histoires de vies et de morts, de pêche et d’animaux, d’habitants et de voyageurs sur les rives et les îles du lac. Tour à tour drôles ou tristes, empreintes de mythologie russe, de vodka, de musique, de souvenirs, ces nouvelles réunissent des personnages amoureux du lac, des voyageurs en quête de simplicité ou d’authenticité et des habitants fiers de leur culture : un riche homme d’affaires anglais qui repart à zéro, le voleur d’une valise remplie de souvenirs, un homme à la recherche de sa mère et de son enfance, des vieilles dames s’évadant de leur maison de retraite… Géraldine Dunbar nous ouvre une fenêtre sur ce lac mythique. Son imagination et son écriture sont une bouffée d’air frais et revigorant. On s’y croirait ! » Jean-Louis Gouraud, La Revue n° 45, septembre 2014 : « Cette triste histoire – du suicide d’un homme dépité “de voir la femme qu’il aimait le plus au monde, la Russie, blessée, fardée d’un maquillage occidental qui ne lui va pas” et n’ayant “plus les frontières lointaines qu’il avait connues, comme une demoiselle à qui l’on aurait coupé ses longs cheveux” – offre un bel exemple de l’univers dans lequel Géraldine Dunbar, de sa belle écriture, nous plonge tout au long des quelque quinze nouvelles qui composent son recueil : un univers typiquement russe, à la fois tendre et violent, où la vodka et les émotions coulent à flots. Entre loufoquerie et onirisme, ses petites histoires ne manquent pas de poésie : on se croirait parfois dans un tableau de Chagall. Elles ne manquent pas non plus de drôlerie, comme celle où il est question de l’évasion de vieilles dames intrépides d’une maison de retraite. Mais elles ne manquent pas, surtout, de justesse : Géraldine Dunbar, de toute évidence, connaît (et aime) la Sibérie et porte sur ses habitants un regard bienveillant, voire attendri. » Louise Novelenn, novelenn.wordpress.com, le 8 juillet 2014 : « Depuis ma lecture de Dans les forêts de Sibérie en 2012, je suis complètement fascinée par la Russie, la Sibérie et en particulier le fameux lac Baïkal. Venant d’arriver en Bretagne, je fais le tour des librairies et j’ai découvert une librairie atypique sur Morlaix : À la lettre thé. Les libraires sont très sympathiques et l’un d’eux m’a conseillé ce livre-ci. En deux jours, il est dévoré (je voulais le savourer). J’ai retrouvé tout ce que j’aime – ces paysages, cette âme russe –, et découvert Géraldine Dunbar dont j’ai adoré le style ! Les dix-sept nouvelles se déroulent toutes près du lac. Des nouvelles avec la folie douce des Russes (“Le tire-bouchon”, “Chasse dans la taïga”), des nouvelles empreintes de fantastique avec Baba Yaga ou un “Dialogue de phoques”. La nouvelle éponyme m’a moins plu : elle était drôle mais pas aussi splendide que “Romance en Fa mineur”, “L’ermite et le voyageur”, “Vainqueurs et vaincus”, mes préférées. Comment ne pas être subjuguée devant la beauté du paysage ? Un lac, immense, brillant sous son manteau de glace en hiver. Un endroit calme, comme le dit Tesson, “dans le silence des forêts”. Le froid ralentit les gens, qui savourent le bonheur simple : un paysage magique et de bonnes conversations. Un endroit coupé du monde. On sent l’âme russe, des hommes rudes mais sensibles, épris de choses simples. Des gens qui ne s’inquiètent jamais, tout est relatif comme l’indique la citation suivante : “Dima n’a pas pu venir, il est tombé de l’échelle en réparant la toiture de l’isba, dit Igor, en tirant une bouffée. — C’est grave ? — Niet, six côtes fracturées, les épaules, les coudes et les chevilles cassées, une sciatique paralysante, une hernie discale et un lumbago… Le plus gênant c’est qu’il n’arrive plus à lever son verre de vodka.” (“Chasse dans la taïga”, p. 113) Avec ces nouvelles, j’ai découvert Géraldine Dunbar, son écriture parsemée de mots russes et pleine d’ironie m’a envoûtée. » Nathalie Kermovant, Le Télégramme n° 856, le 6 juillet 2014 : « Lové au cœur d’une taïga sibérienne où toute existence est rude, le lac Baïkal est un véritable poumon de vie. On y croise des personnages abrupts, au caractère marqué et souvent cocasses : une sorcière, des fées, des phoques en pleine conversation, des chasseurs, ou encore dix petites vieilles faisant le mur de la maison de retraite ! Tous ont en commun une soif de liberté incommensurable ainsi que l’envie de fuir l’ennui d’une société moderne monotone. Au lac, ils retrouvent l’authenticité d’une vie simple mais vécue pleinement : une cabane de rondins de bois, un poêle en fonte, l’amitié et, bien sûr, la vodka ! Géraldine Dunbar nous offre des tranches de vies, aux destins cruels ou fantasques, mais toutes intenses. » Marylin Millon, leboudoirlitteraire.fr, le 24 juin 2014 : « Géraldine Dunbar évoque au travers de ces nouvelles l’immensité, le mystère, la nature, les légendes et la chaleur humaine qui sied au lac Baïkal, situé dans le sud de la Sibérie, en Russie. Avec ses isbas, ses ermites, ses chasseurs, ce sont avant tout des paysages et une atmosphère que l’auteur souhaite rendre au lecteur. Une certaine langueur aussi. L’écriture de Géraldine Dunbar est superbe, parfaitement en adéquation avec les récits qu’elle conte. Chaque mot est à sa place. Les paysages décrits sont magnifiques et nous font incontestablement voyager. » Joseph Joly, Oise Hebdo n° 1058, le 11 juin 2014 : « Dès l’amorce de la lecture, Géraldine Dunbar fixe l’état d’esprit même qui l’a poussée vers l’écriture de ces courtes histoires par la mise en exergue d’une citation d’Isadora Duncan, poétesse américaine : “Je préfère vivre en Russie sur du pain noir et de la vodka, plutôt qu’aux États-Unis dans les meilleurs hôtels.” Ainsi, l’auteur précise dès l’entame qu’ici prédominent la gravité et la tristesse, accompagnées de l’inexorable fatalisme, que l’on prête à l’âme russe. Cependant pour que le portrait soit complet, il est nécessaire que la dureté des événements et des hommes qui en sont les acteurs ou les victimes se mêlent une joie merveilleuse et un rire salvateur qui assurent au héros et au lecteur la survie. Si les situations présentées sont donc graves bien souvent, elles mettent en scène de curieux personnages aux allures et aux attitudes burlesques, y compris lorsqu’ils ne sont pas humains, ainsi cet instant de dialogue irrésistible entre deux phoques qui commentent leur vie sur le Baïkal et leur envie de faire du cinéma… » Matthieu Delaunay, journaliste, le 2 juin 2014 : « Style affûté, beaucoup de poésie, une connaissance indéniable de cette zone et de la psychologie des peuples qui l’habitent… Excellent livre ! » Stéphanie Noroy, ausautdulivre.blogspot.fr, le 28 mai 2014 : « Il y a ces gens autour de toi, qui te connaissent, ils savent te faire plaisir, ils aiment t’émouvoir, ils évitent ce que tu détestes. Ils sont vivants, ils sont. Il y a ces gens que tu ne connais pas, ils existent mais vous ne vous êtes jamais rencontrés. Ils te connaissent bien aussi. Ils savent ta sensibilité, ils connaissent les mots qui te touchent, ils t’envoient des livres comme des surprises, ils ne se trompent jamais. Tu as reçu des cartes postales du Baïkal. Un recueil de textes, courts, pas vraiment des nouvelles, pas vraiment des contes non plus, mais empreint de tout l’esprit de la Sibérie et de la fraîcheur du Lac. Un recueil d’humanité débutant sur ce ton-là : “L’argent aimante la majorité des êtres : c’est la meilleure nouvelle qui soit, pour une minorité qui comprend la vraie richesse.” »

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