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Une œuvre de Transboréal Editions Transboréal

Confidences cubaines

9782361570927
Prix 11,90 € Disponible EAN : 9782361570927
ISBN : 978-2-36157-092-7
ISSN : 2275-1890

C’est à vélo et sur 4 000 kilomètres que le Suisse Claude Marthaler a effectué sa révolution autour de Cuba. Désormais aux prises avec la mondialisation, à quoi ressemble donc le sanctuaire historique de Fidel Castro et d’Ernesto « Che » Guevara ? Désireux de s’affranchir du mythe, le voyageur s’immisce durant trois mois tant dans les ruelles de La Havane qu’au cœur des étendues de canne à sucre, au milieu des combats de coqs ou d’une centrale nucléaire désaffectée. Il s’imprègne des ambiances, dresse le portrait des gens simples qu’il croise – paysans, citadins, vendeurs ambulants – et recueille leurs confidences. Constat de la faillite d’une utopie autant que d’immenses espoirs latents, le récit de ce printemps cubain offre une vision pleine d’empathie de la plus vaste et célèbre île des Antilles.

1. Absurdistan
2. La morsure du crocodile
3. Havana blues
4. Vuelta a Cuba
5. Le vélo céleste de Felix Guirola
6. Le chameau cubain
7. Un millionnaire qui joue à Robinson Crusoé
8. El fin del mundo
9. Marie-moi !
10. Pico Turquino
11. Lune de fiel
12. Sierra Maestra
13. La légende dorée de Fidel Castro
14. Dis-moi le prix de ton vélo, je te dirai qui tu es !
15. El señor de la vanguardia
16. Les chasseurs de nickel
17. Caramelos, dulces y refrescos
18. Carmelo, le cycliste solitaire

Notes

Pour aller plus loin

Absurdistan//L’évocation de Cuba ne laisse personne indifférent. L’île au “socialisme tropical” divise les opinions. Louée comme modèle par certains, dénoncée comme dictature par d’autres, ou appréciée par les étrangers pour sa musique endiablée, ses plages de sable fin et ses chicas bonitas, elle attire autant qu’elle répugne, mais, depuis la révolution, plus personne n’ignore son existence. Rares sont les pays de cette taille – 109 884 kilomètres carrés, soit la superficie de la Bulgarie ou environ deux fois et demie celle de la Suisse – dont on parle autant sur l’échiquier mondial. À défaut d’un éclairage routier digne de ce nom, ce véritable serpent de mer des Caraïbes peut se targuer de posséder une incroyable pléthore de héros internationaux. Le béret, le cigare, la barbe sont désormais des marques de fabrique qui font mourir d’envie n’importe quelle agence de marketing.
À chaque fronton d’usine ou de ferme d’État figure le visage du Che, une estampille sans date de péremption. Partout, le même dessin au pochoir accompagné de “Hasta la victoria siempre !” maintient en vie ce héros officiellement assassiné en Bolivie le 9 octobre 1967. Sa signature en trois lettres est invincible. Mort d’un homme, naissance d’un mythe. Assis sur ma selle, j’attends qu’il me parle.//p. 13-14

Havana blues//On connaît bien sûr les pluies diluviennes et les cyclones qui ravagent régulièrement l’île, mais on oublie parfois son aridité en matière d’informations. Dans un monde qui a accès à l’électricité, à peu d’exceptions près, Internet a révolutionné nos vies d’une manière irréversible. À Cuba, très rares sont les lieux publics disponibles, où la connexion reste très lente, malgré l’existence de la fibre optique en provenance du Venezuela, et où la présentation d’une pièce d’identité est obligatoire. Les tarifs pratiqués sont excessivement élevés : une heure équivaut à un demi-salaire mensuel, parfois même au salaire mensuel d’un travailleur. Une façon d’interdire de manière non formelle. Les casas particulares, par exemple, ne peuvent proposer qu’un service d’accès à la messagerie électronique.
Mon arrêt forcé me condamne à un saut dans le passé, dans un monde qui ailleurs n’existe plus. Me voici donc privé de contacts extérieurs et de liens virtuels, ce qui pour certains voyageurs pourrait représenter un privilège et pour d’autres un malaise. Cette situation involontaire me confirme bienheureusement ma non-dépendance à Internet et me rappelle aussi mes années passées à voyager avant son existence. J’ose à peine imaginer ce qu’une véritable assignation à résidence signifie pour un dissident.
Ce désert artificiel en matière d’informations, qui a pour but de maintenir les habitants dans l’ignorance et de taire toute contestation du pouvoir en place, renforce ma conviction que les découvertes scientifiques reformulent le monde d’une manière irrévocable, contrairement aux régimes politiques ou aux empires “immuables”, qui vieillissent mal et finissent tôt ou tard par s’écrouler d’eux-mêmes. Dans 1984, Orwell dit : “Les masses ne se révoltent jamais de leur propre mouvement, et elles ne se révoltent jamais par le seul fait qu’elles sont opprimées. Aussi longtemps qu’elles n’ont pas d’élément de comparaison, elles ne se rendent jamais compte qu’elles sont opprimées.”

Máximo, père de trois enfants, est un vendeur à la sauvette. Chaque jour, il propose les galettes à l’ail qu’il a confectionnées au pied de l’Edificio Fosca, un immeuble en béton de 39 étages achevé en 1956 en un temps record. À l’époque, c’était la deuxième plus grande construction de ce type au monde, et elle fut récompensée en 1997 comme “l’une des sept merveilles de l’ingénierie cubaine” par l’Union nationale des architectes et des ingénieurs de la construction de Cuba. De nombreux employés déambulent au pied de cette tour, qui fut aussi la première à contenir un centre commercial à La Havane.
Máximo travaille ouvertement, aux côtés de jeunes en âge d’être scolarisés qui proposent des lunettes de soleil et d’un vendeur illégal de brioches. Tout à coup, il repère un inspecteur : “Regarde, il se trouve juste derrière toi. Tu peux le reconnaître à la sacoche qu’il porte sur le côté. Ce mec-là peut t’infliger une amende de 1 500 pesos, même si tu possèdes une licence qui vaut à elle seule de l’ordre de 18 CUC, selon le métier.” Rompu à une telle situation, Máximo me demande aussitôt d’ouvrir son sac de tissu pour y glisser ses sachets de galettes et les cacher momentanément.
Il est de ceux qui vouent une haine sans bornes au régime et il ne mâche pas ses mots. Tout en jaugeant un éventuel client ou un inspecteur parmi les badauds, il prend soin de n’être écouté par personne, car parler à un étranger l’expose à la délation, l’un des piliers du régime. Je ne connaîtrai jamais le véritable métier de Máximo, qui déclare sans retenue : “Fidel est un tyran qui, au début de la révolution, plaçait des bombes dans les cinémas ; Che est un assassin, qui participait au travail volontaire pour changer son image, mais a fait fusiller des centaines d’hommes de Batista. Camilo Cienfuegos, qui s’opposait à un régime communiste, perdit prétendument la vie dans un vol à destination de La Havane en octobre 1959 : Raúl et Fidel l’ont tué.” Máximo a de la famille aux États-Unis et taille à coups de machette un portrait peu complaisant de son pays : “Crois-moi, Cuba est une prison : sa configuration géographique d’île ne laisse aucune échappatoire. Qui ne rêve de partir d’ici ? Les salaires sont extrêmement bas : les travailleurs gagnent 12 dollars par mois, les docteurs 20 à 25 dollars mensuels et les prostituées 20 dollars la nuit avec un étranger. J’en suis réduit à faire vendre mes galettes dans différents lieux de la ville.” Il n’est guère optimiste pour l’avenir : “Ce sera pire ! Nos dirigeants ont tous des antennes satellites, Internet, mais ils en limitent sévèrement l’accès pour maintenir les gens dans l’ignorance.” Ce que confirme un dicton local : Quien hace la ley hace la trampa, “Celui qui fait la loi sait aussi la contourner”. Et de conclure : “Cela me fait souffrir de dire du mal de mon pays !”//p. 41-44

Le chameau cubain//Cuba est une énigme temporelle qui ne vit jamais à l’heure du monde, une île étrange qui, au nom d’une idéologie, s’est extirpée des méridiens pour produire son propre décalage horaire. Une folle dérive qui me fait souvent penser à l’Afrique où, avec moins, on fait plus. C’est une île aux courtes distances mais au temps allongé. Un pays à bout de souffle qui fonctionne au ralenti. Les habitants en ont pris de la graine : là où l’on a appris à perdre son temps, rien ne sert de s’exciter au travail puisque l’on ne gagne jamais suffisamment d’argent pour vivre. En conséquence logique, le taux d’absentéisme est élevé et le rythme du travail diminué. Sans les 100 000 barils de pétrole par jour en provenance du Venezuela et les prêts chinois, le pays s’immobiliserait. Cuba échappe ainsi à la motorisation effrénée que connaît le reste de la planète, non pas par conscience écologique, mais par pénurie chronique de carburant. En contrepartie, pour les voyageurs à vélo, hormis le défaut d’entretien, les routes désertes représentent un paradis, tandis que, pour les habitants, le manque de moyens de transport est un véritable enfer. Et quand passe enfin un bus, il est bondé ou trop cher. Les gens font malgré eux partie des inventeurs de la dernière chance : “Quand il n’y a plus rien d’humain, il y a encore le Cubain !”

Les Cubains emploient à tout bout de champ l’expression Hay que inventar ! Hay que resolver ! – “Inventons ! Résolvons !”, version caribéenne de la célèbre maxime de Raymond Devos : “En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées !”
“Si tu es cubain, tu n’as pas besoin de te rendre au Moyen-Orient ni de subir la chaleur du désert pour voir un chameau”, me dit-on. L’idée d’importer des chameaux a été soulevée dans la troisième décennie du XIXe siècle afin de transporter la canne à sucre des champs à l’usine. En 1841, trente et un chameaux pâturaient ainsi à Santa Ignacio. Mais la futilité du projet et la présence d’aoûtats, qui pondaient leurs œufs dans les soles de l’animal, ont eu raison des camélidés dans les champs de Matanzas. Blague à part, le chameau cubain n’a rien à voir avec l’ongulé des régions désertiques de l’Asie ; il n’a jamais possédé deux bosses de masse graisseuse qui lui servent de réserves en cas de pénurie. Tout au contraire : le camello est né en réponse aux pénuries de carburant du début des années 1990, lorsque l’Union soviétique s’est effondrée. La Russie coupa le cordon ombilical et l’île perdit sa subvention annuelle de 6 milliards d’euros, soit 35 % de son budget national ! Surnommé guagua (prononcer “wuawua”), le camello provient de l’imagination féconde de mécaniciens et de techniciens. Ces mutants de fer à 18 roues, d’une vingtaine de mètres de longueur, ont une capacité semblable à celle d’un Airbus A340 (mais seulement 75 places assises !). Ces artefacts sont le résultat d’une copulation entre deux bus de l’ère soviétique soudés ensemble sur une plate-forme, remorqués par une tête de camion, ce qui, avec leurs deux bosses, leur confère une anatomie de chameau propre à l’imagination créole. Les étages supérieurs ont été immédiatement appelés barbecues, en référence aux mezzanines construites spontanément par les habitants de La Havane dans leurs maisons, afin de répondre à la crise du logement en doublant miraculeusement leur capacité.
Jusqu’en 2008, ces véhicules sillonnaient encore les avenues de la capitale. Aujourd’hui, quelque mille bêtes en voie d’extinction s’ébrouent dans un grondement métallique et traversent le pays sur des routes souvent cahoteuses. Ces camellos ne possèdent toujours pas d’amortisseurs. Personne ne sait comment 300 à 500 humains trouvent place dans un chameau sans affecter son métabolisme !
“Les camellos bourrés à craquer font que, quelquefois, tu descends à l’arrêt que tu ne voulais pas, car la masse des gens t’éjecte sans prévenir ! me rapporte une femme. À l’inverse, parfois, tu as juste pu monter dans le bus, coincé dans la porte, avec la moitié du corps resté dehors ; et ceci, malgré l’aide d’un pousseur, comme dans le métro de Tokyo ! On te dit alors Eres venido en el escenarío, ‘Tu es monté sur scène’.” La concentration humaine au sein des camellos fait penser aux trains de Mumbai à l’heure de pointe.
Sueur des corps dégoulinants et nourriture en décomposition : en l’absence d’air conditionné, la chaleur tropicale devient vite insupportable et la puanteur s’installe dans les guaguas, sauf si l’on a la chance de glisser sa tête par la fenêtre. Les passagers coincés comme des sardines tirent le meilleur parti de l’espace disponible. L’ambiance est caliente ! On dit que les vols à la tire et les mains hardies sont légion durant les houleux voyages “en chameau” que les femmes redoutent tant. Certains passagers disent avoir perdu montre ou portefeuille dans les couloirs étroits, d’autres y ont trouvé une amitié… voire l’amour !
En 2008, Raúl Castro prend enfin la mesure du fléau et ressuscite un système de transports publics au bord de l’effondrement. Cuba dépense alors 2 milliards de dollars pour les moderniser en important 3 000 autobus modernes chinois Yutong pour la capitale. Les tarifs atteignent le double de ceux d’un camello, mais offrent davantage de places assises, de confort et de maniabilité. Même si d’aucuns pensent déjà que “quand les nouveaux autobus tomberont en panne, ils feront revenir les camellos”, qui ne sont d’ailleurs consignés dans aucun document historique.
Sur la route, la crise est si aiguë que les camions et les bétaillères remorquées par des tracteurs ou les charrettes attelées à des chevaux ont été réquisitionnés pour être utilisés comme transports publics. Hors de la capitale, les school buses canadiens, de couleur jaune, viennent également à la rescousse. Les camions de chantier recueillent dans leur benne les gens qui font signe en bord de route, de façon à arrondir les fins de mois du chauffeur. Dans bien des villes, les bicitaxis prennent le relais. Que vaut la révolution avec ses systèmes d’éducation et de santé “gratuits” et sa sécurité, lorsque les salaires ne permettent pas de vivre et les transports de se déplacer ?

Je redoute le panache noir de diesel des camellos et prends à nouveau conscience de la liberté de rouler seul et au grand air sur une simple bicyclette. Avec sa vitesse minimum requise pour atteindre le point d’équilibre et son allure maximum peu élevée, elle est la modération même. Son silence restitue la parole au paysage.//p. 89-93

Carmelo, le cycliste solitaire//C’est par hasard et tardivement, à l’âge de 68 ans, que Carmelo s’est mis au vélo : “J’étais à la tête d’une équipe qui a inspecté les usines de sucre et d’autres endroits munis de chaudières. À Palma Soriano, l’irresponsabilité de deux hommes ivre de rhum a causé l’explosion d’une chaudière par inattention au mécanisme de soupape de sécurité. Heureusement, personne n’a été tué, mais le toit a volé, la central fut détruite. À la suite de cet événement, j’ai été victime d’un infarctus sur la route de Santiago et conduit en avion à La Havane. J’ai eu la chance de partager ma chambre d’hôpital avec le rédacteur en chef de Revolución. Au bout de six mois, je lui fis part de mon projet de pédaler jusqu’à Nuevitas. Il me garda d’entreprendre cette aventure qu’il considérait, vu mon état de santé précaire, comme suicidaire. Mais, devant ma détermination, il m’assura qu’il dépêcherait un photographe. C’est ainsi qu’est né el ciclista solitarío de Cuba ! Depuis, je n’ai cessé de pédaler.”
À l’instar de la plupart des habitants de l’île, José Ángel, l’un des fils adoptifs de Carmelo, n’en est jamais sorti. Le roman prémonitoire d’Orwell me revient à l’esprit : “Lorsque quelqu’un n’a pas de points de repère extérieurs auxquels se référer, le tracé même de sa propre vie perd de sa netteté.” Il exerce la profession de physiothérapeute et me fait part de sa condition misérable : “À quoi bon étudier pour un si maigre salaire (l’équivalent de 20 francs suisses) et aucune possibilité d’évolution, aucun espoir ?” s’interroge-t-il avec bon sens. “Ici, si tu parles ouvertement, tu perds ton travail.” Il a compris qu’un dogme est à mettre en cause jusqu’à preuve du contraire. Autant de questions qu’il me pose sur les salaires et les libertés dans mon pays natal. Je le sens à la fois servile et révolté, démuni face à la délation dans sa double gérontocratie, domestique et nationale. Il n’y a que l’esprit qui n’est pas confisqué sur cette île où tout appartient à l’État. Lorsque Carmelo laisse traîner une oreille sur nos discussions à bâtons rompus, le doyen sort de ses gonds et je mesure alors toute l’énergie volcanique qui l’habite. J’admire sa fougue intacte, un peu moins ses esclandres aux connotations politiques à l’occasion desquels son corps se relève, sa bouche profère des paroles enflammées, ses bras gesticulent, ses yeux sortent de leurs orbites. Caramba ! Carmelo perd la tête, rien ne l’arrête. Aveugle aux réalités, il se lance alors dans un éternel monologue ; une folie révolutionnaire l’embrase. Cet inconditionnel du régime vit dans le passé, celui qui l’a modelé, en défendant bec et ongles que Raúl vit modestement et travaille d’arrache-pied à la destinée du pays, qu’en aucun cas il ne profiterait du système ! Orwell encore, dans La Ferme des animaux : “Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir.” Les gens le savent et rebondissent par un humour noir fracassant, seule chose dont ils peuvent jouir en abondance. Plus un régime politique est autoritaire, plus nombreuses et cinglantes sont les blagues. En voici une qui circule à Cuba :
“Un homme meurt et est envoyé en enfer. Une fois sur place, il se rend compte qu’il y a un enfer spécifique à chaque pays. Il décide d’aller visiter l’enfer allemand et demande à l’un de ses habitants :
“Que te font-ils ici ?
— Ici, d’abord ils te mettent sur une chaise électrique durant une heure, ensuite ils te couchent dans un lit plein de clous pour une autre heure et, le reste de la journée, vient un diable allemand qui te fouette le dos.”
L’homme, n’appréciant rien de tout cela, s’en va voir en quoi consistent les autres enfers. Que ce soit l’enfer états-unien, le russe ou celui de différentes nations, il se rend finalement compte que tous les enfers sont les mêmes que l’allemand, sauf celui d’une île en forme de crocodile. Devant l’enfer cubain, il y a une longue cola de gens attendant pour entrer. Intrigué, il demande à l’ultimo :
“Qu’est-ce qu’ils te font ici ?
— Ici, ils te mettent sur une chaise électrique une heure, ensuite dans un lit plein de pointes pour une autre heure et, le reste de la journée, le diable cubain te donne des coups de fouet.
— Mais, c’est exactement pareil que dans les autres enfers ! Alors, pourquoi y a-t-il autant de gens ici qui désirent entrer ?
— Parce qu’ici, à chaque instant, il y a une coupure de courant, la chaise électrique est sans pièces de rechange, les clous du lit ont été volés et le diable, quand il arrive, signe et s’en va !””

Carmelo est à des années-lumière d’admettre que cette révolution fut une sale farce, un échec, un mensonge. Gonflé d’enthousiasme, el ciclista solitarío me fait part de son dernier projet, qui l’excite au plus haut point : il souhaite plus que tout ouvrir le défilé du 1er mai 2013, à vélo avec les deux drapeaux des pays frères, Cuba et le Venezuela. De mémoire, il n’en a pas manqué un seul dans sa vie. Pour rien au monde, il ne se le permettrait. Il me montre fièrement la lettre de demande qu’il est en train d’écrire à Raúl. Elle occupe à elle seule tout son esprit, son passé et son futur. Son déni de réalité et son îléité m’effraient. En 1995, Fidel Castro était venu voir son ami architecte Oscar Niemeyer, à Rio, et il avait prononcé un rare aveu : “Désormais il ne reste plus que deux communistes au monde : moi et Oscar !” Une île dans l’île. Une formule qui aurait pu tout aussi bien s’appliquer à Carmelo, à la différence notable que le cycliste solitaire, lui, vit confiné dans l’oisiveté. Une existence modeste plus proche de celle de José Mujica, l’actuel président de l’Uruguay. Mais là encore, contrairement à ce dernier, ex-guérillero des Tupamaros dans les années 1960-1970 et détenu en tant qu’otage par la dictature entre 1973 et 1985, qui a fait de sa détention volontaire un engagement conscient, personnel et politique, Carmelo subit une “constriction”.
Chaque jour, mon interlocuteur se lève bien avant toute la maisonnée et se plie en quatre pour collecter – Dieu sait comment ! – plusieurs petits pains rationnés, pour mon seul petit-déjeuner, posé sur une table amovible vissée au mur. Le couloir de son appartement est si étroit qu’il permet tout juste de se croiser. Pour Carmelo, qui serait pourtant en âge de mériter plus, tout va bien dans le meilleur des mondes. Pourtant, lorsque je lui rapporte des olives, il fait une drôle de mine.
“Qu’y a-t-il Carmelo ?
— Vingt ans que je n’en avais plus mangé !”
Carmelo m’héberge avec gentillesse, et ne cesse de me dire qu’il ne nécessite aucune aide de ma part, mais que si j’insiste… Cette situation manque de clarté et ne me convient pas. Je préférerais qu’il m’exprime ce dont il a réellement besoin. À vrai dire, il manque de tout. Quelquefois, je lui achète de la nourriture pour cuisiner. Carmelo a un grand cœur : une voisine passe pour lui quémander quelques piécettes qu’il ne sait lui refuser. Et puis, comment ne pas respecter son grand âge, ne pas le froisser au détriment de l’amère réalité de l’île ?
En Afrique par exemple, si je demande à plusieurs personnes la direction ou la distance pour atteindre un lieu, tous les avis divergents finissent par se soumettre poliment à celui du plus âgé d’entre elles, même si c’est faux. À l’image de Fidel, contre lequel on ne peut s’opposer qu’au péril de sa vie. Même mort et enterré, son fantôme tutélaire hantera encore longtemps les Cubains. Más sabe el diablo por viejo que por diablo, “Le diable est savant, non parce qu’il est le diable, mais parce qu’il est vieux”, dit le proverbe !
J’ai beaucoup de respect pour les pionniers, ces légendes vivantes qui incarnent une portion de mémoire et, pour certains, semblent défier le temps. Quant aux héros, ils meurent jeunes, souvent assassinés : le Che à 39 ans, Camilo à 27. En côtoyant Carmelo, je ne peux m’empêcher de penser à d’autres personnages de sa génération sur d’autres continents : le cycliste amateur italien Tziu Giuliu, né en 1913 et toujours vivant, ou le Sud-Africain Eric Attwell (1914-2003) qui, après avoir traversé l’Afrique à vélo à l’âge de 22 ans avec son frère Jack, est retourné en bateau dans son pays en 1946. Quelques années plus tard, son opposition au système de l’apartheid lui vaudra quarante-neuf jours de prison et vingt-neuf ans de privation de passeport ! Et puis, Robert Marchand, né en 1911, double recordman, de l’heure et du 100 kilomètres sur piste dans la catégorie des plus de 100 ans, un fou de la petite reine, qui participa aux mobilisations du Front populaire en 1936 et est toujours abonné à L’Humanité. On ne cesse pas de pédaler quand on vieillit… on vieillit quand on cesse de pédaler.
Carmelo a-t-il réellement la passion du vélo ? Ou, comme Fidel, l’obsession d’être un héros ? “J’ai appris que la volonté de surmonter une cible est plus puissante que la force de le faire”, confie-t-il, à l’image de Patria o muerte, venceremos !, “La patrie ou la mort, nous vaincrons !”. Il est au crépuscule de sa vie, et aussi l’un des ultimes témoins de la révolution. Comme l’écrivit George Orwell : “Seul, libre, l’être humain est toujours vaincu. Il doit en être ainsi, puisque le destin de tout être humain est de mourir, ce qui est le plus grand de tous les échecs. Mais s’il peut se soumettre complètement et entièrement, s’il peut échapper à son identité, s’il peut plonger dans le Parti jusqu’à être le Parti, il est alors tout-puissant et immortel.” Aucun humain ne peut assurer la cohérence du monde ou d’une île, fût-elle mythifiée. La Cubanidad, la belle affaire ! D’un autre côté, je me sens fragile comme Carmelo : je ne suis qu’un homme et porte en moi, comme tous les autres, d’une façon viscérale, un désir d’immortalité, ce besoin vital de laisser une trace.//p. 249-255

Sophie Castets, Carnets d’aventures n° 42, janvier-mars 2016 :
« Bienvenue en Absurdistan !
C’est ainsi que Claude Marthaler, grand voyageur à vélo, nomme Cuba, lorsqu’il fait le tour de l’île en 2013.
Ce petit surnom en dit long sur le pays… L’auteur fait en effet le constat amer d’un peuple ayant perdu toute illusion, plus de cinquante ans après sa révolution. Au fil des rencontres, si faciles à vélo, Claude Marthaler se casse le nez (au sens propre !) sur le système castriste. Économie parallèle, restrictions, interdits, secrets d’État, hypocrisie, dénonciations, des personnages parfois hauts en couleur lui peignent un portrait réaliste et bien peu optimiste de leur île. Les Cubains croisés sont les rois de la débrouille, du système D, du travail au noir, mais aussi pleins d’humanité, bravant les interdits en invitant l’auteur et en partageant avec lui leurs repas et leurs soirées, propices aux confessions. Ponctué de rappels historiques et d’anecdotes, ce récit est bien plus que celui d’un voyage à vélo, plein d’empathie pour le peuple cubain à la dérive. »


Jean-Yves Mounier, Le Randonneur n° 60, janvier 2016 :
« Loin de la France des petits riens, Claude Marthaler nous invite à un voyage en Absurdistan, dans un territoire paradoxal, l’un des plus puissants mythes révolutionnaires de l’histoire contemporaine. À ce mythe teinté de romantisme (le poster du Che dans les chambres adolescentes) et de vagues connaissances superficielles visant à minimiser le caractère dictatorial des demi-frères Castro (un système de santé au service de tous, une éducation généralisée), l’auteur va se confronter pendant les quatre mois de son voyage à bicyclette et en rapporter un témoignage au plus près de la vie quotidienne des Cubains, sans a priori, sans concession mais aussi avec une grande lucidité, comme lorsqu’il se demande si la vie sera moins rude après l’inévitable ouverture vers le reste du monde. Dans ce nouvel ouvrage – toute la bibliographie de Claude mérite d’être lue, tant cet auteur sait raconter mais sait aussi porter un regard personnel sur les gens et les pays –, le lecteur va découvrir une île à deux vitesses, celle des Cubains condamnés à se débrouiller, à se contenter de peu et à ne pas exprimer leurs opinions et celle des étrangers de passage, véritables vaches à lait du gouvernement avec monnaie spéciale, prix à la mesure de leur supposée richesse et sites touristiques orientés selon la propagande officielle. Un très beau témoignage qui se teinte de pertinentes remarques sur la bicyclette – le vélo convie à un voyage vers le réel où l’homme est l’échelle du rien – d’une grande humanité face aux autochtones rencontrés et de découvertes étonnantes comme celle de cette centrale nucléaire construite par les Soviétiques et jamais achevé après la désintégration de l’Union… »

Ludovic Irribarne, librairie Raconte-moi la Terre, décembre 2015 :
« Quel est le visage de Cuba depuis le réchauffement des relations avec les États-Unis ? Quel regard portent les Cubains sur la famille Castro, leur régime politique, et quelle est leur vision de l’avenir ? C’est en effectuant une révolution cyclopédique que Claude Marthaler recueille les souvenirs, les espoirs et les révélations de ce peuple toujours en lutte. »

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