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Une œuvre de Julie Boch Editions Transboréal

Kamtchatka

Au paradis des ours et des volcans
9782361570583
Prix 20,90 € Disponible EAN : 9782361570583
ISBN : 978-2-36157-058-3
ISSN : 1633-9916

Péninsule isolée de l’Extrême-Orient russe, sanctuaire des ours bruns, dernier territoire exploré de la Sibérie, le Kamtchatka est un paradis sauvage pour le marcheur, quand sa végétation inextricable ne le mène pas en enfer. Renouant avec l’esprit des pionniers cosaques, Julie Boch et Émeric Fisset ont traversé à pied sa chaîne orientale, succession de volcans actifs où jaillissent des geysers et des sources chaudes, sa chaîne occidentale, couverte de taïga et sillonnée de rivières impétueuses, où vivent les derniers nomades autochtones, enfin sa partie méridionale, jusqu’au cap oublié qui fait face aux îles Kouriles. Au souffle du récit d’aventure dans une nature quasi vierge hantée par les bêtes fauves se mêle l’émotion des rencontres avec les pêcheurs de la mer de Béring, les géologues en mission et les éleveurs de rennes, ainsi que l’écho des découvreurs, de Béring à Kracheninnikov, sans oublier le comte de Lapérouse.

Prologue

1. 22, rue des Soviets

2. Excursions

3. Davaï !

4. Dans la queue du typhon

5. De stlannik en raspadok

6. Jours tranquilles à Joupanova

7. Solfatares

8. Cabanes

9. Neige et cendres

10. En pays évène

11. L’ours du cap

12. Grandes eaux

13. À saute-volcan

Florilège sur le Kamtchatka dans la littérature française

Postface

Grandes eaux//Le gardien du Kourilskoïe nous avait prévenus : nous allions entrer en enfer. Des taillis serrés d’aulnes de 2 mètres de haut couvrent uniformément la région qui nous sépare du Ksoudatch. Chaque mètre s’y conquiert. Il faut chercher la jointure des ramures, l’endroit où les branches réunies forment une voûte qui permet de faire, courbé en deux, quelques pas sans recevoir le feuillage dans la figure. Il faut tantôt lever la jambe au-dessus d’une branche impossible à ployer, tantôt passer en dessous d’une autre impossible à soulever, tantôt les deux à la fois lorsque les arbres font ciseaux. Les rameaux se détendent comme des ressorts et nous cognent l’œil, la tempe, l’épaule. Le sac à dos, protubérance anormale qui nous transforme en procession de bossus, complique tout : il s’accroche partout, nous déporte et nous fait tomber. Les racines qui courent sur le sol cachent des trous où nous nous affaissons dans un cri. Comble d’infortune, les moustiques sont, malgré la pluie, de la partie, et il faut distraire pour les chasser une main plus utile à repousser les branches des arbres. Nous avançons à quatre pattes comme les bêtes, à genou comme les pénitents, à plat ventre comme les pèlerins tibétains.//p. 290

Dans la queue du typhon//Il est heureux que le Kamtchatka ne comporte ni sangsues, ni serpents, ni tiques, ni araignées venimeuses, ni même aucun amphibien si ce n’est le triton sibérien. Dans le cas contraire, la traversée de ces taillis crépus deviendrait vite une sanguinaire chasse à l’homme. Mordus, piqués, sucés nous le sommes, mais seulement par les quelques moustiques que le vent et la pluie n’ont pas découragés de nuire. Des bêtes plus grosses habitent cependant les lieux, dont les sentes piétinées font des tunnels dans la confusion des broussailles : partout se croisent des passées d’ours bruns, fuites et refuites couvertes d’empreintes énormes, pieds de yéti étrangement humains avec leurs cinq orteils déployés. Pas de doute, nous sommes dans un de ces “pays vils” dont parle la vénerie médiévale : une forêt peuplée d’animaux sauvages. Chacun sa coulée : bête solitaire, l’ours dédaigne les voies frayées par autrui. Parfois la ligne s’écarte de la droite et mène à un cercle d’herbe écrasée, trace d’une reposée ou d’un lit installé pour la nuit. Çà et là fume un monceau de matière fibreuse, que nous examinons comme Diafoirus mettant le nez dans les selles d’Argan. Il y a une poésie des excréments. Leurs noms d’abord, qui disent les mille nuances du lexique de la fiente : laissées, grenades, fumées, grumelures, colombines, épreintes… La forme, la taille, la couleur, la consistance ensuite, qui débusquent l’animal, son âge, son poids, son régime et la date de son passage : il est des crottes arses, reliées, entées, vaines, dorées, ridées, en buzards, en chapelet, en plateaux, en troches. Quel Hegel écrira un Traité d’esthétique stercorale ?
Les yeux collés au sol, nos pas dans ceux des ours, nous apprenons à lire les indices de leur présence. ILS sont passés par là ; il y EN a beaucoup par ici ; ce sont EUX qui ont cassé ces branches : très vite nous ne les désignons plus que par des pronoms, comme ces créatures légendaires dont on craint de faire advenir les maléfices rien qu’en prononçant leur nom, respectant ainsi, instinctivement, les tabous de chasse des peuples du Grand Nord, qui n’évoquent l’animal que par des périphrases, large pied, marcheur, lécheur. Comme dans beaucoup d’autres langues slaves et même en hongrois, le mot russe, medved, est lui-même une désignation indirecte : il signifie “mangeur de miel”.
Que faut-il craindre d’eux ? Les cas d’attaques spontanées sont rares ; mais rares aussi sont les passants, et l’échantillon des victimes recensées, trappeurs solitaires, pêcheurs égarés, naturalistes imprudents, n’est pas représentatif. Vitali Nikolaenko est le plus célèbre, sorte d’ermite des bois qui voua sa vie aux ours et construisit, sur le littoral est de la péninsule, des cabanes pour les observer. Ses clichés donnent une telle impression de complicité qu’on croirait que les animaux ont posé pour le photographe. Mais l’amitié entre plantigrades a aussi ses limites : un jour de mai 2004, “l’homme qui parlait aux ours” s’est tu pour toujours, assommé d’un coup de patte par un individu mécontent qu’on vienne le saluer de trop près dans sa tanière.
Stepan Kracheninnikov, qui avait compilé toutes les anecdotes concernant les ours et avait assisté à des chasses, soulignait la douceur de ces bêtes amies des femmes, qui les accompagnent à la cueillette des baies comme des animaux domestiques. Évidemment, il ne faut pas leur chercher noise ; respectueux de la souveraineté d’autrui, ils sont fort jaloux de la leur, et gare à qui empiète sur leur territoire ! Mais même alors, ils ne tuent pas le fâcheux, et “se contentent de lui enlever la peau de la nuque, et la lui rabattent sur les yeux”. Les malheureux accommodés de cette façon sont nommés les dranki, les “écorchés”. Nous avons vu, à la bibliothèque de Petropavlovsk, la photo centenaire d’un peintre ainsi capuchonné alors qu’il s’adonnait à son passe-temps en pleine nature : ce n’était pas joli. Si vraiment l’ours est en fureur, il peut aller jusqu’à “déchirer les parties les plus charnues, mais il ne les mange point”. Nous voilà rassurés ; au pire, nous serons dégraissés comme des cochons ou dépiautés tels des lapins de garenne.
Comme malgré tout nous tenons à notre maigre couenne, nous restons sur nos gardes, en remâchant les conseils contradictoires des autochtones :
“Si vous en croisez un, surtout, restez immobiles, évitez son regard et taisez-vous.
— Cela dit, certains sont plus sensibles aux grands gestes, à un regard franc et aux hurlements.
— Parfois pourtant, il vaut mieux tourner le dos et prendre ses jambes à son cou. Mais ils courent jusqu’à 50 kilomètres à l’heure.
— Et la bombe ?
— Huit secondes de piment, inutile quand il y a du vent, et qu’il faut projeter à moins d’un mètre de la gueule de l’animal, c’est-à-dire à une distance inférieure à l’extension de sa patte. Vous avez une chance ; elle ne doit pas dépasser une sur un million, mais vous avez une chance.
— Et les feux de Bengale ?
— Ah oui. S’ils sont encore efficaces après des jours sous la pluie et dans l’eau des rivières et si vous ne vous brûlez pas la main en tirant la capsule, ils peuvent marcher. Sauf, bien sûr, si vous tombez sur un de ces ours, assez répandus, que le feu attire au lieu de les repousser.
— Et le bruit ? Nous pensions acheter un sifflet.
— Oui, c’est bien, le bruit. Mais pas celui d’un sifflet. Ça les fait venir.”
L’ours n’aime pas à être surpris. Dans le désordre sans visibilité des herbes, il vaut mieux s’annoncer, surtout quand on emprunte la passée habituelle de messire Michka. En cas de face-à-face dans la sente étroite, il n’est pas sûr qu’il cède la priorité. On sait qu’il a l’ouïe et l’odorat également fins. Un dicton affirme que l’aigle voit, le renne entend, l’ours sent. Pour ce qui est de l’odeur, nos effluves corporels sont susceptibles d’alerter la totalité des 12 000 ours du Kamtchatka. Mais qui sait s’ils ne sont pas alléchants pour toute autre espèce que la nôtre ? Alors nous chantons à tue-tête, insoucieux de faire redoubler la pluie. À chacun son répertoire. L’une est amateur de musique classique, l’autre ancien officier parachutiste ; la grâce des arias de Mozart se mêle à la rudesse des chants de la Coloniale :
Voi che sapete, che cosa è amor,
Je suis forban, que m’importe la gloire,
Donne vedete s’io l’ho nel cor.
Enfant de roi, fils de la charité,
Quello ch’io provo vi ridirò ;
Dans maints combats j’ai chanté la victoire,
È per me nuovo, capir nol so.
Et dans un crâne j’ai bu la liberté !
Les ours militaristes sont-ils rebutés par l’opéra ? Les mélomanes effrayés par les couplets guerriers ? Toujours est-il que les pauvres bêtes, affolées par notre tonitruant concert, ne se montrent pas.//p. 76-79

Neige et cendres//Faites 15 000 kilomètres depuis votre pays natal. Traversez onze fuseaux horaires et une chaîne de montagnes. Atteignez la base volcanologique Leningradskaïa, Kamtchatka, 1 600 mètres d’altitude, 55° 49’ de latitude nord, 160° 22’ de longitude est. Qu’y trouverez-vous ? Une lettre à vous destinée, un de vos lecteurs et l’amie d’un de vos amis… Voici battue en brèche la théorie des six degrés de séparation, selon laquelle chaque individu dans le monde n’est éloigné de tous les autres que par la médiation de six personnes. Pour fêter cette importante découverte sociodémographique, nous nous attablons devant le plat de spaghettis à la sauce tomate que la délégation névachaise en Extrême-Orient russe a cru bon de nous préparer sur-le-champ.
La rencontre de compatriotes en voyage engendre en général deux types de réactions diamétralement opposées : avouons que souvent elle agace et suscite une sensibilité exacerbée aux défauts d’autrui, comme si l’honneur national était en jeu dans chaque comportement individuel, comme si surtout, honteuse vanité, l’on était mortifié de ne pas être seul de son espèce à se trouver là. Combien de regards torves, combien de moues méprisantes s’échangent aux quatre coins du monde entre concitoyens ! Mais parfois au contraire, les circonstances, la nature du lieu et, bien sûr, la qualité des gens croisés donnent un agrément particulier à ces rencontres entre “pays”. Une petite patrie se reconstitue, fondée sur l’évidence de la langue partagée, la même géographie mentale, les souvenirs voisins, les bribes d’histoire commune. Un simple nom, “Névache”, et des images de chalets confortables et d’alpages fleuris se substituent brièvement aux modestes cabanes et au sol caillouteux de Leningradskaïa.
Après une nuit dans notre mansarde d’étudiants, nous partons faire l’ascension du Ploski Tolbatchik, par un temps de rêve qui dévoile entièrement le relief tabulaire du cratère de 4 kilomètres de diamètre, dans lequel la carte indique que se trouve un deuxième orifice plus petit, lui-même creusé d’un puits qui recèle un lac chaud. Des champs de bombes volcaniques jalonnent la montée. De toutes tailles et de toutes formes, elles miment tantôt un coquillage, tantôt un casque, plus souvent un crâne humain. Surface lisse, peau de pierre refroidie en plein vol, densité tellurique qui pèse dans la paume. “Regarde comme elles sont belles ! J’ai bien envie d’en rapporter quelques-unes. — Tu es folle, il n’y en a pas une de moins de 3 kilos ! On n’a pas assez de nourriture, et tu veux emporter des cailloux !” Deux morceaux de basalte, l’un oblong, en obus, l’autre rond comme une grenade, sont glissés en douce dans le sac à dos… Plus haut, nous marchons sur des pierres grenat pailletées d’incrustations dorées. Ni vu ni connu, quelques échantillons prennent dans une poche la place refusée à une plaque de chocolat.
Ces mille et un états de la matière dépendent essentiellement du degré de silice qu’elle contient : s’il est bas, la lave est plus fluide, et donne en se figeant un basalte mat du gris clair à l’anthracite ; moyen, et la lave, visqueuse, se solidifie en roches acides, andésites ou dacites, piquetées de particules brillantes ; est-il élevé, et c’est la noirceur brillante de l’obsidienne ou la blanche perlite. La proportion d’eau contenue dans le magma détermine la densité des roches : lorsqu’il parvient hors de la cheminée, la pression diminue, l’eau se transforme en vapeur et laisse à terre la légère pierre ponce ; s’il est saturé d’eau, la vapeur l’éparpille en cendre, en sable ou en lapilli. Les yeux rivés à terre, c’est toute la montagne qu’on a envie de mettre dans son sac ; la raison commande de ne choisir que les joyaux les mieux ciselés de l’orfèvrerie volcanique ; ainsi un caillou juste ramassé est-il jeté pour un autre plus joli, qui lui-même est détrôné trois pas plus loin par un nouveau spécimen.
Nous avançons au rythme de ces transactions incessantes, c’est-à-dire à une allure de tortue, mais bientôt la beauté d’un glacier suspendu nous fait lever le nez du sol. Craquelé, noir de cendre, il se tient au-dessus de la pente comme une vague qui hésiterait à déferler. Il faut le contourner pour accéder au bord du cratère, une cavité de 150 mètres de profondeur aux parois raides, au fond de laquelle le lac s’est tari, bu au cours des années par le siphon rocheux. Le spectacle est grandiose et sinistre : ourlé au nord d’un liseré de neige de 2 mètres de haut, l’abîme grince et chuinte, parcouru çà et là de boules de poussière qui signalent la chute d’un pan de la montagne. Un corbeau passe, et ses ailes obscures se détachent à peine sur le noir du volcan.//p. 182-184

En pays évène//Une tente conique est plantée, îlot de vie humaine, au milieu de l’austère paysage de montagne, près d’un ruisseau qui coule entre des arbres jaunissants. On nous a vus. Une toute petite fille court se réfugier sous la yourte. Un instant plus tard, deux hommes apparaissent, nous souhaitent la bienvenue et nous invitent à entrer sous l’abri de leur maison de toile. Elle ne doit pas différer beaucoup de celles dont Barthélemy de Lesseps disait il y a plus de deux cents ans que leur architecture paraissait “remonter aux premiers âges du monde”. L’ouverture en est orientée vers l’est, c’est-à-dire vers la vie.
Neuf personnes se serrent autour d’un feu qui brûle à même le sol, exhalant un filet de fumée claire qui s’échappe par un trou du toit : Vadim, un homme de 50 ans qui en paraît 70, Piotr Illitch et Anastasia, un couple de quadragénaires, Gricha et Andreï, deux adolescents, Iloana, 3 ans, enfin Ilya et deux Sergueï, tous trois la trentaine. Les liens qui unissent cette famille élargie sont difficiles à saisir de prime abord. S’il nous apparaît vite que Gricha et Iloana sont les enfants de Piotr et de l’unique femme du campement, nous avons du mal à comprendre quelle est la place qu’occupe Andreï, dont le visage fermé respire une profonde tristesse, et les trois jeunes célibataires dans cette microsociété d’altitude. Les visages plats, les pommettes hautes, les yeux intensément mystérieux de nos hôtes évènes sont une belle déclinaison du type ouralo-altaïque.
Au fond de la yourte, une chambrette est cachée par un rideau. On nous fait asseoir à la place d’honneur, sur des branches de cèdre et des peaux de renne. Des lanières de viande durcie pendent à sécher. Près de l’entrée, de gros quartiers saignants sont étendus sur des piquets croisés. Il n’y a ni mobilier ni ustensiles. La pauvreté, nue. Pourtant, on nous offre avec empressement un bol de renne bouilli, du thé et un pain léger et brûlant, qu’Anastasia pétrit devant nous et cuit dans un moule en fonte. Un poste de radio crachote dans un coin. On passe le Deuxième nocturne de Chopin. Et cette musique de salon, si raffinée, si foncièrement européenne, se trouve miraculeusement accordée à la yourte plantée sur une montagne sauvage d’Extrême-Orient.
Gricha et Iloana, vive fillette aux yeux brillants dont la timidité cède peu à peu à la curiosité qu’éveille notre présence, nous emmènent voir le troupeau qui paît au bord du lac. Il y a là plus de mille têtes, dont les robes brunes, blanches et baies dessinent un tableau bucolique dans le décor de pierre et d’eau. Les rennes se confondent si bien avec le paysage alentour, dont ils ont pris les couleurs, que nous ne les avions pas vus depuis la crête. Des velours sanglants traînent dans les branches de pin où les bêtes les accrochent. Le bruit lancinant du broutement de l’herbe se mêle au cliquetis des bois qui s’entrechoquent. Du côté du campement, le sol n’est plus qu’une arène piétinée, sans un brin d’herbe. Depuis une semaine que les éleveurs sont là, les rennes ont dévoré toute la végétation alentour. Bientôt, il faudra se déplacer d’une dizaine de kilomètres, vers un autre lieu de pâture. Piotr et Andreï, en treillis, sac de cuir en bandoulière, bâton en main, carabine en travers du corps, surveillent le troupeau à la jumelle. La nuit, l’enfant doit veiller près des bêtes. De petits chevaux vigoureux s’abreuvent aux lacets d’argent qui alimentent le lac. Assis en tailleur devant la yourte, Vadim taille un manche de poignard dans un morceau de ramure. Dans cette “civilisation du renne”, tout est utilisé de l’animal : viande, peau, bois, tendons. Il y a moins d’un siècle encore, les autochtones refusaient de vendre un renne vivant, quel que fût le prix qu’on leur en proposait. C’est dire l’importance symbolique que revêt l’animal.
Nous offrons les plus précieuses de nos provisions : fromage, lait concentré, chocolat. Faut-il avouer que nous eûmes une hésitation mesquine au moment de nous séparer du pot de confiture donné par les géologues, que nous n’avions même pas ouvert ? Mais que vaudrait le potlatch s’il ne concernait un bien d’échange fondamental ? Aussi apportons-nous le délice de myrtilles, que nos hôtes engloutissent sous nos yeux sans nous en proposer. C’est dans l’ordre des choses. Nous avons fait irruption dans leur vie sans y être invités, ils nous ont reçus et nous ont gratifiés du pittoresque que nous étions venus chercher. Malgré tout, cet ordre des choses nous fait peine : nous souffrons, pour la première fois depuis le début de notre voyage, de ne pas être débiteurs. Il y a ordinairement plus de plaisir à donner qu’à devoir et pourtant, voilà plusieurs semaines que nous acceptons avec joie d’être les obligés de ceux qui nous nourrissent. Là, soudain, face à ces plus pauvres que nous, le rapport s’inverse, et nous sentons durement notre richesse.
Nous demandons l’autorisation de planter notre tente près de la yourte. Tout le monde vient nous voir faire, curieux d’observer l’équipement de ces Français dont les guêtres et les sacs à dos ont déjà été appréciés en connaisseurs. Un cercle silencieux se forme autour de nous. Nerveux, nous plantons les piquets en ayant soin de ménager un passant déchiré sur le devant, sommairement recousu à la cabane d’Ouzon. Mais un garçon, croyant bien faire, s’avise de tendre la toile molle, tire sur le passant et l’arrache. Du coup, inattentifs, nous cassons net l’arceau de titane que nous étions en train d’enfiler dans le toit. Nous jurons contre notre maladresse. Autour de nous, le silence, gêné, s’épaissit, et chacun repart sans un mot sous la yourte pour nous éviter l’humiliation. Nous sommes vexés, stupides, avec notre beau matériel en ruine ; ils doivent bien rire, à côté, sous leur installation de bouleau et de toile de coton ! Après avoir recollé vaille que vaille l’arceau brisé avec du ruban adhésif, nous passons une nuit glaciale dans notre tente bancale.
C’est le jour de la coupe des bois et de la castration des rennes. Elles sont nécessaires pour empêcher les mâles en rut de se battre entre eux. Le troupeau est rassemblé sur le plateau, et se met à tourner spontanément en cercle dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, “à rebours du soleil”, disent les Évènes. Le spectacle est hypnotique. La forêt de bois oscille au son mat des sabots qui frappent la terre nue. Avec dextérité, les éleveurs attrapent les bêtes, par une patte ou par la ramure, d’un lancer de leur lasso de cuir. Les rennes ne sont pas des vaches : ils bondissent et se cabrent si fort qu’il faut trois hommes arc-boutés pour tenir le lasso et remonter jusqu’à la tête. Alors, l’un d’eux tient les bois et fait plier l’échine, obligeant l’animal à se coucher sur le dos. Un coup de poing sur le museau l’aide au besoin à se rendre à raison. Un homme saute sur la panse, et, en un instant, un troisième scie les andouillers tandis qu’un quatrième sectionne les bourses au couteau. Les globes translucides roulent sur la toundra. La mère de famille, cigarette au bec, court d’un groupe à l’autre, la scie à senestre, qu’elle tend à l’officiant au moment propice, et dans la dextre un sac où ballottent les testicules ramassés sur le champ de bataille. Nous craignons pour le dîner du soir… Mais ces trophées, Dieu merci, seront donnés aux chiens.
Iloana, en mal de compagnons de jeu, nous sollicite sans cesse. Quelle aubaine que ces deux étrangers complaisants qui acceptent de faire le cheval, le renne et l’ours, de se mettre à quatre pattes, de brouter, de se laisser monter, de ruer, de jouer à cache-cache, à colin-maillard, à tous ces jeux universels et simples qui ne demandent ni piles ni console et ne tombent jamais en panne ! Elle nous épuise davantage qu’une journée de marche. De temps à autre, elle appelle le chien ou attrape un énorme chat blanc, Gocha, d’une absolue placidité, qui se laisse pendre entre ses bras et accepte sans broncher d’être manœuvré dans tous les sens. Sous la tente, Anastasia essaie de contacter Esso avec un émetteur à manivelle. Dans le clair-obscur du feu mourant, tandis qu’elle mouline avec ardeur, elle ressemble à une résistante des temps héroïques, ou à quelque espionne de film noir qui chuchote des informations secrètes à son lointain commanditaire. Mais la fréquence ne passe pas ; il y a trop de nuages. Rien ne vaut finalement le bon vieux système du pinghil, ce phénomène de transmission orale que les ethnologues appellent “radio-renne”…
Qu’ont gagné les Évènes à la soviétisation de la péninsule ? Le système communiste leur a apporté l’éducation, la possibilité de faire autre chose que leurs parents et des soupes en sachet. Mais ils ont perdu leur langue, dont la transmission a été mise à mal par le système d’internat obligatoire imposé à partir de 1957 aux enfants autochtones, et ont troqué leurs beaux habits de peaux contre les hardes internationales et les vêtements militaires. Leur dénuement s’est transformé en misère. Premières victimes de la déroute de l’économie soviétique, ils tentent aujourd’hui de revenir aux activités de leurs ancêtres et de transmettre leur savoir-faire à leurs enfants, mais peu parviennent à vivre de l’élevage, comme nous l’explique Sergueï :
“Combien de familles vivent du renne dans la région ?
— Seize.
— Comment faites-vous pour les enfants ? L’école ?
— Un hélicoptère vient les chercher à la fin de l’été. Ils sont en pension à Esso, chez des amis ou de la famille, pendant que nous nomadisons en montagne.
— Toute l’année ?
— Oh non ! Il fait bien trop froid ici l’hiver ! Jusqu’à -40 °C. Nous passons les mois les plus durs au village, puis nous repartons dans les pâturages.
— Une vie rude.
— Une vie libre.”//p. 247-251

Martine Bertier, lectrice, le 21 octobre 2016 :
« Des joies, des bonheurs, la journée bouclée… au fil des pages de Kamtchatka, pour un temps passionnnant avec vous deux, moi passionnée. Le courage et l’endurance de ces deux marcheurs, le style d’une belle clarté poétique au “râpeux”, porteur d’infinies connaissances précises et pointues ! Peu à peu les pages s’amenuisent… La discrétion sur ce qui les anime, sur ce qui les relie propose un mystère léger et lumineux… jusqu’à la page 344 où explose cet impossible. Je me donne la permission de rompre le silence des indicibles pour vous rendre : sensation, impression, émotions, vibration, relation, discrétion et passion, inspiration et passion. »

Lino Francescon, lecteur, le 7 août 2015 :
« Je tenais à vous remercier pour votre récit. Je vous ai accompagné par l’imagination dans vos périples et je souhaite vous dire combien j’ai aimé votre voyage, en m’identifiant à vous et prenant part à vos péripéties et difficultés et surtout en soulignant les passages pleins de poésie et de beauté primordiale. Vos descriptions m’ont mis en extase devant ces paysages, me faisant le regard du livre et sentant le vent gifler mon torse, la pluie me pénétrer dans tout le corps, retenant le souffle en sentant l’ours si proche et m’inquiétant de peur que vous ne tombiez dans l’eau en traversant les torrents si rapides et glacés… Vraiment téméraire ! J’essayais de m’imaginer la profusion de couleurs, des fleurs, de la terre, la force et la plénitude que donnaient les espaces grandioses.
Merci pour vos descriptions détaillées, pleines d’imagination, de rythme, dans une très belle langue : j’ai apprécié énormément et j’aurais voulu que cela ne se terminât jamais ! »


Ggletaulier, www.amazon.fr, le 10 septembre 2012 :
« Attiré comme les auteurs par ces contrées encore vierges et y en envisageant un prochain voyage, je suis tombé presque par hasard sur cet ouvrage. Julie Boch et Émeric Fisset nous font partager un voyage et une aventure. On partage avec eux les épreuves nombreuses (dues parfois à une dose d’inconscience), mais aussi les moments de joies de ce voyage qui est une immersion totale dans une nature encore vierge. Les rencontres humaines sont importantes également avec une intensité d’autant plus forte qu’elles sont rares et le plus souvent chaleureuses.
Ce voyage physique est aussi pour partie un voyage intérieur qui parfois confine à l’ascèse, ce qui pour ma part “coûte” la cinquième étoile dans la mesure où je ne peux, sur certains aspects de ce discours, totalement m’identifier aux “héros”. Mais ceci n’enlève en aucun cas l’intérêt du livre et souligne même l’authenticité du point de vue des auteurs.
Ayant depuis entrepris un voyage au Kamtchatka, j’ai ressenti avec beaucoup de frustration tout l’écart qui existe entre les voyageurs qu’ils ont été et le touriste que je fus. »


Isabelle Potel, Air France Madame n° 120, octobre-novembre 2007 :
« Émeric Fisset et Julie Boch ont traversé à pied le mythique Kamtchatka, dans l’Extrême-Orient russe, paradis des ours bruns et des geysers insolents. Le récit de leur périple est si précis qu’on est littéralement embarqué. À fréquenter, au fil des pages, ces deux crapahuteurs infatigables, il semblerait que l’être humain ne soit jamais aussi heureux que lorsqu’il doit assurer sa survie, dans un corps à corps avec la nature et avec lui-même. »

Serge Mouraret, Paris-Chamonix n° 187, août-septembre 2007 :
« Le Kamtchatka ! Un pays d’ours et de volcans, aux confins de la Sibérie, le bout du monde. […] C’est encore le terrain idéal pour la randonnée aventure et en attendant de franchir la distance, cet ouvrage est déjà une invitation à parcourir ces grands espaces. Les auteurs font partager pleinement leur expérience, d’autant mieux qu’Émeric Fisset, fondateur et directeur des éditions Transboréal, a déjà réalisé beaucoup de raids et d’expéditions de par le monde. »

Johanna Nobili, Carnets d’aventures n° 9, août-septembre 2007 :
« Les auteurs ont parcouru à pied ces territoires vierges aux confins de la Sibérie, où la nature exprime pleinement sa majesté et sa puissance, et où bien peu entreprennent ce genre de voyage hors des sentiers battus. Le récit chronologique nous entraîne dans cette marche au pays des ours et des volcans, et nous fait ressentir le caractère sauvage et rude du Kamtchatka. On appréciera la qualité de l’écriture et la richesse de la documentation qui étaye de façon équilibrée le récit. Cent vingt-huit belles photos couleur richement légendées agrémentent la lecture. »

Dominique Decobecq, Lave, revue de l’Association volcanologique européenne n° 127, juillet 2007 :
« Pour celles et ceux qui, lors de leurs périples sur les volcans du monde, ont foulé les montagnes du Kamtchatka, c’est l’ouvrage à lire. Le récit permet de se remémorer avec délices tous ses instants de découverte de cette péninsule. Mais, surtout, il faut lire ce livre car on découvre un Kamtchatka comme on aurait voulu le découvrir, à pied uniquement, sans hélicoptère et camions pétaradant. […] Julie Boch et Émeric Fisset ont eu le culot, le courage et la volonté de partir au Kamtchatka pour le traverser à pied. Grâce à eux et sans efforts, nous marchons dans la tête sur la toundra et au-dessus des volcans et dévisageons les mères ours et leur progéniture, nous humons la vallée des Geysers, sentons les humeurs du Karimski et découvrons le lac du Maly Semiatchik. Un joli récit aussi pour ceux qui rêvent d’aller au Kamtchatka, car bien plus attirant que les catalogues des voyagistes. »

Gilles Fumey, Vient de paraître n° 29, juin 2007 :
« C’est par un périple de papier que commence ce voyage, un œil collé à une carte du Kamtchatka au XVIIIe siècle et l’autre compulsant la littérature que cette région reculée a fait naître chez Diderot, Bernardin de Saint Pierre et consorts. Mais il va falloir entrer dans une Russie où tout est compliqué pour se déplacer. À pied, c’est la rugosité de la terre qu’il faut mettre au défi de ne pas contrarier ce désir de feu, dans les volcans, geysers et sources chaudes d’une péninsule au nom étrange. C’est la géographie, un entrelacs de marécages miroitant sous le soleil, la taïga, “immense tapisserie verte […] piquetée de clairières jaunissantes” qui piège les voyageurs dans une tempête, non loin des îles Kouriles fouettées par la queue d’un typhon. Peut-il en être autrement sur une terre accidentée par la mythologie, dont le relief cabossé est né sous les serres du dieu corbeau Koutchou ? Dans cet espace mi-réel mi-mental, la déception guette les baroudeurs d’un âge nostalgique du voyage. Car la région est vaste, les restrictions administratives incessantes, y compris celles de marcher dans les frontières du Lopatka – secret défense oblige. Aux mythes d’une nature vierge hantée de bêtes sauvages, Julie Boch et Émeric Fisset apportent les rencontres avec les pêcheurs du détroit de Béring, les gardiens de rennes, les géologues en mission. Comme tous les puristes, ils regrettent l’héliportage de touristes dans la vallée des Geysers et l’appauvrissement du voyage comme une expérience personnelle. De cet été de découvertes, ils rapportent deux superbes cahiers photographiques encartés dans ce bel ouvrage clos par un florilège littéraire. Le claquant toponyme du Kamtchatka ne sera plus tout à fait notre Far East eurasiatique ni le pont mythique vers l’Amérique. Mais il évoque encore cette nouvelle frontière que les aventuriers aiment toujours s’inventer. »

Aurélie Taupin, Globe-Trotters n° 113, mai-juin 2007 :
« Marche courageuse ou insensée, qu’importe au fond puisque c’est ensemble que Julie Boch et Émeric Fisset l’ont entreprise, et ensemble qu’ils en ont eu raison. Choisissant les terres sauvages de la péninsule volcanique du Kamtchatka où règne l’ours brun, ils renouent ici avec l’esprit des pionniers cosaques, traversant à pied cette chaîne aussi belle qu’hostile, de volcans actifs, geysers et sources chaudes. Alors que les rares rencontres humaines prennent soudain une autre valeur, leur récit rejoint les vrais récits d’aventures dans une écriture vivante et élégante. »

Jean-Pierre Borloo, supplément littéraire du journal Le Soir, le 20 avril 2007 :
« Qui a dit que l’aventurier n’avait plus d’espace pour s’exprimer, sur cette terre surpeuplée ? La péninsule du Kamtchatka, aux confins de la Sibérie orientale, offre toutes les garanties d’une telle évasion : tracasseries administratives à la russe, grands espaces inviolés et sauvages, présence d’énormément d’ours… Cet univers volcanique parcouru à pied, les deux auteurs nous livrent un récit riche en vocabulaire et en réflexions sur les valeurs essentielles de notre société. »

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