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Une œuvre de Julie Sibony Editions Transboréal

Méditerranée

Un an de route et d’échanges
9782913955516
Prix 18,00 € Disponible EAN : 9782913955516
ISBN : 978-2-913955-51-6
ISSN : 1960-3894

« Peut-on aller jusqu’à parler d’une culture commune, d’une identité méditerranéenne ?
Je n’ai pas la prétention de pouvoir répondre de façon définitive à une aussi vaste question, sur laquelle même les spécialistes s’écharpent, mais j’ai eu envie d’aller y voir de plus près pour tenter de collecter, par un procédé ludique et subjectif, ce que pourraient être les composantes d’une telle identité. En août 2004, je suis donc partie sur les routes avec Axelle Hutchings, une amie qui partage mon goût du voyage et de la Méditerranée, et nous avons mis un an pour en faire le tour dans une petite camionnette verte. Tout au long du chemin, nous avons troqué des objets au gré de nos rencontres, en les faisant passer de mains en mains et de pays en pays. Nous proposions aux gens de nous donner quelque chose qui, pour eux, représentait la Méditerranée, que ce soit par son histoire, son usage, sa provenance, sa texture ou son pouvoir suggestif, sans que jamais n’entre en compte aucune valeur marchande. Parties de Paris avec un plant d’olivier, nous l’avons échangé à Gibraltar contre un premier objet, à son tour échangé plus loin contre un deuxième, et ainsi de suite jusqu’à former au bout d’un an une chaîne de 85 trocs : 85 rencontres et autant de regards sur la Méditerranée.
Ces objets – à l’exception du dernier d’entre eux, fruit de tous les trocs précédents – ne sont plus en notre possession ; nous les avons semés en chemin comme autant de cailloux au bord de la mer. Mais avant d’être cédé, chacun a été photographié, et cette collection d’images constitue aujourd’hui le plus fidèle des carnets de voyage, scandant le récit de notre itinéraire et dessinant en filigrane les rencontres qui ont nourri notre route. Futiles ou essentiels, évidents ou incongrus, poétiques ou terre à terre, ces objets dressent ensemble un portrait composite et aléatoire de la Méditerranée, telle qu’elle est perçue par ses habitants. Ils sont aussi la matérialisation de la chaîne humaine que nous avons tissée d’étape en étape : chaque personne est liée à la précédente ainsi qu’à la suivante par l’intermédiaire de l’objet échangé. Et puisque aujourd’hui les marchandises circulent plus facilement que les hommes en Méditerranée, nous avons voulu rétablir ainsi, même symboliquement, un lien continu entre les populations du Bassin, aussi ténu soit-il. »

Introduction – De mains en mains

Détroit – Quatorze petits kilomètres (Gibraltar)
Diaspora – Le jardin d’Edmond (Maroc)
Strates – Poupées russes (Espagne)
Bateaux – Bois de cœur (France)
Table – Le sarment, le rameau et l’épi
Frime – Entre gens de bonne famille (Italie)
Hospitalité – À bras ouverts
Femmes – Lune de miel à la libyenne (Libye)
Croyances – La foi en clair-obscur
Flânerie – L’heure de tous les regards
Tension – L’an prochain à Jérusalem (Israël)
Nuits – Trouble fête à Beyrouth (Liban)
Pagaille – Circuler n’a rien à voir
Identités – Un passé qui ne passe pas
Rivages – Nez rouge et mer bleue (Albanie)
Pêche – La matelote de Klek (Croatie)
Frontières – Un goût amer de liberté
Boucle – Bons baisers de la rive sud (Algérie)

Et aussi

Détroit – Quatorze petits kilomètres//Gibraltar… lieu symbolique s’il en est pour commencer notre voyage. Point de contact entre la Méditerranée et l’Atlantique, l’Europe et l’Afrique, en même temps que point de rupture : chaque année, des centaines de clandestins meurent en essayant de franchir les quatorze petits kilomètres du détroit sur des bateaux de fortune. Avant d’embarquer pour Tanger, où tant de regards sont braqués sur les côtes de cette Espagne si proche et pourtant inaccessible, Axelle et moi voulons prendre la mesure de la distance qui sépare les deux rives.
Nous laissons la camionnette à La Línea de la Concepción, dernière ville espagnole avant le Rocher, et passons la frontière à pied comme les 6 000 citoyens espagnols qui vont travailler tous les jours dans cette mini-enclave britannique de 6 km2, et comme les flopées de touristes qui viennent y admirer la célèbre colonie de singes sauvages. Le bus n° 3 nous dépose tout au bout de la péninsule, au pied du phare qui surplombe le détroit, autant dire au bout de l’Europe. Comme toute la zone est militaire, il n’y a aucune construction au bord de la falaise, à part une insolite mosquée, le phare et une petite boutique. La rive africaine est dissoute dans la brume, tant pis pour les photos. Nous nous rabattons sur la boutique de souvenirs, judicieusement nommée “The Last Shop in Europe”…
Nous tombons là sur le propriétaire, Michael, authentique spécimen gibraltarien qui se prête volontiers à l’examen de notre curiosité. Né à “Gib”, comme on dit ici, citoyen britannique donc, Michael a une mère anglaise et un père portugais. En plus de ces deux langues, il parle couramment l’espagnol, comme les 28 000 habitants du Rocher. “Ici tout le monde a la double culture, nous explique-t-il. Pour le business, on utilise plutôt l’anglais, on baisse la voix dans les conversations, on a la ponctualité britannique. Mais dès qu’on sort pour s’amuser, on redevient latins, on se met à parler très fort, et toujours en espagnol ! On prend ce qu’il y a de meilleur de chaque côté.” Pourtant, quand on lui demande quelle identité il revendique, il n’hésite pas une seconde : “Britannique, bien sûr !” Et inutile d’évoquer un possible rattachement à l’Espagne, il n’en est pas question, même s’il reconnaît avoir souffert de claustrophobie pendant les treize années où la frontière est restée fermée, à l’instigation de Franco, de 1969 à 1982.
Michael ne manque pas d’autodérision. Quand quelqu’un s’avise de lui demander ce que signifie le Z du sigle GBZ sur les plaques d’immatriculation locales, il répond le plus sérieusement du monde : “Z comme Zoo, Great Britain Zoo. Ben oui, on a beaucoup de singes par ici.” Une fois sur deux les gens le croient. Pas moi. À force d’insister, il finira par me lâcher la vérité : Great Britain Zone. Michael a un grain de folie very British. Peut-être à cause du vent, ou à force de rester sur ce bout de rocher à voir défiler des touristes toute la sainte journée. “Je pourrais presque écrire un traité d’éthologie comparée. J’en vois passer des millions toute l’année. Ici il n’y a pas de saison creuse.” Depuis qu’il a rebaptisé sa boutique The Last Shop in Europe, ses ventes ont augmenté de 20 %. Michael a le sens du commerce ; il préfère avoir à répéter cinquante fois par jour que non, désolé, il n’y a pas de toilettes, plutôt que de mettre une pancarte à l’extérieur, parce qu’au moins les gens entrent pour lui poser la question, et avec un peu de chance ils repartent avec deux ou trois cartes postales.
Pourtant sa vocation était tout autre. Après des études d’économie et de politique, il rêvait de travailler pour l’Europe, lui qui est trilingue de naissance. Mais il a accepté de reprendre l’affaire de son père quand ce dernier est tombé malade. “Une grosse erreur”, dit-il. À 50 ans, il a maintenant passé la moitié de sa vie dans cette boutique. Heureusement pour lui, Michael a une autre passion : les amphores antiques. Il peut du premier coup d’œil déterminer l’époque, le lieu d’origine et le contenu d’une amphore. Mordu de plongée, il a longtemps sillonné les fonds marins à la recherche de trésors engloutis, qu’il remontait à la surface lorsque la réglementation était moins stricte. Maintenant que c’est interdit, il s’est reconverti dans la pêche au thon et s’est payé un bateau avec trois copains. Tiens, d’ailleurs, si on allait faire une balade en mer ?
Et voilà comment, après un délicieux gaspacho et quelques calamars frits avalés dans un restaurant du port où le capitaine a ses habitudes, nous nous retrouvons embarquées sur son bateau à moteur. La mer est calme, et nous décrivons un grand arc de cercle autour de la presqu’île de Gibraltar. Je n’en reviens pas d’être là, au beau milieu de ce détroit mythique, porte d’entrée de la Méditerranée, si petit bras de mer et pourtant immense gouffre entre deux continents. D’un côté l’opulente Europe, démocratique, industrielle, excédentaire et vieillissante ; de l’autre l’Afrique miséreuse, exploitée, manquant de tout et crevant de sa jeunesse. Quatorze kilomètres d’eau salée, et vous changez de monde ; quatorze kilomètres, et des vies si différentes selon le côté où le destin vous a fait naître ; quatorze kilomètres qu’on ne peut traverser qu’à sens unique, promenade de santé pour les uns, mur infranchissable pour les autres. Pourtant, à faire des ronds dans le détroit, je finis par perdre le nord et le sud. Des deux côtes rocheuses que j’aperçois, laquelle est l’Afrique, laquelle est l’Europe ?//p. 6-9

Table – Le sarment, le rameau et l’épi//Il y a de cela fort longtemps, Cécrops, roi de l’Attique, fonda une ville nouvelle. Comme Athéna et Poséidon se querellaient pour en être les protecteurs, Cécrops résolut de les départager en leur lançant un défi : que chacun fasse un don à la ville, et celui dont l’offrande serait jugée la plus utile en deviendrait le patron. Poséidon, dieu de la Mer, brandit alors son trident et fit surgir un cheval impétueux. Athéna, déesse de la Sagesse, se baissa quant à elle pour toucher la terre d’où sortit un arbre éternel, aux propriétés nourrissantes et curatives. L’olivier, car tel était cet arbre, fut déclaré “le don le plus utile à l’humanité”, et Athéna obtint ainsi la protection de la ville qui porte toujours son nom : Athènes.
Si l’on ne devait retenir qu’un seul dénominateur commun à tous les pays de la Méditerranée, ce serait celui-là : l’olivier, dont le feuillage argenté recouvre les plaines et les collines. Il est le marqueur incontestable, objectif, quantifiable du monde méditerranéen. Originaire d’Asie Mineure, il a sans doute été domestiqué dès le IVe millénaire avant J.-C., et sous l’Empire romain l’oléiculture était déjà répandue dans tout le Bassin. Aujourd’hui, la Méditerranée concentre 90 % des oliviers cultivés dans le monde. Ce n’est donc pas qu’un mythe, un symbole de paix un peu éventé dans cette région du globe si souvent déchirée par les conflits, mais une réalité qui façonne les paysages et les habitudes alimentaires. Voyager un an autour de la Méditerranée, c’est avoir toujours un olivier dans son champ de vision, et de l’huile d’olive dans son assiette.
Il faut y ajouter le blé et la vigne pour obtenir la sainte trinité du régime méditerranéen. L’islam étant passé par-là, les pays musulmans se privent désormais de vin et n’ont gardé que deux de ces trois piliers traditionnels. Nous avons pourtant trouvé du vin partout, qu’il soit officiellement destiné aux touristes ou bien que la présence d’une minorité chrétienne, comme en Égypte ou en Syrie, justifie sa production et sa commercialisation. En Égypte, nous avons apprécié le rouge Omar Khayyam, du nom du grand poète persan du XIe siècle qui chantait les louanges du vin et de l’amour. En Syrie, c’est à Maaloula, village araméen au nord de Damas, que nous avons fait provision d’un vin doux local. Il n’y a guère qu’en Libye que l’interdit semble respecté à la lettre : impossible de dénicher une goutte d’alcool, même dans les hôtels cinq étoiles réservés à une clientèle internationale d’hommes d’affaires. Personnellement ça ne m’a pas manqué, je peux très bien me passer de vin en voyage. Mais les nombreux expatriés qui travaillent pour les compagnies pétrolières ne le voient pas de cet œil-là. Il faut dire qu’ils mènent une vie plutôt austère et doivent rapidement s’ennuyer, la Libye n’offrant pas une folle palette de divertissements. Un Autrichien nous a raconté sous le sceau du secret que les expatriés européens organisaient entre eux un concours de vin maison : ils achètent des centaines de kilos de raisin et fabriquent leur propre vin en toute clandestinité, dans la baignoire. Une fois par an a lieu une dégustation pour élire le meilleur cru, au cours d’une garden-party bien arrosée. Celui que nous avons goûté n’était pas médaille d’or, et pour tout dire je préfère l’abstinence à ce genre de piquette !
Quant au blé, c’est la base de la cuisine méditerranéenne, décliné en pâtes, pizzas, couscous marocain ou taboulé libanais, feuille des bricks tunisiens ou pâte filo des baklavas grecs, burek turcs répandus dans tous les Balkans par l’Empire ottoman, pour ne citer que les spécialités les plus connues, et bien sûr le pain sous toutes ses formes : pita, fougasse, brioche, baguette, gressins, galettes, parfumé aux graines de pavot, de thym ou de sésame, et qui dans tous les pays où l’on mange avec les doigts sert à prélever les aliments. J’aime beaucoup ce rapport tactile avec la nourriture, qui augmente le plaisir du goût. Car le plaisir est bien au centre de l’alimentation méditerranéenne. Les repas sont toujours des moments de sociabilité, on ne mange jamais seul, on prend son temps, il s’agit bien plus que de se nourrir. Le fait de piocher à plusieurs dans un tagine unique posé au centre de la table, ou de partager un assortiment de tapas, d’antipasti ou de mezzés que l’on fait circuler entre les convives, est déjà en soi un geste de convivialité.
Quand on part faire le tour de la Méditerranée, on s’attend à manger beaucoup de poisson. Il n’en fut rien. Hormis quelques mémorables festins en Italie, à Tunis ou Alexandrie, nous avons sans doute avalé plus de poulet-frites que de fruits de mer, apprenant à nos dépens que la Méditerranée est une mer assez peu poissonneuse, et que la pêche méditerranéenne n’alimente guère les marchés locaux. C’est surtout vrai sur la rive sud. Les pêcheurs tunisiens ou libyens, par exemple, écoulent leur prise avant même de rentrer au port : ils vendent leur poisson frais à leurs collègues italiens, qui viennent se poster à la limite de leurs eaux territoriales et transfèrent directement les cageots de bateau à bateau. Tout le monde y trouve son compte : les Tunisiens et les Libyens qui en tirent un meilleur prix que chez eux, et les Italiens qui ne se fatiguent pas à pêcher ! Le peu de poisson que l’on consomme au Maghreb est donc le produit d’une pêche artisanale et locale. Même sur la rive nord, il est finalement assez rare de manger du poisson pêché en Méditerranée – celui de l’Atlantique étant moins cher et plus abondant –, et encore plus rare de manger du poisson pêché par des Méditerranéens, car les flottilles traditionnelles et familiales tendent à disparaître, faute de compétitivité, sous la pression des flottes industrielles russe, ukrainienne ou japonaise qui dominent désormais la Méditerranée. En Grèce, une femme qui avait longtemps tenu une taverne à Paros nous raconta comment tous les restaurateurs de l’île importaient d’Espagne des calamars surgelés qui avaient été pêchés… dans les eaux de la mer Égée. La mondialisation a ses raisons que la raison ne connaît point…//p. 26-31

Flânerie – L’heure de tous les regards//Il est 19 heures, et le soir tombe sur la Méditerranée. La lumière baisse, la chaleur aussi. À Naples, Athènes, Séville, on en profite pour prendre un peu le frais : un tabouret en osier, une chaise en bois, un banc public, et la rue devient une annexe de la maison. Sur les campi de Venise, de petits attroupements se forment, où tous ont un verre à la main : c’est l’heure du spritz, l’apéro local. La Strada Nova, seule rue large et à peu près rectiligne de la ville, s’ouvre à la passeggiata. Prenez-la à un bout pour avoir toute la longueur devant vous, et marchez l’air de rien. Un peu moins vite : ce n’est pas la destination qui compte, c’est le chemin. Pas trop lentement non plus, sans quoi vous risqueriez de paraître désœuvré. Tout est dans la cadence : résolue mais disponible, absorbée mais décontractée. En version espagnole, ça se passe sur les Ramblas de Barcelone et ça s’appelle le paseo. Arrivé à l’autre bout, faites demi-tour et recommencez en sens inverse. Combien d’allers-retours ? Tout dépend de la distance à parcourir. Le Stradun de Dubrovnik en mérite au moins six ou sept, tandis que l’interminable corniche de Beyrouth se contentera d’un seul passage. À moins d’opter pour le vélo. Mais attention, ça monte, et il faudra éviter joggers et rollers qui, walkman aux oreilles, resteront sourds à vos coups de sonnette. Sur le mail d’Alexandrie, étiré d’un bout à l’autre de la baie, vous devrez choisir : marcher vers la gauche ou la droite ? Vers le fort de Qaït Bey et le phare disparu, ou vers la toute nouvelle Bibliotheca Alexandrina, reconstruite à l’emplacement de son illustrissime ancêtre ? Et pour le retour : côté ville ou côté mer ?
Sachez vous ménager des pauses. Les carrioles des marchands ambulants ne sont pas disposées au hasard : l’intervalle entre chacune correspond pile à la durée du cornet de graines de tournesol ou de l’épi de maïs grillé. Si vous avez fini avant d’atteindre la suivante, c’est que vous marchez trop lentement. Ou que vous mangez trop vite. Mais il faut une certaine dextérité pour décortiquer les pépites d’une main en tenant le cornet de l’autre. Sur l’avenue Pasteur, à Tanger, vous pourrez suivre à la trace le parcours des promeneurs : une Voie lactée d’écales blanches tapisse les trottoirs – les graines de courge ont la faveur des Marocains. Variante tunisienne : les pois chiches grillés. Syrienne : les amandes encore vertes. Égyptienne : les fèves bouillies salées et les patates douces orangées qui se dégustent tièdes dans du papier-alu. Et partout, les cocktails de fruits pressés à composer selon votre humeur.
Faites donc voir comment vous êtes habillé ? Comme pour l’allure de la marche, il faut savoir conjuguer élégance et désinvolture. Si vous êtes une adolescente croate, on ne doit pas se douter de l’heure et demie que vous avez passée dans votre salle de bains avant de descendre sur la Riva de Split ; si vous êtes un jeune Stambouliote, ne forcez pas la dose de gomina et d’eau de Cologne pour aller parader sur l’avenue Istiklal. Les femmes voilées sauront tirer parti des contraintes en concentrant leurs efforts sur certains détails significatifs : la couleur du foulard assortie au sac et aux chaussures, ou le choix de l’épingle qui le retient, discrète touche de raffinement à laquelle les connaisseurs seront sensibles. Choisissez avec soin votre compagnie : en couple s’il y a lieu, en groupes unisexes pour les célibataires, jamais seul. Dans les pays arabes, les filles se tiendront à distance des garçons mais feront bon usage des regards : le regard qui fixe, le regard qui ignore, le regard qui fuit. Elles s’appliqueront à pouffer de rire de temps en temps pour signifier qu’au fond, tout cela n’a aucune importance. Les garçons, pour leur faire plaisir, feindront au contraire que ça en a beaucoup.
Flânerie ne rime pas avec ennui. Pour peu que vous ayez le sens de l’observation, le spectacle de la rue vous offrira de quoi vous divertir. Vous vous demandez ce qui peut bien captiver ces groupes d’hommes sur cette place de Sarajevo ? Approchez-vous ! Ce sont des parties d’échecs en plein air : trente spectateurs pour deux joueurs. Même ratio autour des tables de backgammon à Alep ou Athènes. Au Caire, vous entendrez claquer les dominos avec une rapidité qui vous fera abandonner l’idée que c’est un jeu pour les enfants. Les plus téméraires pourront faire un tour de grande roue sur la place principale de Tirana, bien que la plus impressionnante soit celle au bas de la corniche de Beyrouth : tournez la tête d’un côté et vous verrez la mer, tournez-la de l’autre et vous dominerez toute la ville. Et bien sûr, pour immortaliser l’instant, n’hésitez pas à faire appel aux services d’un photographe public. Celui de la place Verte, à Tripoli, vous fera avantageusement poser sur une balancelle fleurie, avec pour figurante une gazelle tenue en laisse à vos pieds.//p. 60-63

Identités – Un passé qui ne passe pas//On vous dit Turquie, vous pensez Istanbul et Cappadoce, steppes et hauts plateaux, tapis d’Orient, visages anatoliens aux pommettes hautes, vizirs et pachas… Des images difficiles à rattacher à l’idée qu’on se fait de la Méditerranée. La Grèce, en revanche, en est souvent perçue comme la quintessence : la mer, le soleil, les maisons blanches aux volets bleus, et des ruines antiques dans un coin du tableau. La traversée de ces deux pays nous a pourtant appris que la Méditerranée ne se trouvait pas toujours là où on l’attendait. Certes, d’un point de vue strictement géographique, la Turquie s’étend à 96 % sur le continent asiatique et plonge ses racines du côté de l’Asie centrale. Mais, fidèles à notre programme, nous avons délibérément ignoré la partie continentale pour remonter l’interminable côte d’Antioche à Istanbul. Et les paysages m’ont paru incroyablement familiers. On m’aurait bandé les yeux et déposée là par surprise que je n’aurais su dire si j’avais atterri en Corse, dans les Cinque Terre italiennes, la Dalmatie croate ou l’Oranie.
Car s’il y a une unité du monde méditerranéen, elle est d’abord physique. Comme son nom l’indique, la Méditerranée est une mer intérieure cernée de masses continentales, une “mer au milieu des terres” (en latin mare medi terra). Presque partout, le littoral se réduit à un étroit ruban de plaine adossé à des montagnes qui se jettent directement dans l’eau. Il n’y a qu’en Libye et en Égypte que le désert avance jusqu’à la mer et que nous avons roulé sur du plat pendant des centaines de kilomètres. La roche est donc très présente dans les paysages, les plages sont plus souvent de galets que de sable, et cette minéralité se retrouve dans le bâti, puisque les carrières fournissent les calcaires, les marbres et les granites utilisés dans la construction. L’autre caractéristique du milieu naturel méditerranéen, c’est son climat, qui conditionne le type de végétation. En plus de l’olivier, on voit partout le figuier, le pin, le chêne-vert, le cyprès, l’amandier et le citronnier.
Il n’est donc pas très étonnant de sentir dans le sud de la Turquie les réminiscences d’autres rivages méditerranéens. Nous suivons les premiers jours une magnifique route en corniche qui serpente le long de la côte. À chaque virage, un nouveau panorama s’offre à nous, le bleu de la mer surgit à travers les pins, une enfilade de criques s’égrènent au pied des falaises. Plus au nord, à partir de Marmaris, nous arrivons dans la partie touristique, les grosses stations balnéaires où les charters déversent leurs cargaisons de vacanciers qui viennent passer des semaines à prix cassés dans des hôtels-clubs au bord de la plage. Moins séduisant, mais hélas tout aussi méditerranéen : de l’Espagne à la Tunisie en passant par la Côte d’Azur, nous avons pu constater à quel point le tourisme de masse avait défiguré le littoral. Bodrum, Kusadasi, Izmir : nous traversons des villes sans âme qui se ressemblent toutes et où nous ne nous arrêtons que pour dormir. Puis nous atteignons Istanbul, ville charnière par excellence, à cheval sur l’Asie et l’Europe, mais aussi sur la Méditerranée et la mer Noire. Bien qu’elle soit tournée vers l’Occident, on sent la force de gravité de l’immense péninsule anatolienne qui la tire irrémédiablement vers l’est. Et quand nous posons la question aux Turcs eux-mêmes, très peu nous disent se sentir méditerranéens. Je ne sais plus très bien où classer la Turquie, si tant est qu’il faille la classer. Elle me semble presque constituer une troisième rive à elle toute seule ; on oppose toujours la rive nord et la rive sud, on oublie qu’il y a une rive est. J’ai presque envie d’en ajouter une autre : la rive balkanique, qui réunirait la Serbie et la Grèce, peut-être l’Albanie. Car l’image d’Épinal de la Grèce méditerranéenne correspond surtout à la Grèce des Cyclades. Le nord du pays est une région de montagnes humides et verdoyantes. Et les villes de Thrace et de Macédoine me paraissent très… ottomanes, avec leurs maisons à colombages et leurs balcons en encorbellement. D’ailleurs, la ressemblance ne se limite pas à l’architecture : bien malin celui qui parviendra à m’expliquer la distinction entre le café grec et le café turc, les dolma et les dolmades (feuilles de vigne farcies), le baklava et le baklava. Mais n’allez surtout pas dire ça aux Grecs, eux qui s’évertuent à gommer toute trace de leur passé ottoman.
Cette occultation a fini par me mettre mal à l’aise. Alors qu’une des richesses de la Méditerranée réside dans le brassage constant de ses populations et le mélange d’influences qu’elles ont laissées sur leur passage, on dirait que la Grèce ne veut retenir de son histoire que ce qui est proprement grec. Et il s’agit bien là d’une volonté politique. Les programmes scolaires passent directement de la chute de Constantinople en 1453, fin de l’Empire romain d’Orient, à la fondation de l’État grec moderne en 1830 : quatre siècles de domination ottomane jetés aux oubliettes. On peut comprendre que les Grecs soient fiers de leur passé, car la Méditerranée, et même le monde entier, doit beaucoup à cette civilisation dans presque tous les domaines. Mais le siècle de Périclès, cela remonte quand même à deux mille cinq cents ans…
Cette amnésie collective m’a particulièrement frappée à Thessalonique. Dans mon imaginaire, je la classais au rang de ces villes mythiques dont le rayonnement, tant économique que culturel, a illuminé toute la Méditerranée. Au début du XXe siècle, c’est une ville multiethnique : sur ses 120 000 habitants, on compte 80 000 Juifs, 15 000 Turcs, 15 000 Grecs, 5 000 Bulgares et 5 000 Occidentaux. C’est l’une des quatre plus grandes villes de l’Empire ottoman, et son port en fait la plaque tournante de tous les Balkans. Elle est aussi le foyer d’une grande effervescence intellectuelle et politique. Aujourd’hui, il ne reste rien de tout cela. Thessalonique est une ville triste, uniforme, affreusement moderne. En un siècle, une série de catastrophes l’ont vidée de son âme. En 1917, elle est ravagée par un incendie qui détruit le tiers de sa superficie. Beaucoup de juifs, ayant tout perdu, partent s’installer en Europe ou en Palestine. Ils sont encore 50 000 à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Seuls 1 700 reviendront des camps d’extermination nazis. Et rien dans la ville actuelle ne laisse deviner qu’elle était, il n’y a pas si longtemps, la plus grande communauté sépharade de toute la Méditerranée, surnommée “la petite Jérusalem”.
Quant aux Turcs saloniciens, eux aussi ont disparu du paysage. En 1923, le traité de Lausanne qui met fin à la guerre gréco-turque impose un échange de population entre les deux pays : 500 000 Turcs quittent la Grèce pour la Turquie, et plus d’un million de Grecs font le chemin inverse. Mais quand les populations sont implantées depuis des générations, comment déterminer qui est “grec” et qui est “turc” ? La religion sera finalement retenue comme seul critère de nationalité : un orthodoxe d’Anatolie, même s’il ne parle que le turc, sera considéré comme grec ; tout musulman de Grèce sera considéré comme turc. Thessalonique perd ainsi une grande partie de sa population citadine et cultivée, remplacée par des réfugiés du Pont-Euxin, en majorité d’origine rurale.
Après le départ des Turcs puis la disparition des juifs, le renouvellement a été presque total. La ville est désormais peuplée d’habitants qui ne sont pas dépositaires de sa mémoire. Une mémoire que personne ne cherche d’ailleurs à entretenir. Il ne reste qu’un minaret et deux synagogues ; les cimetières juif et turc ont été rasés pour permettre l’expansion urbaine. Le phénomène est le même en Turquie, que le départ des Grecs déposséda de son passé cosmopolite. Ce n’est sans doute pas un hasard si le nationalisme est très fort dans ces deux pays, recroquevillés sur une identité exclusive aux dépens de toutes celles qui ont forgé leur histoire. Et ce nationalisme est peut-être ce qui les empêche aujourd’hui de se reconnaître dans une appartenance méditerranéenne.//p. 80-85

Lionel Bedin, Un livre dans le sac à dos, Éditions livresdumonde, juin 2010 :
« On peut lire ce livre comme il est usuel de le faire, du début à la fin, dans l’ordre des pages, mais on peut aussi faire le tour de la Méditerranée avec les seuls titres des chapitres, qui résument tout : bateaux, diaspora, table, femmes, hospitalité, frime, flânerie, croyances, identités, frontières, etc. Autre possibilité, pour se mettre dans l’ambiance, lire d’abord les vignettes qui décrivent les objets troqués et surtout pourquoi ils ont été choisis. Il s’agit évidemment à chaque fois d’un objet très symbolique de la région, du plus simple au plus riche, du plus éphémère au plus ancien, comme par exemple un pain, une nappe, un pichet, des boucles d’oreille, un pavé…
Julie Sibony est aussi une photographe, et cela se sent dans ses descriptions de lieux et de paysages. […] Ce récit est une promenade géographique et culturelle, à travers des rencontres souvent très ancrées dans la réalité et dans un environnement local, ce qui donne au premier abord une idée du grand désordre de cette entité géographique que l’on nomme “Méditerranée”, et de sa “culture”, puis, au fond, la réalité se dessine sous la forme d’un patchwork, un assemblage à première vue hétéroclite, mais qui donne à la fin une impression de cohérence. Peut-être parce qu’il y a quand même quelques dénominateurs communs. […] Selon Julie, ce serait “l’olivier, dont le feuillage argenté recouvre les plaines et les collines. Il est le marqueur incontestable, objectif, quantifiable du monde méditerranéen.”
Si le contenu est une réussite, il en est de même du contenant. Il faut mentionner la maquette assez “enlevée” de cette nouvelle collection. Format carré, de taille intéressante, caractères bien lisibles, texte en page de gauche, photos en page de droite : très actuel. »


Elisheva Zonabend, www.amazon.com, le 14 mars 2009 :
« Faire le tour de la Méditerranée pendant un an en collectant et troquant dans chaque pays un objet représentatif de la Méditerranée, voilà l’idée originale qui a donné naissance à ce voyage où chaque étape est narrée dans un style agréable et illustrée de très jolies photos. Un beau livre qu’on a plaisir à lire, regarder et… offrir. »

Clémentine Mercier, voyages.liberation.fr, le 28 février 2008 :
« L’objectif que Julie Sibony s’était fixé en entreprenant ce voyage est atteint : dessiner les contours de l’identité méditerranéenne en parcourant les 20 pays qui bordent la mer de nos ancêtres. À partir d’une intuition, elle a bâti une cartographie sensible et documentée sur une région carrefour entre l’Afrique, l’Asie, et l’Europe. Julie et Axelle – sa compagne de route, une vieille copine de lycée – ont utilisé un procédé à la fois ludique et malin pour rendre compte de leur expérience. Parties avec un petit olivier dans leurs bagages, l’idée était d’organiser une chaîne de troc et de demander aux gens rencontrés sur la route d’échanger un objet symbolique de la Méditerranée.
Des 85 objets échangés, il reste aujourd’hui une série de natures mortes : du bout de bois sculpté récolté dans la médina de Fès au chapelet musulman glané en Algérie. Une ribambelle de trésors qui témoigne de l’identité réelle et rêvée du Bassin méditerranéen. On trouve évidemment dans ce bric-à-brac – d’ailleurs très sobrement photographié – une bouteille d’huile d’olive, une voile de bateau, un verre à thé ou un carreau de céramique. Plus original, un Libanais leur a confié une corne de brume – de Tanger au Caire on klaxonne beaucoup – et une Espagnole leur a offert une robe fleurie car
“les femmes méditerranéennes sont coquettes, ont la taille fine, de petits seins et des hanches larges”.
Une femme a aussi abandonné une chemise blanche car
“quand on ferme les yeux et pense aux paysages de Méditerranée, il y a toujours du blanc quelque part, un vêtement, du linge qui sèche…” À travers ces images d’objets et les jolies pensées qui les accompagnent se dessine une région familière avec une forte personnalité. Pour Julie Sibony, si l’hospitalité est un point commun à tous les pays traversés, il y a aussi une forme de nostalgie, ardue à définir, mais omniprésente.
Il est difficile de raconter un an de voyage. On retiendra les obstacles rencontrés par les deux jeunes femmes. Il est impossible de passer la frontière entre le Maroc et l’Algérie et il faut filouter pour entrer en Israël. On se souviendra des constats amers. L’unité de l’identité méditerranéenne est d’emblée battue en brèche par l’inégalité pour ses habitants de circuler librement. Le passeport français de Julie et Axelle est un sésame que ne possèdent ni les Égyptiens, ni les Marocains ni les Algériens. On apprendra des choses plus légères aussi : que les expatriés français fabriquent du vin dans leur baignoire à Tripoli ; que pour faire de l’huile d’olive on broie l’olive avec son noyau et enfin que la majorité du poisson mangé dans le Bassin provient de l’océan Atlantique. »


Jul, Charlie Hebdo n° 808 du 12 décembre 2007 :
« Il y a une Méditerranée fictive, celle de l’axe Tripoli-Paris chère à Nicolas Sarkozy, qui professe une intégration entre les deux rives tout en bâtissant d’infranchissables murailles survolées par des charters, et il y a une Méditerranée multiple et unie, une idée de Méditerranée puisée dans les terres qui la composent. Dans un livre saisissant l’infime et le profond des pays disparates qui bordent l’antique Bassin, Julie Sibony fait exister le fil ténu qui relie ces peuples entre eux. Au terme d’une année de pérégrinations avec Axelle Hutchings, elle rend tangible, en reporter littéraire et en archéologue du quotidien, les identités déroutantes des hommes qui dessinent notre horizon : Méditerranée, Un an de route et d’échanges est un livre concret, drôle et photographique, parfait manifeste pour une géopolitique sentimentale. »

Casimiri Rabesoa, lectrice malgache :
« Je voulais vous féliciter pour votre très beau livre, Méditerranée, Un an de route et d’échanges, que je viens de me procurer. J’ai apprécié dans votre livre l’intense dimension humaine dans la description narrative et le choix des photos, votre sens de la nuance et de la légèreté pour dire et expliquer vos magnifiques rencontres, votre dévouement. »

Tanja Acimovic, lectrice bosniaque :
« Félicitations, je trouve que le livre est très beau, il transporte un esprit du Sud, de l’âme de ces cultures, tout en offrant une perception et une rencontre personnelle… »

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