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Une œuvre de Kim Hafez Editions Transboréal

Nomade du Grand Nord

En kayak avec un chien eskimo
Prix 13,90 € Disponible EAN : 9782361571894
ISBN : 978-2-36157-189-4
ISSN : 2275-1890

Un beau matin de printemps, Kim Hafez fait monter son chien Unghalak dans un kayak biplace et se met à pagayer pour rejoindre le cap Nord de l’Europe, via la Finlande. Son but : vivre une existence de nomade, de voyageur authentique. Du Grand Nord, il veut faire son ermitage, des privations son ascèse et de la contemplation sa prière. Ayant gagné la Laponie qu’ils traversent à pied, les deux compagnons hivernent dans un élevage de chiens de traîneau. Ils doublent le cap Nord et poursuivent, d’archipels en fjords, leur périple en mer de Norvège avant d’atteindre les mystérieuses côtes du Groenland, dont ils goûtent à leurs dépens la froideur glaciale des eaux. Après 13 000 kilomètres à la pagaie, ils atteignent enfin, ivres de liberté, l’Arctique canadien, en baie d’Hudson.

Prologue

Ire partie – La peur au ventre
(mars – mai 2000)
1. Au commencement, un rêve
2. Le cauchemar
3. Antifer
4. « Sois fort et tiens bon ! »
5. Souvenirs de campagnes
6. Entre Manche et mer du Nord

IIe partie – Dans la peau d’un voyageur
(mai – septembre 2000)
7. À l’ombre des canaux
8. La Providence
9. Les soixante-quatre écluses
10. La gloire… mais aux yeux de qui ?
11. Le colis
12. Dans le golfe de Botnie
13. La faim

IIIe partie – Au-delà du cercle polaire
(septembre 2000 – juillet 2001)
14. Au cœur de la Laponie
15. Il était une fois cent cinquante chiens de traîneau
16. Le cap Nord

IVe partie – Le monde des fjords
(juillet 2001 – juillet 2002)
17. Route au sud
18. Un chien de parole
19. Plus un sou
20. Ouaf !
21. Torita

Ve partie – Seuls au cœur des glaces
(juillet – septembre 2002)
22. Cap sur le Groenland
23. Le royaume des glaces
24. Écologie ou économie ?
25. La vie sauve
26. Le cri du cœur

VIe partie – Dans la forêt boréale
(septembre 2002 – septembre 2003)
27. Un sens à la vie
28. Pour 3 000 kilomètres de plus

Épilogue

Annexes
I. Un chien pour équipier
II. L’équipement

Torita//Ai-je besoin d’ajouter que j’aimais dormir veillé par les étoiles, ramasser des brindilles pour faire naître un feu ou récolter de l’eau de pluie pour étancher ma soif ? J’aimais m’étendre nu sur le sable ou sur une dalle de granite pour sentir la planète sous mes fesses, la chaleur du soleil et la caresse du vent sur mon corps. J’aimais progresser à la seule force des bras et être éclaboussé par les embruns lorsque nous fendions l’océan. J’aimais voir Unghalak suivre ma progression le long des côtes en bondissant de rocher en rocher, franchir un bras de mer à la nage, avant de reprendre sa course sur le rivage. J’aimais répondre en norvégien lorsqu’on m’interpellait en anglais. J’aimais faire réfléchir à leurs choix de vie ceux que je croisais sur ma route. J’aimais découvrir le soir un endroit désert où camper, j’aimais ancrer ma tente sur un morceau de terre qui serait mien pendant douze heures et accorder mon âme avec la paix qui règne lorsque la journée cède place au crépuscule. J’aimais contempler l’horizon à travers les escarbilles de mon feu de camp en rêvant qu’un jour je l’atteindrais.//p. 321

Le cap Nord//Là où je me trouvais, la terre était restée telle que Dieu l’avait forgée à l’aube de sa Création : belle et imposante, dangereuse et sans pitié. Pagayer dans ces lieux reculés était un réel bonheur pour les yeux. Les parois de 1 000 mètres enserrant ces gigantesques bras de mer accentuaient l’impression de profonde solitude qui enveloppe ici tout être vivant. À peine percevait-on, de loin en loin, le ronronnement d’une barque de pêcheur. Néanmoins, les fjords étaient si vastes et l’homme si éloigné que je demeurais seul. Cela faisait des jours que je n’avais salué âme qui vive. Phoques, marsouins et macareux moines y trouvaient leur compte, vivant comme moi au rythme de la mer. Progressivement, les chutes de neige s’espaçaient, remplacées par de gros flocons fondus ou un feu nourri de grêlons, souvent aussi bref qu’inattendu. Chaque heure réservait ainsi ses instants de surprise, rythmés par la force du vent. Le long des fjords, certaines plages de galets offraient des emplacements de choix pour y installer le campement. Souvent, un lit de végétation d’une diversité étonnante trahissait la présence d’une source ou d’un torrent, et les moules que le jusant découvrait, en promettant de copieux repas, rendaient alors possible un séjour prolongé en des lieux par ailleurs inaccessibles autrement qu’en kayak. La vue sur le cirque enneigé qui définissait mon horizon rendait le site exceptionnel.
Tanafjorden, Laksefjorden et Porsangen, trois fjords-mers grands ouverts au nord-est, direction dominante du vent printanier, me séparaient encore du cap Nord. Vierges d’hommes et revêtues de leur fine robe blanche, les montagnes de cette région nordique s’offraient à l’explorateur des premiers temps que j’avais l’impression d’être tant l’isolement était parfait, en découvrant avec grâce leurs vallons ruisselant de la fonte des neiges encore à ses débuts. Dans ces conditions, les difficultés de la mer étaient largement adoucies. Chaque soir, je m’endormais serein, bercé par mille chants d’oiseaux heureux d’assister tout comme moi à l’explosion d’une nature qui buvait le soleil vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Unghalak renaissait lui aussi après l’hiver sombre et glacé, se débarrassant rapidement de l’épais manteau de fourrure argentée qui l’enveloppait. Il bondissait çà et là, comme une gazelle, dans l’espoir de retomber de tout son poids sur la malheureuse souris dont il avait flairé la présence. Alors que la queue fine dépassait encore de ses babines noires, il s’allongeait près de moi, affichant le sourire niais du clébard satisfait et arborant un air innocent pour ne pas avoir à partager une proie qui, de toute façon, n’était plus partageable. Toutefois, de sa chasse je n’avais cure, si ce n’est pour le plaisir d’admirer ses impressionnantes envolées. Le véritable festin nous venait des eiders à duvet qui sillonnaient l’Arctique depuis peu par compagnies entières et des morues, aussi nombreuses et faciles à pêcher que les brochets du Nord canadien. Vidées des crabes et des poulpes que contiennent généralement leurs entrailles – ma curiosité me pousse toujours à voir ce que les autres mangent de bon –, coupées en deux le long de l’épine dorsale et posées sur une pierre plate ou à même la braise, arrosées d’huile d’olive et assaisonnées de bonnes épices (on trouve en Scandinavie un délicieux mélange de citron et de poivre), elles constituaient un mets des plus satisfaisant.//p. 239-241

Le royaume des glaces//J’avais la certitude d’être là absolument seul. Même si Torita, qui avait disparu derrière les icebergs, n’était probablement encore qu’à 2 ou 3 milles de ma position, j’avais le sentiment de me trouver soudainement sur une autre planète. Ou le premier homme sur Terre à l’aube de l’humanité.
Je progressais dans un labyrinthe de glaces qui râpaient la coque de mon kayak. Le paysage que m’offrait la côte, malgré son extraordinaire beauté, n’était pas rassurant : plus j’en approchais, plus je me rendais compte qu’il n’y avait pas un seul endroit où débarquer. Si cette portion du rivage était représentative de la côte est, j’étais mal parti. Je tirai plus fort sur ma pagaie. Il était hors de question de passer la nuit dans le kayak, quitte à atterrir sur une plaque de glace à la dérive.
Les montagnes qui s’élevaient droit vers le ciel recouvrirent bientôt tout le littoral d’une ombre glaciale. J’ôtai avec soulagement mes lunettes de glacier. Peut-être allais-je enfin distinguer une plage au cœur de ce désert minéral, dont j’appréciais à présent mieux les détails ?
Cependant, au fur et à mesure que j’atterrais, non seulement mon angle d’observation se rétrécissait, mais encore les icebergs qui m’entouraient masquaient une portion de plus en plus grande de la côte. Cela faisait une heure que j’avais l’impression de foncer droit dessus. En vain. Comme si elle en profitait pour s’éloigner à chaque fois que je contournais une cathédrale de glace. Décidément, l’échelle était tellement démesurée que l’on avait vite fait de sous-estimer les distances. Je redoublai d’effort. Heureusement, sur la mer parfaitement étale, le kayak glissait merveilleusement bien. Unghalak et moi n’échangions pas un son, de peur de rompre le lourd silence qui liait l’eau, la glace et le roc. Tout en pagayant, je priais le Dieu qui nous avait déjà tirés d’affaire plus d’une fois de nous guider vers notre lieu de campement qui, je n’en doutais pas, nous attendait quelque part entre le ciel et la mer.
La nuit tombait lorsque je décidai de faire demi-tour pour voir comment se présentait l’autre côté d’un îlot. Malgré la situation précaire dans laquelle nous nous trouvions, je ne pouvais oublier le spectacle unique qui se jouait sous mes yeux. Sous les étoiles qui s’allumaient une à une dans le bleu crépusculaire du firmament, tout était figé dans une parfaite immobilité. La mer semblait s’être endormie et les icebergs eux-mêmes se retenaient de faire le moindre bruit. Seul le rire d’un torrent qui dévalait joyeusement la paroi escarpée que je longeais résonnait jusqu’aux cimes où il prenait sa source. Le silence environnant en décuplait l’éclat. J’étais mystérieusement attiré par cette eau blanche qui creusait sa rigole de vie, micron par micron, dans les rocs millénaires qui la canalisaient. C’était purement instinctif : établir son bivouac à proximité d’une source d’eau douce est toujours rassurant. Qui savait ce que la mer nous réservait pour les jours à venir ? Or, ici, il n’était pas question de prendre le moindre risque.
Il me semblait, à mesure que je gagnais la cascade, que le rire se transformait en un chant cristallin qui envoûtait toutes les forces naturelles en présence. Je compris soudainement le silence. Je reposai sans un bruit ma pagaie sur le pont pour laisser le kayak glisser. Ce dernier, rempli à ras bord de provisions, avait une telle erre qu’il avança de plusieurs longueurs avant de ralentir, puis de s’arrêter enfin, juste devant une baie si minuscule qu’on aurait dit une fissure dans le roc de l’îlot. Au fond de la fissure s’élevait en pente douce une plage de galets finement polis qui m’invitait à débarquer. De l’autre côté de l’étroit pertuis qui me séparait de la terre ferme bouillonnaient les eaux brillantes du torrent dont les étoiles magnifiaient à présent la pureté.
Après avoir halé le kayak sur les galets, j’escaladai le plus haut rocher de l’îlot pour m’assurer qu’aucun ours ne traînait dans le coin. Puis je montai rapidement la tente et m’endormis aussitôt que je fus dans le duvet, non sans avoir pris soin de noter la hauteur de la mer et l’heure correspondante.//p. 345-347

La vie sauve//En cette matinée du 16 septembre 2002, les choses ne s’annonçaient pas trop mal : mer calme, brise dans le dos, ondée intermittente. J’en profitai pour gréer la voile. Une heure plus tard, le vent avait tourné, puis forci, et la houle de l’océan commençait à déferler sur mon bâbord, situation somme toute des plus banale, me dis-je pour me rassurer. Me penchant instinctivement dans le creux de chaque lame pour maintenir l’équilibre, je me concentrais sur la mer : je l’observais se creuser, se nouer et s’obscurcir tout autour de moi. Il était trop tard pour avaler une poignée de raisins secs : j’étais cramponné à ma pagaie. Cramponné aux vagues aussi, qui essayaient de m’envoyer valser. Attentif aux murs qui se formaient derrière moi comme aux lames qui déferlaient brusquement sous l’étrave, je continuais à pagayer en direction d’une île derrière laquelle j’espérais démonter cette voile qui m’obligeait à tant d’efforts pour faire contrepoids et ne pas chavirer.
Encore 3 kilomètres, à vue de nez. Le vent était si fort que les arceaux de mât étaient presque à l’horizontale dans leur partie supérieure. Je me surpris à jeter un coup d’œil sur mon feu de détresse fixé sur le pont, à gauche, comme pour me rappeler les gestes à faire si… Une vague sur deux déferlait, que je prenais soin d’éviter à chaque fois. J’étais propulsé à une vitesse incroyable, de 6 nœuds peut-être. En kayak, avec plus de 300 kilos de charge totale, c’est énorme. De la folie. Putain de voile, impossible de la démonter dans de pareilles conditions. Tenir bon, plus que 2 kilomètres. Unghalak, couché dans le cockpit avant, semblait terrorisé. “Sage, P’tit Gars… c’est bien, sage. On y est presque.” J’achevais à peine de rassurer mon chien que je criai : “Nooon !”, comme si j’y pouvais encore quelque chose.
Le kayak chavirait.
Je cherchai du regard la languette de ma jupe, mais ne distinguai qu’un enchevêtrement de bouts : les cordelettes de sauvegarde de la carte de la pagaie, de la thermos, du couteau, de la boussole, du feu à main et d’une boîte étanche (contenant les jumelles, le GPS et la bombe anti-ours). J’avais la tête sous l’eau. Vite, tirer sur la languette pour défaire la jupe ! Défais la jupe ! DÉFAIS LA JUPE !
Je refis enfin surface, un peu étonné de ne pas m’être coincé une jambe dans les cordages. La mer était… glacée. La température de l’eau devait même être négative, puisqu’une pellicule de glace se formait en surface lorsqu’il n’y avait pas de vent (à cette latitude, l’eau de mer commence à geler à – 2 °C). Unghalak s’était extrait de son cockpit et nageait en direction de la terre qui oscillait devant nous. Je ne pouvais rien pour lui. De toute façon, à cause de l’amplitude des vagues, je le perdis de vue immédiatement.
Je paniquai. Je tentai de m’allonger sur la carène renversée de mon bateau, car j’étais conscient que je devais sortir mon corps de l’eau si je voulais avoir la moindre chance d’en réchapper. Au moment où je poussais sur les bras pour me hisser, une vague déferla sur le kayak, qui se retourna naturellement. Je n’avais plus d’autre choix que d’essayer de monter dans mon cockpit.
La rapidité avec laquelle j’y parvins me surprit. Et me rassura un peu. Je repris mes esprits. Quoique je fisse, il fallait le faire vite, car je savais que les minutes m’étaient comptées. Je saisis la pagaie. Mais les bouts du pont, qui ne formaient à présent qu’un énorme nœud, m’empêchaient de m’en servir correctement. Comme j’étais incapable d’articuler mes doigts, trop engourdis par le froid, je tranchai les cordages au couteau, tout en prenant soin de ne pas me taillader – ce qui était difficile car je tremblais beaucoup – ni de couper le bout reliant la pagaie.
Rempli d’eau, mon bateau se révélait à la fois très stable et difficilement manœuvrable et, pour une raison que je ne compris que bien après (la commande tribord du gouvernail s’était rompue), il m’était impossible de virer pour pagayer en direction de l’île ; Dieu sait pourtant si j’essayais ! J’écrasais la pédale de droite et pagayais de toutes mes forces à gauche, mais rien n’y faisait. Je n’avais pas d’autre choix que de tenter de gagner l’île à la nage, pendant qu’il me restait encore un peu d’énergie. Une fois à terre, ma veste de pagayage rouge ferait l’affaire pour attirer l’attention et j’avais plusieurs barres de céréales dans la poche de ma jupe. Il ne me manquait plus que des vêtements de rechange sans lesquels j’étais certain de mourir de froid. Je sautai donc à l’eau, après m’être encordé au sac étanche de pont qui était rempli d’effets chauds en prévision de l’hiver.
Dès les premiers mouvements de brasse, la tentative se révéla impossible en raison de la température de la mer. Je ne parvenais pas à écarter les bras et à respirer en même temps. Je fis vite demi-tour, très inquiet à l’idée de ne pas réussir à rejoindre le kayak. Il n’était pourtant qu’à 2 ou 3 mètres de moi, mais dans les vagues…
J’y remontai en vitesse et attachai solidement le sac étanche au pont ; même si j’avais le cerveau embrouillé, j’étais conscient de son importance. Je claquais des dents. Comment avais-je pu avoir une idée aussi stupide ? J’avais déjà perdu tellement de temps et gaspillé tant d’énergie. Cela faisait plus de dix minutes que j’avais chaviré. Je devais à tout prix faire virer le kayak, car je savais que je parviendrais à aller de l’avant en pagayant, même s’il était presque complètement immergé. Toutefois, comme le gouvernail ne répondait toujours pas, je retournai à l’eau pour essayer de faire pivoter l’embarcation à la main. Je nageai jusqu’à l’étrave sans lâcher la ligne de vie qui courait de part et d’autre le long du pont, me mis dos au vent et poussai le plus fort que je pus, nageant avec les jambes. Sans succès non plus : je ne parvins pas à gagner un seul degré. Ou si j’y réussissais, le kayak regagnait immédiatement sa position en travers du vent dès que je cessais mes efforts. Congelé, je n’avais plus qu’à retourner à bord pour trouver autre chose.
C’était la troisième fois que je me hissai dans mon cockpit sans aucune difficulté, même s’il fallait cette fois que je replie mes jambes à l’aide de mes mains pour qu’elles rentrent, car elles étaient complètement rigides. Assis dans le kayak, immergé jusqu’à la taille, je saisis la thermos qui était sur le pont. J’avalai d’un trait une tasse de thé bouillant après y avoir trempé mes doigts pour retarder les gelures. Je tremblais tellement que j’avais renversé la moitié du précieux liquide.
Même si le chaud breuvage qui avait délicieusement coulé dans ma gorge m’offrait un sursis, j’avais peur. Peur de perdre la vie à cause d’un stupide chavirage. Réfléchis ! bon sang, réfléchis ! Il doit bien y avoir un moyen, me disais-je, tout en essayant de remettre ma jupe, même si j’avais depuis longtemps perdu toute sensation dans les doigts, ou de pomper l’eau hors des cockpits, gestes absolument vains puisque des paquets de mer entraient et sortaient continuellement de mon kayak à la dérive. Mais rester inactif était comme accepter de mourir. Je ne pouvais pas croire ce qui était en train de m’arriver. Le feu à main ! Je le déclenchai, car il m’avait semblé apercevoir une masse sombre au loin. La flamme, rabattue par le vent, m’enveloppa aussitôt le poignet : brûlure indolore qui m’offrit pendant un bref instant l’espoir d’un secours extérieur. Bien sûr, il ne vint pas. Je continuai alors à pomper, pagayer, écoper ou agiter ma pagaie le plus haut possible, au cas où un bateau de passage verrait le jaune de ma pelle par-dessus les vagues. J’étais pleinement conscient que ce serait bientôt la fin, car soit mon cœur, qui battait à tout rompre, me lâcherait – je me sentais déjà au bord de la syncope –, soit le froid me paralyserait. J’avais déjà le plus grand mal à contrôler mes mouvements et il me semblait que je ne parvenais plus à réfléchir correctement. J’avais trop froid. Bien sûr, j’avais prié Dieu, plusieurs fois crié même pour être certain d’être entendu, afin qu’Il vînt me sauver. Sans résultat. J’avais vraiment tout essayé. Il n’y avait plus rien à faire. Si ce n’était me laisser partir. Ce serait donc mon dernier voyage. Je baissai les bras et posai la pagaie devant moi, sur le pont. Je ne regrettais rien.
Je n’espérais plus qu’une chose : en finir au plus vite, car cela faisait bien trente minutes que je baignais dans une eau qui était à la limite de son point de congélation. C’était un miracle d’avoir seulement tenu aussi longtemps. Souffrir plus longtemps serait souffrir pour rien. Résigné, raidi, la respiration haletante, je regardai une dernière fois autour de moi. Ce que je voyais ne me faisait plus peur. Pourtant, des lames de plus de 3 mètres se refermaient sur moi. Elles paraissaient gigantesques. Mon kayak, rempli d’eau, demeurait stable. Je remarquai que j’avais perdu la voile. Tiens, le gilet de sauvetage aussi, la gourde, le couteau de pont et l’appareil photo avec ses deux objectifs. Tout cela n’avait plus aucune importance. Encore quelques secondes, une minute peut-être, et je n’aurais plus besoin de rien.
Projeté au sommet d’une vague, je crus soudain apercevoir quelque chose sur l’île. J’attendis, le cœur serré, impatient, d’être à nouveau soulevé par les flots pour… Incroyable ! Mon P’tit Gars avait réussi à gagner la terre. Sacré P’tit Gars ! Je le vis encore plusieurs fois, brièvement, à quelques secondes d’intervalle. Il me fixait du rivage, assis, la tête droite, les oreilles dressées, tout son corps tendu à se rompre vers la mer. Ce fut en lui souriant une dernière fois que, tout d’un coup, je pris conscience que l’île s’était rapprochée. Elle était à quelques centaines de mètres : le vent et le courant m’y poussaient donc depuis le début ! Comme le kayak pointait davantage en direction du large que vers l’île, je me mis à rétropagayer de toutes les forces qui me restaient. Ce fut alors que je me rendis compte que la pédale de gauche, elle, actionnait correctement le safran : je réussissais à virer en marche arrière ! L’île serait bientôt sur mon bâbord et je pouvais virer à gauche autant que je le voulais ! J’avais peine à croire que j’allais me sortir de là.
J’étais congelé. Le sang ne circulait plus que dans la région de mon cœur, me semblait-il, et sans doute encore un peu dans mon cerveau. Plus d’oxygène pour les muscles. Je me débattais avec la pagaie comme un pantin maladroitement articulé.
Une dizaine de minutes plus tard, le kayak s’engageait, je ne saurais dire comment, dans une large fissure entre les rochers, abri très relatif dans la violence du ressac. Il me fallait sortir de là avant d’avoir le crâne fracassé. Mes jambes ne répondaient plus, poids mort que je dus extraire du cockpit à la main. Malgré tout, je me retrouvai rapidement à terre. Le fait que je fusse encore en vie me paraissait tout aussi incroyable que le fait, trois quarts d’heure plus tôt, d’avoir chaviré. Mais ce n’était pas le moment d’y penser. Tremblant de froid, convulsé, je me traînai à quatre pattes, conscient de meurtrir genoux et tibias anesthésiés, mais tellement heureux d’être à terre, pour attacher le kayak à un rocher, avant de récupérer le gros sac étanche rempli d’affaires d’hiver ainsi que la précieuse thermos de thé.
Je m’affalai hors de portée des vagues qui continuaient à déferler sur ce qui restait de mon embarcation. Unghalak courut pour venir s’asseoir tout contre moi. Je ne pensais plus te revoir, mon chien. Coup de langue en pleine barbe. Toi non plus, pas vrai ? Autre coup de langue. On a eu chaud, cette fois, hein ? Mon chien me fixait du coin de l’œil, tout en tremblant. Son accostage sur les rochers parmi les rouleaux avait dû être rude, comme en témoignaient ses multiples écorchures.
Avec la moitié du corps invalide et des doigts complètement engourdis, je mis du temps à me dévêtir et à enfiler des vêtements secs. Il me fallut plusieurs minutes pour seulement ôter mes bottes. Toute force m’avait abandonné. Le sac étanche contenait une combinaison fourrée, une paire de chaussures d’hiver et des dessous chauds : exactement ce dont j’avais besoin. Je me versai une tasse de thé mais, au moment de la saisir, je la renversai. J’étais incapable du moindre mouvement précis tant j’étais raidi par le froid. Je vidai donc la thermos sur mes mains et mes pieds avant de courir en rond – jeter mes membres dans toutes les directions serait plus exact –, tombant sans cesse, jusqu’à ce que j’arrive enfin à marcher. Mes pieds étaient tellement insensibles que je perdis une chaussure et ne m’en rendis compte que plusieurs minutes plus tard. Masser vigoureusement les orteils, me forcer à mâcher une barre de céréales détrempée (curieusement, je n’avais aucun appétit), courir…
Une heure plus tard, mon rythme cardiaque commença finalement à ralentir. Sous une pluie de grêlons, je transpirai enfin. Le sang retrouvait son chemin jusqu’aux plus petits vaisseaux, me soudant la mâchoire tout en me donnant une furieuse envie de vomir, avant de m’offrir cette délicieuse sensation de brûlure intense et la certitude d’avoir évité toute gelure. Le reste n’était plus qu’une question de temps : attendre que la marée redescende, vider le kayak, le hisser à terre, installer le bivouac, puis me blottir dans le duvet en pensant que la Providence m’avait, une fois de plus, sauvé la vie.//p. 380-388

Thierry Maricourt, http://maricourt-nordique.e-monsite.com, le 27 octobre 2016 :
« Parcours étonnant que celui de Kim Hafez qui a suivi des études d’ingénieur avant d’être officier du génie dans la Légion étrangère, puis de se lancer dans des voyages à travers le monde. Dans Nomade du Grand Nord (récit publié initialement en 2006), il relate celui qu’il effectue avec son chien Unghalak dans un kayak biplace au nord de l’Europe, après une traversée du Canada. Départ : Paris ; arrivée : The Pas, au Canada, à l’ouest de la baie d’Hudson ; avec une traversée de la Suède, de la Finlande et de la Norvège. Victime d’un accident de ski, Kim Hafez a souffert d’une grave maladie durant son enfance et a choisi, à l’issue de ses études, de rejoindre la Légion. “Outre un sens profond de l’honneur, j’y découvris un esprit de corps très marqué. La camaraderie, la fraternité et les traditions soudaient l’ensemble de notre régiment.” Si cela mène au goût de la nature, de la nature sauvage, plutôt qu’aux beuveries émaillées de propos machistes et racistes, remballons vite nos réserves d’antimilitariste, nous qui aurions plutôt fait confiance à un René Dumont pour nous guider dans les étendues sauvages, nordiques ou autres. Toujours est-il que Kim Hafez a quitté la Légion pour prendre la route, qu’il s’implique dans son voyage et sait, contant mille anecdotes, nous entraîner avec lui. “J’ai commencé à randonner en milieu sauvage à l’âge de 18 ans. J’étais émerveillé d’apprendre qu’avec une carte topographique et une boussole on pouvait explorer tous les recoins de la Terre, des plus beaux aux plus lointains. […] Quant au Nord, j’y vins instinctivement, comme aimanté par un champ invisible, et j’y trouvai une autre manière de vivre.” »

T. Zangerlé, www.amazon.fr, le 29 janvier 2013 :
« J’ai préféré le premier, Unghalak, mais celui-ci mérite cinq étoiles également, ne serait-ce que pour le personnage. Si vous aimez le voyage, l’aventure, la nature : dépaysement garanti ! N’hésitez pas ! »

Olivier Nobili, Carnets d’aventures n° 4 de mai-juillet 2006 :
« Voici donc le dernier Kim Hafez que nous attendions avec impatience et que nous avons dévoré. Le positionnement de Kim est suffisamment unique dans le monde de l’aventure pour être souligné ; il fait des choses sensationnelles sans rechercher de sponsors, sans se mettre en avant, sans tenter de médiatiser, il est profondément humain et en recherche de vérité. Son récit est sincère et honnête, comme raconté à un ami, sans chercher à se produire devant un public comme c’est souvent le cas de nombreux auteurs. Nous vous recommandons donc ce livre parce qu’il est très agréable à lire, parce que l’aventure est fantastique et parce que le bonhomme est hors normes… et puis son chien est marrant ! À lire absolument. »

Un lecteur, www.fnac.com, le 13 mars 2006 :
« Nomade du Grand Nord est une suite logique dans la vie de Kim Hafez. On suit le chemin de cet homme humble et surtout très humain, aimant la solitude et les grands espaces, même si les rencontres et l’échange lui sont nécessaires. On n’a qu’une hâte quand on finit un chapitre : c’est d’attaquer le suivant et surtout qu’il reparte en voyage pour nous faire rêver à nouveau. »

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