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Une œuvre de François-Xavier de Villemagne Editions Transboréal

Pèlerin d’Occident

À pied jusqu’à Rome
9782913955677
Prix 22,50 € Disponible EAN : 9782913955677
ISBN : 978-2-913955-67-7
ISSN : 1633-9916

Séduit par une Italie rêvée, c’est à pied que François-Xavier de Villemagne a choisi de rejoindre Rome, prenant son temps sur des voies buissonnières et dessinant une boucle jusqu’à l’extrême-sud du pays avant de rejoindre la Ville éternelle et la basilique Saint-Pierre, but du pèlerinage à la tombe de l’Apôtre. Un voyage de six mois et 4 000 kilomètres, de Paris à Rome, des glaciers du Cervin aux oliveraies des Pouilles, de Florence et des hauts lieux de la Toscane à Naples et à la terre âpre de la Basilicate, nourri de rencontres et de la découverte d’une Italie méconnue. De cette confrontation avec le pays d’aujourd’hui et le pays rêvé des artistes, des œuvres d’art et de l’épopée antique naissent un regard porté sur le monde et un cheminement intérieur forgé par les rudesses de l’existence vagabonde.

1. Un passant du clair de lune

2. Bouquets

3. Matin de Noël

4. Le désir et la nécessité

5. Cabrioles

6. Les sandales de Théodule

7. Le parasol des émigrés

8. Vénus et la thébaïde

9. La magie de la villégiature

10. Le champ de l’Empereur

11. Pèlerins de l’Archange

12. Le phare du bout du monde

13. Non so più…

14. Un exquis détour

15. Les châtaignes de don Germano

16. Vient le moment

Épilogue – La nave va…

Annexe – Le voyage à Rome

Un passant du clair de lune//— Pour vous, ce sera ?
— Juste un verre d’eau…
— C’est tout ?
— …et je vous raconterai une histoire.
J’ai craint que le cafetier moustachu et ventripotent ne bougonne, mais non : il pose aimablement un verre sur le zinc pendant que je me déleste de mon sac à dos.
— Sale temps, hein ? Pour la mi-juin ! Vous venez de loin ?
— Paris. Je suis parti il y a trois jours.
Dehors, sous le ciel gris, le vent malmène les tables en plastique de la terrasse et les parasols aux marques de bière. J’ai remis une chaise sur ses pieds avant d’entrer.
— Vous venez quand même pas de là-bas à pied ? Pour venir jusqu’ici, à Donnemarie, ça doit faire…
— Environ 100 kilomètres. Si, à pied. Puis-je avoir un café ?
— T’entends ça, Jeannine ? Et vous allez jusqu’où, comme ça ?
— Rome.
— Ben dites donc ! C’est ça votre histoire ?
Non. Mon histoire c’est… J’aimerais la raconter un soir à un petit bout de chou avant qu’il ne s’endorme. À cette fillette blonde, par exemple, une nièce qui a des yeux d’un bleu si clair, cerclé d’outre-mer, que j’ai donné son regard troublant à Roxane, princesse de Sogdiane, dans le roman historique sur Alexandre le Grand dont je viens d’achever l’écriture. Mon histoire, c’est seulement essayer d’offrir parfois à la vie une allure de conte de fées. Alors voilà : “Il était une fois…”, il y a sept ans, un marcheur qui venait à pied de Paris. Après trois journées harassantes, il s’est arrêté à Donnemarie. En ce mois de mai, la chaleur était accablante et, comme il avait fort soif, il est entré dans un café pour demander de l’eau. Il n’y avait personne, hormis une jeune femme oisive derrière le comptoir. Elle a refusé tout net : “J’suis pas faite pour remplir les bouteilles d’eau. Y’a des fontaines pour ça !” Tu te rends compte, Princesse ? Refuser de l’eau à un passant !
— J’ai souvent pensé à la serveuse revêche durant ces sept années. Je me disais que ce n’était pas possible de la laisser avec son regard mauvais, murée dans une rancœur stupide. C’était injuste de ne garder d’elle que ce souvenir. J’avais envie, non, j’avais besoin de savoir qu’elle pouvait offrir, elle aussi, une chose simple, avec le sourire. Ce bar, c’était le vôtre. Voilà pourquoi j’ai été si heureux, tout à l’heure, quand vous m’avez offert le verre d’eau !
Un bon génie qui revient sept ans plus tard pour donner une occasion de se racheter.
— Vous alliez où, l’autre fois ?
J’hésite à répondre, et puis, comme j’ai commencé…
— Jérusalem.
J’explique très vite : huit mois de voyage, l’Europe de l’Est, la Turquie, le Proche-Orient, 6 400 kilomètres à pied. Je n’aurais peut-être pas dû en parler car l’aventure de Jérusalem écrase aux yeux des autres celle dans laquelle je m’engage aujourd’hui. En un sens, elle la dévalorise : “Rome, à présent ? Pfff… Facile ! Pour vous, ce n’est rien.” Eh bien, pas du tout : “J’aimerais vous y voir !” Ça, c’est la réponse du marcheur excédé à la fin d’une journée de pluie, de froid, de solitude, d’incertitude sur le logement du soir, de kilomètres inutiles parce qu’il s’est perdu. “Vous savez, ce n’est pas toujours simple…” Ça, c’est la réponse policée dans une conversation de salon lorsque tout est fini. D’habitude, les sédentaires ne comprennent pas la première : ils vous trouvent vraiment un sale caractère. Dans les yeux de certains, quand ce n’est pas sur leurs lèvres, on lit : “Après tout, vous l’avez bien voulu.”//p. 9-10

Un passant du clair de lune//L’Italie, c’est un peu la même chose : un rêve qui court du pont du Garigliano aux sérénades napolitaines, du château Saint-Ange où se joue le drame de la Tosca de Puccini à Fiesole où se sont retranchés les conteurs du Décaméron de Boccace pour fuir la peste de Florence, des flancs du Vésuve où s’est réfugié Spartacus à la douce lumière de Toscane, des ruines de Pompéi aux amours romantiques de la Graziella de Lamartine. Rome, Naples et Florence, avait résumé Stendhal. Un pays qui n’est pas une nation et que l’on conquiert avec le panache de Bonaparte au pont d’Arcole.
Et puis Rome, le Siège de Pierre, tête de l’Église. Rome : je n’y suis jamais allé.
— Pas possible ! s’exclamèrent mes amis quand je leur parlai de mon projet. Tu as voyagé jusqu’au bout du monde et tu ne connais pas Rome !
— À 43 ans ?
— Justement : n’est-ce pas une chance inouïe de découvrir Rome à cet âge ? de n’avoir encore usé ses yeux sur aucun des chefs-d’œuvre de la Ville éternelle ? Je donnerais tant pour pouvoir assister aux Noces de Figaro pour la première fois !
L’italien, je l’ai appris en lisant les livrets d’opéra. Un engouement né à 20 ans qui m’a fait courir les scènes parisiennes. Étudiant fauché, j’ai attendu des heures innombrables sur les marches du palais Garnier pour obtenir les places bon marché qui s’arrachaient deux semaines avant la représentation. Il fallait arriver vers 7 heures, parfois 5 heures ou avant – de préférence avant le premier métro. Si l’on était parmi les premiers, on repartait peu après 11 heures du matin, les traits tirés, avec une place au poulailler pour une centaine de francs ou dans un fond de loge de côté où l’on voyait convenablement à condition de passer la soirée debout. De Monteverdi à Janácek, en passant par Glück et Wagner, mais surtout les opéras italiens de Haendel et Mozart, Rossini, Bellini, Verdi, Puccini… En ce temps-là, l’Opéra de Paris proposait un abonnement “habillé” – tenue de soirée de rigueur – et le diktat populaire ne lui avait pas encore imposé les surtitrages. Alors, pour tromper l’ennui et préparer le spectacle, je lisais les livrets en version bilingue sur les marches du palais.
À force d’écumer les files d’attente à Garnier, au Châtelet, au théâtre des Champs-Élysées, on retrouve à chaque fois le même noyau de passionnés, du jeune musicien ébouriffé à la petite vieille venue avec son pliant et sa Thermos de café. On s’échange les plans et les rumeurs sur les dernières divas.
— Vous n’avez pas encore vu Così au Châtelet ? Une Fiordiligi merveilleuse…
— Et moi, je suis allée la semaine dernière à Milan pour Lucia. Elle était passable, mais le ténor, épouvantable !
Personne n’aurait eu l’idée de parler de Così fan tutte ou de Lucia di Lamermoor.
— Il faut absolument assister aux spectacles représentés aux arènes de Vérone. Aïda, par exemple. L’ambiance, les mamma italiennes qui s’installent avec le pique-nique, les gradins illuminés à la bougie, et puis le chant… J’essaie de m’y rendre chaque année.
Un soir d’hiver, j’arrive à 20 heures sur le parvis de l’Opéra : une nuit entière dehors en perspective, à grelotter dans l’espoir d’entendre Pavarotti dans L’Élixir d’amour de Donizetti. À l’aube, plusieurs centaines de personnes partagent la même interrogation :
— Viendra, viendra pas ?
Le ténor est connu pour ses défections de dernière minute. Alors, attendre quinze heures pour un remplaçant ? Le soir venu, le roi des ténors est bien sur scène. Quelques minutes avant le lever du rideau, Renata Tebaldi, l’éternelle rivale de la Callas, est apparue dans la loge d’honneur, suscitant une ovation reconnaissante et admirative. L’Élixir d’amour, ce n’est pas de la grande musique. En vérité, il n’y a dans cet opéra qu’un air : Una furtiva lagrima. Mais quel air, chanté par une telle voix ! Pavarotti triomphe, déchaînant un tonnerre de vivats. Et ce soir-là, essuyant une seconde fois la larme furtive, il bissa son air, cadeau rarissime en cours de spectacle.
Pour moi, l’Italie, c’est aussi cela : pas seulement l’amore, mais la représentation permanente, le charme et ce cabotinage sans vergogne de Pavarotti qui emporte le cœur du public devant la légendaire Tebaldi et le détourne d’elle : “L’opéra, aujourd’hui, c’est moi !”
Un pays violent où les peintres ne se contentent pas de leur atelier, où le Caravage passait plus de temps dans les tavernes mal famées que devant ses toiles et dut se résoudre à l’exil pour avoir tué un homme au cours d’une rixe. Un pays où les carabiniers arrivent toujours en retard et où les mauvaises langues prétendent reconnaître les chars d’assaut à leur unique marche avant et leurs quatre marches arrière. Si les carabiniers ont du retard, les Italiens ne s’en plaignent pas toujours, car les bandits bénéficient d’une étrange bienveillance de leur part. Ils infestaient la campagne et les forêts à l’époque où les Romantiques mirent à la mode le Voyage en Italie.
J’ai feuilleté un Guide bleu des années 1930 avant de partir. Austère et truffé de vers de Virgile ou d’Horace, de plaidoiries de Cicéron et de citations de Pline et de Tite-Live. Depuis Madame de Staël jusqu’aux années 1950, chacun y reconnaissait sans peine les versions latines sur lesquelles il avait transpiré à l’école. Parcourir l’Italie, c’était revisiter son enfance. Aujourd’hui, les classiques ont disparu pour laisser la place à des photos en quadrichromie.
La découverte de l’Antiquité in situ, les trésors artistiques et la poésie des ruines exaltée par Goethe, Chateaubriand et leurs successeurs, la nécessité d’achever le Grand Tour comme on pouvait “faire ses humanités”, voilà aussi ce qui m’attire vers ce pays troussé comme une botte de spadassin.//p. 11-13

Vénus et la Thébaïde//Un choc et un long frisson : voici Florence. Un choc, lorsque en quittant la rue sombre de Vacchereccia, je débouche presque par hasard sur la place de la Seigneurie, dominée par les sombres murs de brique du Palazzo Vecchio, et tombe en arrêt devant le colossal David de Michel-Ange, puis découvre la loggia des Lansquenets, sur le côté, où se dressent des chefs-d’œuvre absolus de la sculpture de l’Antiquité et de la Renaissance : Ménélas soutenant le corps de Patrocle mourant, un Enlèvement des Sabines, Hercule combattant le Centaure par Jean de Bologne ou encore le fameux Persée brandissant la tête de la Gorgone, par Benvenuto Cellini. On a beau connaître par l’image certaines de ces œuvres, leur relief, leur présence, la force avec laquelle elles jaillissent dans l’espace et la juxtaposition de leur perfection stupéfient. Et le fait que le David exposé à l’extérieur soit une copie du XIXe siècle destinée à préserver l’original des outrages du temps ne change pas grand-chose à l’affaire.
Dans ma vie solitaire où le souvenir d’une brève et belle rencontre peut me soutenir durant plusieurs jours ingrats, je pourrais passer des heures, sans me lasser, à tourner autour d’un seul de ces chefs-d’œuvre, à m’en imprégner, à me charger de ses perfections que j’égrènerai durant les heures monotones pour donner une âme et une beauté à la vie le long des routes sans joie. L’Enlèvement de Polyxène, par exemple : la seule statue moderne de la loggia, composition pyramidale de taille colossale à quatre personnages, taillée au XIXe siècle par Pio Fedi dans un unique bloc de marbre.
Troie vient de tomber aux mains des Grecs. Dans la ville en flammes, livrée aux pillards, Pyrrhus, le fils d’Achille, a surgi dans le palais du roi Priam. À la tête d’un parti de soldats ivres de revanche, il a saccagé, tué, massacré avec une cruauté indigne de la gloire de son père. Au milieu des cris des mères épouvantées qui errent à travers l’immense palais, au milieu du brasier et de l’effondrement des charpentes en feu, il a cherché Polyxène, la plus jeune fille du roi des Troyens, aimée d’Achille et cause de sa mort car ce fut elle qui révéla à Pâris la faiblesse du talon. Il l’a découverte, enfin, réfugiée auprès d’Hécube, sa mère, protégée par son père et son frère Politès. Sans une once de pitié, Pyrrhus vient de décapiter le vieux Priam et de transpercer Politès qui gît à ses pieds. Énée, entré par une porte dérobée et portant son père sur ses épaules, a assisté à la scène, pétrifié. Les yeux agrandis par l’horreur, il ne voit plus qu’un quatuor de personnages saisi à l’instant suprême : Pyrrhus au cœur de la vengeance, enjambant le cadavre de Politès, enlevant dans son bras gauche Polyxène éperdue qui se débat contre l’étreinte, tandis que la dextre brandit le glaive pour frapper Hécube, suppliante, qui se traîne à ses genoux, s’accroche à lui et l’implore.
Pyrrhus est divin, beau et casqué comme le dieu Mars, le visage plein de morgue, le torse athlétique, le bras en extension au-dessus de la tête, le glaive rejeté en arrière, dans un geste qui veut tout ensemble échapper aux bras d’Hécube qui l’agrippent et ajouter un élan mortel à la lame qui fendra l’air en sifflant avant le prochain battement de paupières de la mère éplorée. Hécube, “la triste Hécube, dit Dante, esclave et misérable”, la chevelure défaite, indifférente au désordre qui la laisse à demi nue et lui découvre les reins, les yeux chavirés par la douleur, une main sur la poitrine du ravisseur et l’autre glissant sur la cuisse de sa fille. Polyxène, belle comme une nymphe, déjà ailleurs, le corps torturé comme si elle se débattait dans les flammes du bûcher, au sacrifice qui l’attend. À leurs pieds, pantin désarticulé, le cadavre de Politès et, au coin de sa paupière, une larme pas encore sèche qui va couler sur sa tempe.
Énée, épouvanté, ployant sous le poids d’Anchise, s’est enfui avant de voir le glaive s’abattre sur la femme de son roi. Sous mes yeux, en un seul jaillissement, se conjuguent la jeunesse, la force, la grâce, la majesté et le désespoir. Avant que l’esprit ne cherche à comprendre cet élan suspendu, les sens sont bouleversés. La terreur et la pitié : les deux ressorts de la tragédie qu’Aristote théorisait dans son Art poétique. Cinq actes jaillis d’un seul bloc de marbre.
Ébloui par la prodigieuse virtuosité du sculpteur, on tourne autour de la composition car aucun point de vue ne suffit à l’embrasser. On s’approche pour démêler l’enchevêtrement des corps, admirer, incrédule, la pression des doigts qui s’enfoncent dans la chair de marbre, la vie qui palpite dans les veines et les drapés transparents qui dévoilent les corps. Le naturel des chevelures et les plis des vêtements. Plus près apparaissent la perfection du polissage et les coups de ciseau laissés à dessein. Puis on prend du recul et l’on découvre une des mille facettes qui avaient échappé au premier abord : le contrepoint pathétique entre le cadavre de Politès et la vitalité féroce de Pyrrhus. On tourne à nouveau…
J’y consacrerais des heures sans me lasser. Pour une statue… et dans la seule loggia, mes yeux en comptent plus de dix !
Je ne peux quitter les lieux sans un dernier regard pour le Persée fondu en 1549 : ce n’est pas seulement un bronze charmant et terrifiant, c’est l’histoire dantesque de la création. Une prouesse jamais tentée, improbable, dangereuse et rédemptrice. Cellini, terrassé par la fièvre, agonisant, qui confie la fonte à ses ouvriers puis, à l’annonce de l’échec de la tentative, se relève, se rue sur le fourneau pour rétablir et précipiter la liquéfaction du métal, dans lequel il jette des stères de bois, tous les plats, toutes les écuelles d’étain de son ménage.
Alors, je fis prendre un demi-pain d’étain qui pesait environ 60 livres, et je le jetai dans le fourneau sur le gâteau, qui, grâce au chêne qui le chauffait en dessous et aux leviers avec lesquels nous l’attaquions en dessus, ne tarda pas à devenir liquide. Quand je vis que, contre l’attente de tous ces ignorants, j’avais ressuscité un mort, je repris tant de forces qu’il me semblait n’avoir plus ni fièvre ni crainte de la mort.

L’artiste a envoyé ses gens éteindre le feu que les flammes avaient allumé sur le toit. Soudain, le moule explose avec une détonation terrifiante. Aidé de ses ouvriers, Cellini, halluciné, s’emploie à réparer les dégâts et prie le Seigneur ressuscité.
À l’instant, mon moule s’emplit, je tombai à genoux et je remerciai le Seigneur de toute mon âme. Puis, ayant aperçu un plat de salade qui était là sur un mauvais petit banc, j’en mangeai de grand appétit et je bus avec tous mes hommes. Ensuite, comme il était deux heures avant le jour, j’allai joyeux et bien mieux portant me fourrer dans mon lit, où je me reposai aussi tranquillement que si je n’eusse jamais été le moins du monde indisposé.

Après avoir laissé refroidir le bronze deux jours, Cellini brise le moule à partir du sommet et découvre progressivement la perfection de la fonte. Une perfection qu’il avait prévue et détaillée à son commanditaire, jusque dans le défaut du pied droit, imparfaitement formé.
Bien que cet accident dût me donner un peu plus de travail, j’en fus enchanté, car il devait prouver au duc que je savais mon métier.

Un choc et aussi un long frisson lorsque je longe la cathédrale aux murs parés de marbres polychromes, dominée par l’audacieuse coupole de Brunelleschi. Mais je ne peux tout voir en un jour. Même Cellini, devant la Méduse incandescente, s’interrompit pour dévorer un plat de salade. M’arrachant au premier envoûtement, je me remets en route pour rejoindre mon refuge florentin sur les hauteurs qui dominent la ville.//p. 126-153

Le phare du bout du monde//— Santa Maria di Leuca ? Pas du tout, avait corrigé une archéologue rencontrée à Martina Franca : saint Pierre a débarqué près de Tarente, à San Pietro in Bevagna. Des fouilles ont mis au jour…
On compte probablement autant de “vrais lieux du débarquement de saint Pierre” en Italie que de “vrais lieux du baptême de Jésus” sur le Jourdain.
Je rejoins la côte à Otrante, dont le cap marque le point le plus oriental d’Italie. Le vent souffle en tempête sur la vieille ville fortifiée et soulève une mer hachée qui vient se briser avec fracas sur le môle du port et déferle en arcs de cercle généreux sur la plage qui s’étend au nord des murailles. À l’aube, la ligne de crête des monts d’Albanie se profile sur le ciel orangé, à moins de 40 milles vers l’est. Otrante, sentinelle d’Occident et dont le nom, je ne sais pourquoi, sonne familièrement à mes oreilles. Je lui trouve un air de trompette, de clameur triomphale, d’oriflammes claquant en tête de mât et de voiles gonflées par le vent.
Dans la cathédrale romane des Bienheureux-Martyrs, qui rappelle la sobriété de celle de Trani, une extraordinaire mosaïque du XIIe siècle couvre le sol des trois nefs. Environ 600 figures – hommes, animaux et chimères – illustrent autour d’un arbre du Bien et du Mal l’histoire de l’homme et de la Création depuis la chute jusqu’à la rédemption, en mêlant aux scènes de l’Ancien Testament des mythes profanes comme celui du roi Arthur ou du voyage d’Alexandre le Grand au paradis.
Bizarrement, aucune représentation du Christ, et c’est peut-être cette absence qui sauva la mosaïque de la destruction par les musulmans à l’issue de la prise de la ville en 1480. Les Turcs d’Ahmed Pacha s’acharnèrent sur les fresques, mais ne s’en contentèrent pas ; ils pillèrent, saccagèrent. Ils massacrèrent aussi les rescapés du siège.
— À moins que vous n’abjuriez, et alors vous aurez la vie sauve. L’un après l’autre, huit cents hommes refusèrent et furent décapités. Leurs ossements sont exposés derrière des vitrines dans sept armoires de noyer disposées au fond d’une chapelle. Moi qui ne crains pas de dormir dans les cimetières, je détourne le regard car je me souviens d’un vieux rabbin à la barbe blanche qui guidait un groupe de visiteurs au mémorial de Yad Vashem à Jérusalem. Devant des photos montrant des hommes et des femmes nus au bord d’une fosse d’un camp d’extermination, il leur disait :
— On ne devrait pas montrer une telle infamie. Même ici. Les photos qui se trouvent dans mon dos, je refuse de les regarder et vous supplie d’agir de même. Il ne s’agit pas de nier, mais songez seulement : si c’était votre père, si c’était votre mère qui étaient là, tremblants, humiliés, à quelques secondes d’une mort horrible, accepteriez-vous de lever les yeux sur eux ? Accepteriez-vous qu’ils soient livrés en pâture au regard des autres ?
La pudeur.
Encore très vivace, le souvenir de ces hommes subsiste dans la ville d’aujourd’hui. Et le politiquement ou islamiquement correct n’a pas encore atteint ce coin reculé des Pouilles : sur une esplanade, face à la mer, s’élève une statue de bronze brandissant une croix et dédiée “aux martyrs d’Otrante par l’Italie reconnaissante”.
La reprise de la ville, l’année suivante, ne mit pas un terme aux incursions des Turcs et des Barbaresques. Les habitants du Salento renforcèrent leurs défenses, et il reste de leurs peurs et de leur résolution un long chapelet de tours de guet dont j’égrène de loin en loin les ruines massives sur la côte rocheuse et découpée qui file jusqu’à l’extrémité de la terre.

Mardi 16 octobre. Le bout du bout, quatre mois jour pour jour après le départ de Paris. Une toute petite journée, moins de 25 kilomètres que je savoure en suivant les échancrures de la côte sur la route déserte. Où est le cap ? Est-ce celui-ci ? est-ce celui-là ? Au loin progressent les cargos qui embouquent le canal d’Otrante ou en sortent. Il y a une heure encore, les falaises de calcaire chutaient dans la mer émeraude, 100 mètres en contrebas. À présent, le relief s’est assagi.
Au détour de la route apparaît enfin la silhouette du phare de Santa Maria di Leuca dans le ciel limpide, sa lanterne coiffée de noir posée sur une collerette de pierre et le long fût octogonal flanqué de la maison des gardiens, caressé par la lueur douce et dorée du soleil de fin d’après-midi. Un phare de roman de Jules Verne, planté sur un cap rocheux et dominant la mer qui scintille à ses pieds. Le phare du bout du monde.
Quatre mois tout ronds, exactement ce qu’il m’avait fallu pour atteindre Istanbul : une coïncidence que je n’ai pas cherchée, quoique je sois ravi d’y voir la symétrie d’un jardin à la française. À la vue de ce bout du monde relégué au bas de ma carte et qui ressemble à une cime, j’éprouve une brève jubilation, quelque chose qui s’apparente à la satisfaction du travail bien fait. La joie d’un succès que ne vient pas ternir la satiété qui suit les triomphes puisque, tout en atteignant ce but longtemps rêvé, je demeure en chemin vers Rome : le bonheur d’arriver tout en restant en mouvement.
Cependant, le contentement fugitif qui m’a saisi à la vue du phare ne m’aveugle pas sur la futilité et la vanité de ce que j’ai accompli. Aller à pied jusqu’au Finibus terræ ? La belle affaire ! Et saint Pierre : que suis-je venu chercher ici qui le concerne et qui me concerne aussi ?
À 100 mètres en retrait du phare s’élève la basilique construite, dit-on, sur les ruines d’un temple de Minerve. Plusieurs fois détruite, à chaque fois rebâtie. Le XIIIe siècle lui donna l’allure d’une forteresse pour la cacher aux pirates qui l’avaient plusieurs fois saccagée. À l’intérieur, un bas-relief orne la chaire, montrant l’apôtre devant les portiques effondrés, désignant d’une main la statue abattue de la déesse et brandissant l’autre vers le ciel, exaltant les vérités d’en haut pour un groupe de disciples. Le temple, rapporte la tradition, se serait écroulé au moment où l’apôtre aurait abordé le rivage.
Saint Pierre a-t-il vraiment débarqué à Leuca ? Pour être franc, lorsque j’examine la disposition de ce bout de terre – une baie assez ouverte le long d’une côte rocheuse entre deux caps acérés, pas de port naturellement abrité sinon quelques criques minuscules –, je me dis que seule une fortune de mer a pu pousser l’apôtre vers ce rivage, alors que les lignes commerciales qu’empruntaient les voyageurs de son temps aboutissaient à des ports véritables comme Brindisi ou Otrante, d’où partaient ensuite les voies principales de l’Empire. Vrai, pas vrai ? Ou même vraisemblable ? Quelle différence par rapport aux plus hauts lieux saints de Palestine ! Pour le Saint-Sépulcre ou la basilique de la Nativité à Bethléem, du moins y a-t-il un assentiment général.
Mais qui sait ? Les fortunes de mer étaient fréquentes et tout n’était sûrement pas prévu avec la rationalité que nous permet le recul des années. De toute façon, je n’y attache pas beaucoup d’importance. Je n’ai pas le culte des lieux car “l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père, mais en esprit et en vérité” (Jean, IV, 21-23).
Plus qu’un lieu, je suis venu chercher un chemin symbolique en compagnie de l’apôtre. Voilà pourquoi Rome ne suffisait pas, et pourquoi le voyage m’aurait paru incomplet si je n’étais venu jusqu’ici. Alors peu importe si la dévotion à saint Pierre semble anecdotique au village de Leuca et si, sur le front de mer, des surfeurs s’essaient aujourd’hui dans les rouleaux.//p. 255-258

Un lecteur, www.chapitre.com, le 24 février 2009 :
« Un récit passionnant, que j’ai dévoré en deux jours, et qui donne sacrément envie de se remettre en chemin. »

Éric Monard, www.onirik.net, le 17 février 2009 :
« “La durée du voyage à pied, c’est le phrasé qui transforme du solfège en musique.” Le texte de ce récit est l’illustration de ce bel aphorisme. L’auteur, François-Xavier de Villemagne au nom prédestiné (Magna Villa) est un pèlerin original autant qu’un marcheur non conventionnel : pèlerin qui veut rejoindre Rome depuis Paris seulement après être descendu tout en bas de la Botte, et marcheur qui chausse des sandales de préférence à des godillots, comme lors de précédente marches de Paris à Jérusalem ou encore dans l’Hindu Kush au nord du Pakistan ! Dès lors, l’originalité de l’homme se retrouve dans le regard qu’il porte sur le monde et sur le sens de son périple comme l’atteste cette citation en exergue. Les raisons de son départ sont exposées au fil des pages et l’on comprend qu’aucune ne supplante les autres. Pourtant une résume toutes les autres, et elle a pour nom Peggy, une Américaine rencontrée à Jérusalem à l’issue de son précédent pèlerinage, qui lui avait écrit : “Forget you ! [T’oublier !] Comment pourrais-je oublier ton regard ?” Et c’est pour recouvrer ces yeux clairs lavés par huit mois de marche et ce regard “simple, clair, posé, dense, profond” où l’on lisait la vérité que François-Xavier de Villemagne repartit.
Autant le récit du premier pèlerinage
Pèlerin d’Orient, À pied jusqu’à Jérusalem montrait un homme “malheureux comme une pierre” qui se défaisait longuement de ses cuirasses, autant ce pèlerinage-ci emporte l’adhésion pour cet homme plus en paix avec lui-même et qui pour cette raison décrit les personnes rencontrées non pour ce qu’elles lui apportent mais pour ce qu’elles lui permettent de comprendre de leurs vérités. Ainsi une Suissesse à qui il annonce qu’il priera pour elle à Rome lui répond avoir essayé plusieurs fois de croire sans avoir jamais réussi. Et François-Xavier de Villemagne de relever une sorte de regret, “peut-être aussi l’envie devant ceux qui ont reçu la grâce de croire”. Plus loin, en Suisse encore, le pèlerin, accueilli par une famille de cinq enfants dont le deuxième souffre d’autisme et d’épilepsie, est saisi de la joie de vivre qui demeure dans cette famille où cet enfant-ci “semble avoir trouvé sa juste place et pas seulement la place unique”. De même en Italie, la mère supérieure d’un couvent où ne vivent plus que quatre moniales très âgées croule sous les tâches harassantes, matérielles et spirituelles. Elle lui déclare que les moniales ayant toujours vécu ici, leur place est là et la sienne aussi. Elle acquiesce quand il parle de bonheur, “non pas une oisiveté béate mais cette certitude intime d’être à la bonne place. J’ai l’impression d’avoir formulé… l’intuition floue d’une évidence… Et je lis la reconnaissance dans son regard.”
Cette réflexion sur la juste place est récurrente dans le récit, y compris dans ses réflexions sur la juste place de la foi dans la société des hommes. Elle lui inspire une observation riche d’enseignement à la faveur d’un débat télévisé qu’il relate ainsi : “J’ai vu les convictions de l’Église défendues avec force par un homme jeune, ordinaire, moderne et pas coincé, qui ne s’en laissait pas compter et dont les avis étaient respectés par ceux qui les attaquaient… Quel bol d’air pur en comparaison de la chape laïciste qui pèse sur la France !” Vérité d’un pays, vérité des personnes. Plus au sud encore, à Otrante, point le plus oriental de l’Italie, devant les ossements exposés de huit cents hommes qui furent décapités en 1480 pour avoir refusé d’abjurer, il se remémore les mots d’un rabbin qui en appelait à la pudeur en faisant visiter le mémorial Yad Vashem à Jérusalem où sont exposées des photos de déportés nus au bord d’une fosse d’un camp d’extermination. “Les photos qui se trouvent dans mon dos, je refuse de les regarder et je vous supplie d’agir de même. Il ne s’agit pas de nier, mais songez seulement : si c’était votre père, si c’était votre mère qui étaient là, tremblants, humiliés, à quelques secondes d’une mort horrible, accepteriez-vous de lever les yeux sur eux ? Accepteriez-vous qu’ils soient livrés en pâture au regard des autres ?” Juste place, juste regard. Et parce que tout pèlerinage a une fin, la fin de celui-ci prépare merveilleusement au retour à la vie ordinaire par le compte-rendu d’une soirée à l’ambassade de France animée par un Français, prêtre et diplomate à la fois, que le regard affuté de François-Xavier de Villemagne croque sans rien perdre de l’affectation et de la prétention du personnage. Il est aussi permis de rire à se tordre pendant un pèlerinage ! Au final, de même que ce pèlerin a fait œuvre de poésie dans la citation en exergue, de même le récit de ce pèlerinage nous exhorte à faire de notre vie une poésie, au sens étymologique du terme grec
poièsis, qui est l’acte de création. »

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