ChercherRecherche avancée Panier (0)

LA LIBRAIRIE EN LIGNE DU VOYAGE D'AVENTURE


Découvrez plus de 5 000 livres et DVD d'aventure
Revenir au résultats
Une œuvre de Julie Baudin Editions Transboréal

Panaït Istrati

L’amitié vagabonde
9782361571016
Prix 14,90 € Disponible EAN : 9782361571016
ISBN : 978-2-36157-101-6
ISSN : 0753-3454

Routard céleste, éternel insoumis et conteur irrésistible, né à Braïla en 1884 et mort à Bucarest en 1935, Panaït Istrati fut un voyageur d’exception et demeure un compagnon de route envoûtant.
Par son sens de la camaraderie, ses passions éclatantes et sa révolte organique contre toute forme d’oppression, sa vie et son œuvre – du Danube à la France et du Liban à l’URSS en passant par la Suisse, des Chardons du Baragan à Nerrantsoula sans oublier Kyra Kyralina – chantent son amour profond pour une humanité frappée par la misère. Rêveur insatiable de nouveaux horizons, Istrati avait pour bagage la littérature et pour flamme l’amitié vagabonde.
Avec cet essai biographique inspiré, accompagné de miscellanées ludiques, Jacques Baujard, libraire à Quilombo, vous invite à embarquer à folle allure au côté de Panaït Istrati, de rencontre en rencontre, et à découvrir l’immense talent de cet autodidacte, que Joseph Kessel qualifiait de « prince des vagabonds ».

Introduction – « Amitié… je voudrais te chanter »

1. Un enfant parmi les brigands des plaines
Baldovinesti ~ Les chardons du Baragan ~ L’embouchure du Sereth ~ Les oncles Anghel et Dimi ~ Les haïdoucs

2. Braïla, berceau de l’humanité
Jardin public ~ La Comorofca ~ Codine ~ Frères de croix ~ Capitaine Mavromati ~ Le Karakioï ~ Dictionnaire universel ~ La platchynta

3. Escales méditerranéennes
Mikhaïl Kazansky ~ Orient ~ Égypte ~ Syrie ~ Liban ~ Sotir ~ Grèce ~ Hermann Binder ~ Bâkar ~ Domenico ~ Navire(s)

4. Avec le socialisme pour horizon
Lutte des classes ~ Baptême révolutionnaire ~ Bucarest ~ Maxime Gorki ~ Stefan Gheorghiu ~ Jeanette Maltus

5. La Suisse, refuge du proscrit
Romain Rolland ~ Antoine Bernard ~ Tuberculose ~ Istrati et le piano ~ Leysin ~ Genève ~ Josué Jéhouda ~ Premier article en français

6. Suicide sur la Croisette
Georges et Marthe Ionesco ~ Rue du Colisée ~ Promenade des Anglais ~ Photographie ~ Fait divers ~ Hautil-sur-Triel ~ Une lettre comme salut

7. Un conteur roumain à Paris
Anna Munsch ~ Kyra Kyralina ~ Maison d’édition Rieder ~ Saint-Malo ~ Prix sans Nom ~ Joseph Kessel ~ Bilili ~ Nerrantsoula

8. L’URSS et ses illusions
Christian Rakowski ~ Moscou ~ Boris Souvarine ~ Victor Serge ~ Nikos Kazantzaki ~ Athènes ~ Odessa ~ Eleni Samos ~ L’affaire Roussakov

9. Seul au cœur de la tempête
Vers l’autre flamme ~ Mensonges et calomnies ~ Lupeni ~ Vienne ~ Trieste ~ Tsatsa-Minnka

10. Face au monde, l’homme qui n’adhère à rien
Les arts et l’humanité aujourd’hui ~ Margareta Izescu ~ Monastère de Neamtz ~ L’opposant éternel ~ Méditerranée

11. Coucher de soleil à Bucarest
Retour aux sources ~ Croisade du roumanisme ~ Alexandre Talex ~ Encore des calomnies ~ Isaac Horowitz ~ L’Odyssée ~ George Orwell ~ Cimetière Bellu

Conclusion – Vers une autre flamme

Miscellanées
Chronologie ~ Références ~ Femmes ~ Livres ~ Métiers ~ Haïdoucs ~ Proverbes ~ Doïnas ~ Mets ~ Cafés ~ Bateaux ~ Ils ont dit ~ Inspiration ~ Mémoire

Introduction – “Amitié… Je voudrais te chanter”//Ne soyez pas trop sévères avec les libraires. Ce n’est pas de leur faute s’ils se montrent parfois désagréables. Certaines journées les transforment en de véritables écorchés vifs, quand seule la mélancolie s’invite dans leur magasin. Aucune âme charitable n’entre, ne serait-ce que pour échanger un bonjour. Impossible de partager leur dernière lecture avec le premier passant venu. Libraire moi-même, il m’arrive alors de douter de l’utilité de mon métier, de songer à le quitter pour fuir cette société qui préfère la vitesse d’un bolide à la caresse d’un roman. Chers collègues, tenez bon, gardez le cap et dépassez le doute. Car c’est un jour comme celui-là qui m’en a délivré. Je m’apprêtais à éteindre les lumières et à noyer ma détresse dans un demi, au troquet du coin. Un homme apparut, la quarantaine, l’allure féline, de petites lunettes devant ses yeux perçants. Il cherchait désespérément le livre Nerrantsoula. M’excusant de ne pas l’avoir, je lui proposai de le commander et l’invitai à repasser. Il ne vint jamais le chercher. Le livre est resté en plan, jusqu’à ce que son titre énigmatique et musical m’intrigue et que je me décide un soir à l’emporter. Je crois que je ne remercierai jamais assez cet inconnu. Cet homme, que je n’ai pas revu, m’a permis de découvrir le nom de Panaït Istrati. Et il m’a donné la chance incroyable d’entendre pour la première fois le refrain de sa petite porteuse d’eau, dont le seul crime fut d’aimer trop passionnément. “Au bord de la mer, sur la grève, Nerrantsoula foundoti ! Une vierge rinçait sa jupe, Nerrantsoula foundoti !” Ce n’est pas la Fanette de Jacques Brel, seulement, il m’arrive parfois à la librairie d’entendre “comme une voix”.
Peu de temps après cette révélation, une amie m’offre les Souvenirs de Boris Souvarine, l’un des opposants à la Russie de Staline. Au détour d’une page, j’ai la chance de croiser à nouveau le chemin d’Istrati. Intrigué par le portrait que dresse Souvarine de cet “exalté”, je me procure ses ouvrages disponibles et me lance à corps perdu dans leur lecture. Emporté par le tourbillon de ces récits, j’ai remonté le fil de sa vie et y ai découvert, sous les amas de l’histoire, un trésor de la littérature.
“Je suis incapable d’imaginer une histoire que je n’ai pas vécue”, prévient-il dans Méditerranée (Lever de soleil). Dans cette phrase réside l’œuvre de Panaït Istrati. Sa vie est la matière qui lui a permis de façonner des histoires et de composer des livres. Les pages autobiographiques consacrées à ses amis se révèlent être de véritables paysages humains, qui incarnent les multiples facettes de sa personnalité. Après avoir vagabondé les trente premières années de son existence, en Grèce, en Égypte, au Liban, en Suisse, et davantage encore, il décide de réaliser l’un de ses rêves d’enfant : apprendre le français. À l’âge de 37 ans, il écrit son premier roman : Kyra Kyralina. Encouragé par Romain Rolland, qui est alors “au-dessus de la mêlée” littéraire, le feu du conteur roumain embrase les cœurs de la France entière. Un brasier que certains ne tarderont pas à éteindre volontairement. Car Istrati a un terrible défaut : il dit tout. Y compris la vérité. Après un séjour en URSS, six ans avant Gide, il dénonce, malgré son attachement au communisme, les mensonges du régime bolchevique. Un point de vue qui lui vaut de devenir la cible des staliniens. Évincé du milieu littéraire qui vient de le porter aux nues, Istrati meurt en 1935, ruiné et abandonné de tous – ou presque.
“Se livrer tout entier ou pas du tout est le seul don qui convienne aux passionnés et leur assure les vraies conquêtes.” J’ai suivi son conseil et suis parti sur ses traces en Roumanie. Je me suis imprégné de la magie de ses romans. Braïla, la ville de son enfance, n’est plus le carrefour cosmopolite où Grecs, Roumains, Turcs et Tziganes construisaient un avenir commun. Pourtant, un peu d’imagination et nous voilà au cœur d’un de ses chapitres. En étant attentif, on peut croiser sur un banc public son ami Mikhaïl, le livre Jack à la main, Strada Graznitva. La pâtisserie de la place Georghe Doja, juste en face du belvédère, ne peut-elle être celle où Kir Nicolas cuisinait sa platchynta ? Certes, on ne voit trace de Procop et de son salon de thé, mais cet homme à l’allure de bagnard à la terrasse d’un café n’a-t-il pas quelque chose de Codine ? Demeure en paix, Panaït, même si Braïla n’est plus celle que tu as connue, son jardin public surplombant ton cher Danube reste le rendez-vous des éternels amis et des amours éphémères.
À Bucarest, la présence d’Istrati est discrète. Camelia Spanescu, mon hôtesse, m’y a guidé en quête des souvenirs du vagabond. Elle m’a conté, de rue en rue, de quartier en quartier, nombre d’anecdotes sur le damné bandit. Véritable personnage de roman, Camelia est une “fille du feu”, sortie tout droit de l’univers de Panaït. C’est elle également qui m’a révélé le secret de la philosophie d’Istrati : le don de soi est le plus beau cadeau que l’on puisse offrir à autrui. “En l’aimant, m’explique-t-elle, vous intégrez ma famille spirituelle. Nous sommes donc en famille, cher istratien. La grande famille des ‘rêveurs qui sont le sel de la terre’.” Et que de fois m’a-t-on reproché de trop rêver ! Je suis, paraît-il, utopiste, romantique, idéaliste – au choix. Mon principal défaut d’après certains : j’aimerais que cela soit tous les jours Byzance. Pourtant, peu de gens savent que les rêveurs ont toujours raison ; eux ont au moins le courage de rêver. Istrati en était conscient. Et il me l’a prouvé dans chacun de ses livres et de ses voyages : un homme sans rêve est un mort-vivant. Le plus petit espoir, aussi infime soit-il, est fait pour grandir. Peu importe s’il se consume au bout d’une heure ou d’une vie. Il aura existé. Et c’est tout ce qui importe. Alors, comme Istrati, “je me livre sans marchander, avec frénésie. Cela coûte cher, mais jamais les déceptions subies n’ont diminué, jamais elles ne diminueront la somme de mes désirs. Avec la rage du joueur je cherche partout ma fortune. Je joue toujours gros jeu, car je déteste la mesquinerie. Si je me trompe, je ne perds rien : c’est l’autre qui perd. On ne perd rien quand on se livre entièrement” (Nerrantsoula). Peu importe le nombre de batailles perdues – et elles sont nombreuses, croyez-moi – une seule victoire les efface. Un seul rêve réalisé et les innombrables échecs ne sont plus que poussière.
Depuis, le double littéraire d’Istrati, Adrien Zograffi, est devenu un formidable compagnon de route. Je partage avec lui mes joies et mes peines. J’imagine sa présence la nuit, à Conflans-Sainte-Honorine, capitale de la batellerie et ville de mon enfance. Il se tient aux côtés de mes meilleurs amis et, cette fois, c’est à lui de nous écouter. Dans nos histoires, les héros ne sont pas les pêcheurs des eaux grises du Danube, mais les bateliers errant sur la Seine et ses méandres. Il n’est plus question du Destin qui condamne, c’est le Progrès et ses chimères qui ravagent. Une tragédie où les dés semblent jetés d’avance. Qu’importe l’issue, nous jouons notre vie sans temps mort. Nous savons que seul le combat est digne d’intérêt. Alors, le temps d’une soirée, nous devenons des haïdoucs, ces bandits au grand cœur qui peuplent Les Récits d’Adrien Zograffi. Comme eux, nous empruntons les chemins de fortune et échafaudons des plans pour détrousser les riches et rendre aux pauvres leur dû. Comme Élie le Sage et sa flûte ensorcelante, un ami nous berce avec les notes de sa guitare. Un autre déclame des vers qui toucheraient même le cœur de Cosma et de ses redoutables arquebuses. Et moi, la tête dans les étoiles, un livre d’Istrati en poche, je m’enivre du doux vin de l’amitié, auquel il s’est abreuvé sa vie durant. “Amitié… Je ne t’explique pas : je voudrais te chanter…” dit-il dans Mikhaïl. Malheureusement, je suis un exécrable musicien, doublé d’un piètre chanteur.
Comment cet homme, qui fut le premier à se dresser contre le totalitarisme soviétique, peut-il être à ce point oublié ? Je ne le comprends toujours pas. Encore plus étrange lorsqu’on célèbre les écrivains à avoir suivi son chemin. Peu de gens connaissent l’histoire de ce révolté par nature. C’est en partie pour cela que cet auteur a autant d’importance pour moi aujourd’hui. Les exclus, les marginaux, les oubliés de l’histoire me sont plus sympathiques que les personnages présentés dans les manuels scolaires. Et, dans quelques années, j’espère que l’on pourra ne plus rougir à l’idée de prononcer son nom à côté de ceux de Kerouac, Cendrars ou Hemingway. Entretenir la mémoire des vaincus est la seule manière de conquérir un jour prochain l’empire de nos rêves.
Ma découverte de l’écrivain-voyageur coïncide avec la renaissance de l’association des Amis de Panaït Istrati. Faisant miennes les valeurs qu’il prônait, j’ai rejoint cette “armée des ombres”. Ce sont Joseph Kessel, Édouard Raydon et Alexandre Talex qui ont permis, entre autres, sa redécouverte en France dans les années 1970. Grâce à sa publication chez Gallimard, ils ont réussi à sauvegarder les œuvres romanesques d’un auteur qui a consumé sa vie jusqu’au dernier souffle. Christian Delrue et Monique Jutrin sont leurs dignes héritiers. Linda Lê, en éternelle franc-tireuse des lettres, a elle aussi entretenu la flamme. Je n’aurais pu, sans leur soutien et leurs encouragements, mener à bien ce projet.
“Une vie d’homme ne se raconte ni ne s’écrit. Une vie d’homme qui a aimé la terre et l’a parcourue est encore moins susceptible de narration. Mais quand cet homme a été un passionné, qu’il a connu tous les degrés du bonheur et de la misère courant le monde, alors, essayer de donner une image vivante de ce que fut sa vie, c’est presque impossible. Impossible pour lui-même d’abord ; ensuite, pour ceux qui doivent l’écouter”, lit-on dans les dernières pages de Kyra Kyralina. Il s’agit vraisemblablement de l’un des rares points de désaccord entre nous : une vie d’homme généreux envers ses prochains et solidaire envers les plus démunis ne peut que se raconter. Une vie d’homme, modèle d’intégrité et de sincérité, doit servir d’exemple. Ne vous méprenez pas, il ne s’agit aucunement de l’une des histoires des Mille et Une Nuits. Néanmoins, Shéhérazade l’aurait choisi pour amant, Sinbad comme capitaine, et Aladin en aurait fait son génie. Asseyez-vous confortablement et ne soyez pas impatients. Longue est la nuit lorsqu’elle appartient aux rêveurs. Avec la littérature comme bagage, la révolte au cœur et l’amitié pour horizon, laissez-moi vous conter ce que fut la vie de Panaït Istrati.//p. 7-13

Ulysse Baratin, La Nouvelle Quinzaine littéraire n° 1138, du 1er au 15 novembre 2015 :
« Couvert d’un injuste opprobre, Istrati finit ses jours dans l’isolement et l’amertume. Avant cela, il avait été docker sur le Danube, photographe itinérant en France et en Suisse, peintre en bâtiment partout, gréviste, amant et arpenteur déshérité de la Méditerranée, d’Athènes à Alexandrie. C’est là la matière de ses tumultueux romans, à la jonction du récit d’aventure et de la littérature de voyage. De cette vie hors du commun, Jacques Baujard fait un vibrant récit dans Panaït Istrati, L’amitié vagabonde. Membre de la librairie parisienne Quilombo, ce jeune auteur contribue à l’actuel regain d’intérêt pour Istrati. Introduction à une œuvre trop peu lue, ce petit ouvrage rend palpable une camaraderie pérégrine toujours à la recherche de territoires affranchis des contraintes sociales.
L’exaltation de ces textes interdisait une analyse à tête froide ou une sage narration. Subjectif, ce livre est donc, entre autres, un dialogue ponctué d’interjections enthousiastes : “Non, Istrati, rassure-toi, tu es loin d’être seul. Et si les amis d’autrefois ne sont plus, ceux d’aujourd’hui et de demain sont bien présents.” Entre les lignes se fait jour l’intensité d’une rencontre littéraire. De celles qui font prendre des chemins insoupçonnés à une existence. Ou donnent envie de partir subitement dans le fin fond de la Roumanie. C’est ce qui est arrivé à Baujard, et à bien d’autres lecteurs d’Istrati… Même, emporté par son empathie, le biographe en vient parfois à mimer la tonalité effusive caractérisant l’écriture istratienne. Cette contamination stylistique convainc, tant le lyrisme de cet opuscule résonne avec les pages si poignantes d’humanité du romancier.
Redécouvert à intervalles réguliers par les mouvances libertaires et les amateurs de péripéties orientales, Istrati n’avait en réalité jamais disparu. C’est que, pour paraphraser Marx parlant de la révolution, l’œuvre d’Istrati est “une vieille taupe qui sait bien travailler sous terre pour apparaître brusquement”. Longtemps enfouie dans l’obscurité éditoriale, la voici qui émerge de nouveau. Cette réapparition aujourd’hui n’est pas fortuite. Elle correspond aux besoins émotionnels et politiques de nouvelles générations. »


Marc Semo, Libération n° 10709, les 24-25 octobre 2015 :
« Cette biographie inspirée est elle-même née d’un coup de foudre. Libraire, Jacques Baujard se plongea par hasard dans un livre commandé par un client et non réclamé. C’était Nerrantsoula, histoire de vie et de mort à Braïla, ville de l’enfance d’Istrati. Puis, en lisant les souvenirs de Boris Souvarine, il retrouva ce romancier qui, communiste de cœur, osa parmi les premiers dénoncer les horreurs du stalinisme. “Istrati a un terrible défaut : il dit tout. Y compris la vérité”, écrit Baujard. Dissident avant l’heure mais se refusant à passer dans l’autre camp, Istrati mourut seul et misérable, évincé par cette intelligentsia communiste qui l’avait un temps porté aux nues. »

Nicolas Norrito, CQFD n° 136, octobre 2015 :
« La biographie d’un auteur mérite toujours d’être questionnée pour qu’elle donne à entendre de son époque – et de la nôtre. Le tout récent essai Panaït Istrati, L’amitié vagabonde ne déroge pas à cette règle.
Écrivain roumain d’expression française né à Braïla en 1884, mort à Bucarest en 1935, Istrati a grandi au pays des haïdoucs, ces brigands au grand cœur, puis a traîné ses guêtres dans tout le Bassin méditerranéen pour finalement s’ancrer en France où sa rencontre avec Romain Rolland (prix Nobel de littérature 1915) est déterminante. Là, le peintre en bâtiment, l’homme aux semelles de vent, convoque l’imaginaire picaresque de son enfance et se fait conteur. Ses premiers récits (
Kyra Kyralina puis Oncle Anghel en 1924) sont plébiscités ; pour la presse, Istrati devient dès lors le “Gorki balkanique”.
Sa vie bascule à nouveau en 1929 : au terme d’un séjour de seize mois en URSS, il publie
Vers l’autre flamme (éditions Rieder), l’un des premiers textes à dénoncer la réalité concentrationnaire de l’URSS, sept ans avant le témoignage de Gide. Sur ce coup, il est lâché par tous, en premier lieu par Romain Rolland. Tuberculeux, désabusé, le vagabond roumain se meurt peu à peu. Il ne compte plus qu’une poignée d’amis, parmi lesquels Joseph Kessel (convoqué dans de fortes pages par le biographe).
“Il n’avait guère de connaissances en matière de marxisme ni de souci à cet égard : ses sentiments lui tenaient lieu de doctrine, son instinct le rangeait du côté des pauvres, des exploités, des victimes. Et des révoltés de toute sorte”, écrivait Boris Souvarine en 1981.
Auteur adulé dans les années 1920, redécouvert dans l’après-68 puis effacé par les sinistres années 1980, Istrati semble jouir d’une nouvelle jeunesse depuis la réédition de la quasi-totalité de son œuvre chez Phébus, et plus récemment quelques perles aux éditions de L’Échappée.
La biographie de Jacques Baujard, empreinte d’empathie et de lyrisme, rappelle la nécessité de lire ce pionnier, qui a su dénoncer la double faillite du socialisme autoritaire et de la social-démocratie. Puisque le champ des possibles semble s’entrouvrir à nouveau – et que “dans nos ténèbres, toute la place est pour la beauté” (René Char) –, lisons
Nerrantsoula. »

Jean-Pierre Longre, jplongre.hautetfort.com, le 2 septembre 2015 :
« Une biographie supplémentaire de Panaït Istrati ? Celle de Monique Jutrin, récemment rééditée, ne suffisait-elle pas ? Sur le plan documentaire, si, bien sûr. C’est une somme. Mais le livre de Jacques Baujard est d’un autre genre – outre le fait qu’il confirme la renaissance d’un écrivain qui, c’est justice, reprend sa place dans le paysage littéraire européen. Un écrivain qui est aussi un personnage romanesque. Et de fait, cette biographie, tout en répondant aux critères du genre (les grands événements de la vie, les ouvrages, la chronologie, des documents, une carte des voyages…), se lit comme un roman. Car l’auteur ne se contente pas de reconstituer la vie d’un autre. Il raconte comment lui-même ressent cette vie, comment Panaït Istrati, qu’il a découvert, jeune libraire, par le hasard d’une commande faite par un client négligent, est devenu pour lui un ami qu’il a suivi à la trace dans ses œuvres et, sur place, dans son pays d’origine, qu’il a parcouru par la même occasion.
La destinée d’Istrati, on le sait, est pleine de péripéties, de malheurs, de bonheurs, de désespoirs, d’espoirs, de rebonds. L’homme a souffert, a aimé, a beaucoup travaillé, bourlingué, s’est toujours battu – pour vivre, pour apprendre le français, pour changer le monde, pour les autres –, en dehors des sentiers battus, des dogmes et des schémas tout faits (ou disons que de ceux-ci, il est revenu, constatant que la liberté et l’amitié sont les vrais critères, ce qui lui a valu la haine des idéologues de tout bord). Jacques Baujard nous rappelle tout cela, se référant maintes fois à l’œuvre du conteur, à sa correspondance, à ses réflexions, et nous donnant en prime, en de beaux et émouvants mélanges finaux, des aperçus de “l’univers de Panaït Istrati” – ses amis, ses amours, ses lectures, ses métiers, ses personnages, bien d’autres choses encore.
Surtout, on sent une profonde connivence entre le libraire libertaire d’aujourd’hui et l’écrivain vagabond mort en 1935. C’est un dialogue entre amis qui s’établit, en des écritures qui tendent à se confondre, départagées par les seuls guillemets, le tout aboutissant à une profession de foi commune. “De la même manière que Panaït Istrati, il vaut mieux se concentrer sur des valeurs universelles. Prôner la tolérance afin de se rassembler plutôt que de se déchirer. Vagabonder à travers les différentes cultures de la planète pour élargir nos horizons et comprendre un peu mieux le monde dans lequel on vit. Plus que toute autre chose, hisser bien haut l’étendard de l’amitié. La donner au premier venu avec passion. La partager au milieu des verres, des rires, des pleurs et des beaux souvenirs. Avoir confiance en l’homme et ses limites, plutôt qu’en la machine. […] Et ma foi, malgré le désespoir ambiant et même si la partie semble jouée d’avance, il faut à tout prix avoir confiance en ses capacités et entretenir l’étincelle de nos espoirs.” »


Jean-Luc Debry, acontretemps.org, le 16 juin 2015 :
« Rarement la vie d’un écrivain est à la hauteur de son œuvre. Panaït Istrati (1884-1935) est l’une de ces exceptions. Et dans ce cercle très fermé, il croisera Joseph Kessel, Victor Serge et Nikos Kazantzaki, l’auteur de Zorba le Grec, sera cornaqué par Romain Rolland, préfacera en 1935 le premier livre de George Orwell – Dans la dèche à Paris et à Londres – et partagera avec Boris Souvarine une vision critique de l’URSS en cours de stalinisation.
L’écrivain roumain nous laissera à sa mort une œuvre “marquée par l’amour d’une humanité souffrante” dans laquelle les dockers de la mer Noire, les paysans pauvres de Roumanie, les haïdoucs – ces “bandits d’honneur” affrontant un monde sans honneur et sans justice – cherchent à survivre malgré le poids d’un destin social qui les écrase sans qu’il ne soit jamais possible d’en inverser le cours. Des vies où la liberté se paye au prix du sang et des larmes dans un monde où la condition sociale du “petit peuple” qui jonche les routes du pouvoir est une prison sans confort vouée, quoi que l’on fasse, à la soumission, un monde où la loi du plus fort est toujours la meilleure. Vagabond, peintre en bâtiment, puis photographe itinérant, Panaït Istrati raconte ses frères de misère, ses amitiés, dans un souffle qui parfois porte la marque d’un mysticisme laïc – une poésie du dénuement qui n’est pas sans évoquer celle de Tolstoï qu’il admirait, persuadé qu’il était que “la littérature était porteuse d’émancipation”. Romain Rolland parlera quant à lui de souffle shakespearien. Le tragique, l’épique et l’ordinaire se conjuguent en donnant aux figures qui traversent ses récits des allures d’épures confrontées à ce qui fait l’essence de leur dignité.
Jacques Baujard lui rend l’hommage qu’il mérite en reflétant sa vie dans le miroir de son œuvre et son œuvre dans la brillance de sa vie. De Braila à Nice, de Port-Saïd à Istanbul, d’Athènes à Bucarest, de Moscou à Odessa et Kiev, le biographe s’appuie sur son érudition pour entrer en intimité avec son sujet. Écrit dans un style soigné, le livre n’est jamais alourdi par un appareil critique dont il faut saluer la discrétion bien qu’il fonde, on le sent, la structure qui le porte. Il s’agit, pour Jacques Baujard, de se glisser dans les méandres d’une vie – et d’une œuvre – aussi unique par l’intensité qui s’en dégage, les passions – amicales et amoureuses – qui l’alimentent que par les engagements politiques qu’elle favorisa, au côté des révolutionnaires de son temps.
Comme tant d’autres, Panaït Istrati s’était enthousiasmé pour Octobre 17, cette victoire qui sonnait l’heure de la revanche “des opprimés”, mais il fut l’un des premiers à dénoncer la duplicité du pouvoir bolchevique, sa cruauté et ses injustices. Elles lui furent d’autant plus insupportables qu’elles s’exerçaient au nom de l’espoir que la classe ouvrière de son époque avait mis dans cette révolution, espoir qui finira par justifier, au nom de la révolution même, tous les crimes tchékistes.
Vers l’autre flamme sera publié en 1929, à son retour d’URSS. Cette publication en trois volumes, coécrite avec Boris Souvarine et Victor Serge, lui valut le triste privilège d’inaugurer l’ignominie des méthodes mises au point par l’appareil stalinien, dispositifs de disqualification d’une terrible efficacité dont le stalinisme usera jusqu’à la nausée contre tous ceux qui, considérés comme des compagnons de route, oseront se montrer critiques vis-à-vis “du paradis socialiste, de son Parti et de son guide”. Le flot de calomnies qu’on déversa sur l’écrivain roumain, parmi lesquelles se distinguèrent les lourdes et infamantes accusations que lui adressa Henri Barbusse, en fit un pestiféré définitif, abandonné de (presque) tous et condamné au silence et à l’oubli.
Dans un mélange très réussi d’empathie et de sympathie, Jacques Baujard nous plonge dans la subjectivité d’un auteur dont l’œuvre littéraire reste, aujourd’hui encore, hélas, trop peu lue. Cédant à la réelle fascination qu’il ressent pour l’incandescence de la vie et de l’œuvre de Panaït Istrati, mais sans affectation ni effets superflus, il laisse le soin à son admiration, faite de respect et d’une réelle tendresse pour son sujet, de nous inciter à nous plonger dans la lecture inoubliable de ses livres. Et au gré de l’élégance d’expression du biographe, dont les propres mots nouent une relation si intime avec ceux du vagabond roumain que l’on se prend parfois à confondre, malgré les guillemets d’usage, ce que l’on doit à l’un et ce qui revient à l’autre, ce récit nous enchante littéralement. Il est vrai qu’il y a de quoi tomber sous le charme de cet “éternel insoumis” que fut Panaït, un homme libre, un rebelle qui brûla d’une passion orpheline dans son siècle, un type avec qui on aimerait partager un vrai café (turc comme il se doit) et fumer une cigarette en parlant littérature et révolution alors que, sur la ligne d’horizon, un navire poussif emporterait les rêves des “damnés de la terre”. Les nôtres, par conséquent.
Si “la forme, c’est le fond qui monte à la surface”, pour reprendre la formule du vieil Hugo, ce livre-là pourrait en fournir la preuve. »

Autres livres & DVD

9782361570088 8,00€ Disponible
Une œuvre de David Gille

Âme de la chanson (L’)

Petite esthétique des refrains populaires
9782361570132 8,00€ Disponible
Une œuvre de Julie Boch

Sortilèges de l’opéra (Les)

Petit aparté sur l’art lyrique
9782881823756 36,00€ Dernier article disponible
Une œuvre de Nicolas Bouvier

Art populaire en Suisse (L’)

Voyages de Tamera

Népal Du 01/10/2020 au 01/10/2020

Camp de base de l'Everest par les hauts cols et l'Island peak

174_0006_david-ducoin A partir de 23 jours A partir de 3 570 €

Un voyage d'altitude à 6 189 m.

Découvrez ce voyage
Vietnam Du 10/11/2019 au 25/11/2019

Mosaïque ethnique des montagnes du nord Vietnam

249_0001_jerome-kotry A partir de 20 jours A partir de 2 590 €

L’approche ethnique est un point fort, avec de multiples petites randonnées et nuits chez l'habitant.

Découvrez ce voyage
Vietnam et Chine du sud Du 08/07/2020 au 28/07/2020

Sentiers et peuples du nord Vietnam et du sud Yunnan

246_0001_jerome-kotry A partir de 21 jours A partir de 3 430 €

Des rencontres ethniques très nombreuses et riches avec des randonnées

Découvrez ce voyage
Belgique Du 26/10/2019 au 27/10/2019

Séminaire de préparation à une expédition polaire avec Dixie Dansercoer

1380_0001_dixie-dansercoer A partir de 2 jours A partir de 460 €

S'imprégner de l'environnement polaire sur un week-end avec un des plus grands guides au monde.

Découvrez ce voyage