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Une œuvre de Éric Lobo Editions Transboréal

Road Angels

Le tour du monde à moto
9782361570514
Prix 20,90 € Disponible EAN : 9782361570514
ISBN : 978-2-36157-051-4
ISSN : 1633-9916

Ayant tout perdu, Éric Lobo se lance corps et âme dans un tour du monde en Road King Police, le modèle le plus imposant des Harley-Davidson. Parti sans carte ni GPS, il cingle vers l’est, ne s’orientant que grâce aux conseils de bikers rencontrés en chemin. Ainsi, de clubs intimistes en festivals déjantés, de routes défoncées en pistes poussiérieuses, il traverse les étendues désertes de l’Eurasie jusqu’à Vladivostok puis se rend en Corée du Sud et au Japon avant de parcourir l’Amérique du Nord, ralliant Miami depuis Vancouver. Son équipée sauvage de 36 000 kilomètres – près de deux cents jours d’ivresse, d’imprévus et de liberté – l’a amené à côtoyer les « Anges de la route », divers, émouvants, dont il dresse des portraits pittoresques ou stupéfiants. Par-delà les frontières, dans la taïga sibérienne comme à Daytona, la moto est avant tout affaire d’état d’esprit.

Prologue – La ruine, voie de la transformation

Première partie – EN ROUTE VERS L’EST
1. Dans les virolos des Alpes
2. Route 66-Kiev, où l’aventure commence
3. Délires à Odessa

Deuxième partie – BONS BAISERS DE RUSSIE
4. Aux portes de la Mère patrie
5. Surprises sur la Volga
6. Les mirages et les anges de l’Oural

Troisième partie – FRAYEURS ET RÉSURRECTION EN SIBÉRIE
7. En convalescence auprès des bikers de Novossibirsk
8. Une nuit avec Olga
9. Balade extrême en Khakassie
10. Tomsk, romantique et sauvage

Quatrième partie – DU CENTRE AU BOUT DU MONDE
11. Amitié dans les brumes du Baïkal
12. Sur la route de l’Amour
13. Fokino, at the edge of the world

Cinquième partie – LOST IN TRANSLATION
14. Un cheval de Troie en Chine
15. Retour à Vladivostok pour embarquement immédiat
16. De la moiteur de Dong Hae au coup de fouet de Séoul
17. Le Japon : mangas, pêche et traditions

Sixième partie – L’AMÉRIQUE DU FAR WEST AU FAR EAST
18. Trop tard pour l’Alaska
19. Au cœur du wilderness
20. Milwaukee ou l’odeur de l’écurie
21. Back to the future

Épilogue – La chaleur de Daytona

Milwaukee ou l’odeur de l’écurie//Cette moto a permis des scènes merveilleuses : des couples fraîchement mariés se sont assis dessus et l’ont signé avec sérieux, comme on signe un registre, puis ils ont dansé le rock au son grésillant d’un morceau d’Elvis Presley ! Elle me rappelle aussi des choses moins gaies : elle conserve par exemple la mémoire de Scutt. Elle porte également des rêves, les miens comme ceux des autres. Un expatrié français rencontré à Kiev a noté sur une de mes mallettes : “Éric, je te remercie d’aller vivre tes rêves.” Sur le moment, son message m’a surpris : je n’avais pas encore compris que ce voyage pouvait faire du bien aux autres. Sans doute illustre-t-il qu’il est possible de tout lâcher – et je pense que le souvenir de cette moto aidera plus d’une personne à franchir le pas.
Un autre rôle, inattendu : celui de sauf-conduit, de laissez-passer. J’ai circulé sans autorisation et sans assurance à travers l’intégralité de la Russie et du continent américain et pourtant, aux frontières, à mesure que le nombre de messages augmentait, les contrôles sont devenus plus amicaux – comme si l’ensemble des signataires, chaque jour plus nombreux, m’accompagnaient dans mon déplacement et disaient au douanier : “Laisse-le passer : as-tu seulement conscience de la démarche qui l’anime et du nombre de personnes qui le soutiennent ?” Aucun douanier n’a réellement eu envie de m’arrêter, sauf pour conserver un souvenir photographique de mon passage, et je n’ai jamais été inquiété par la présence des feux clignotants rouges et bleus de la police américaine, strictement interdits dans tous les pays traversés. Par ailleurs, je n’ai jamais refusé à personne le droit de s’asseoir sur le Road King pour s’y faire prendre en photo – et ils ont été plus d’un millier en Russie. Il n’y a rien d’étonnant au fait que nous soyons passés deux fois au journal télévisé, ni au fait qu’on retrouve ma machine sur les sites des motards qui l’ont croisée.//p. 270-271

Balade extrême en Khakassie//Avant de me proposer de les accompagner, le solide Micha se renseigne sur la vitesse à laquelle je roule habituellement. Il ne souhaite pas que je les ralentisse. Il ne connaît pas mon pedigree mais je crois qu’il ne veut pas écouter les médisances d’Olga à mon sujet. Les motards russes circulent trop vite et souvent trop longtemps. Je l’ai bien vu avec Olga, qui roule en moyenne 30 kilomètres/heure au-dessus de la vitesse qui lui permettrait d’éviter un éventuel obstacle. L’équipe est cependant sympathique, et j’aimerais me joindre à eux. Ma réponse rassure Micha, bien que la question n’ait pas beaucoup de sens : comment puis-je lui indiquer ma vitesse moyenne ? Cela dépend bien évidemment de l’état de la route, et je n’ai aucune information à ce sujet.
“J’ai fait mes premières courses de motocross il y a trente ans !” lui ai-je répondu.
Ce qu’ils sont capables de faire, je le ferai. Ainsi, sous le regard admiratif des villageois, nous traversons les rues défoncées des premiers petits villages. Cela ne fait aucun doute, les Russes aiment les motards. Les six motos ont adopté un bon rythme et circulent dans un ordre que tout le monde respecte.
L’horizon noircit : le temps se gâte. Nous nous arrêtons donc sur le bas-côté pour enfiler nos vêtements de pluie. De larges rouleaux de scotch viennent parfaire l’imperméabilité de nos vêtements. La majorité des membres du groupe porte des habits de chasse en matière synthétique, peu adaptés à la pluie. Pour bloquer les infiltrations au niveau des jointures, les motards couvrent chevilles et poignets avec du film transparent de cuisine. Au vu de ces précautions, je pense que ça va barder et m’attends à un vrai spectacle. Je branche donc ma petite caméra étanche et prépare un appareil photo, que je garde à portée de main, à l’abri dans une sacoche. C’est reparti. Le groupe semble lancé comme un boulet. Debout sur les cale-pieds, Micha impose aux voitures qui arrivent en face de se serrer sur le bas-côté. À l’instar d’une escorte de police, il fait des gestes avec son bras gauche leur demandant de nous laisser passer. La meute est lâchée sur la route.
Au milieu de la voie commence une course rapide sous une pluie diluvienne entre les voitures roulant dans les deux sens. Nous avançons à un rythme démentiel dans une ambiance visuelle psychédélique. À travers mes lunettes, la lumière les phares semble danser entre les gouttes. En temps normal, je ne me serais jamais risqué à circuler de cette manière. La course est folle ! Ça passe et ça passe encore ! Placé au centre de la colonne, je ne peux ralentir le groupe. Je laisse une distance suffisante avec Sergueï, le petit ami d’Olga, qui me précède. Nous roulons dans le sillage de Micha depuis près de deux heures. Tel un hors-bord, il fend les eaux : il est notre Moïse ! Le groupe, discipliné, reste en ordre. Nous roulons entre les deux voies sur un sol glissant guère rassurant. Les voitures soulèvent un voile qui envahit nos lunettes, opacifie notre pare-brise et ne nous laisse entrevoir qu’une infime partie du décor, masquant tous les dangers. Nous sommes lancés dans une dimension virtuelle, ivres d’un sentiment d’invincibilité qui peut cependant disparaître aussi subitement que notre vie. Nos mains et nos pieds s’éloignent des commandes de frein. Il n’est plus question d’y toucher sous peine de finir au tapis. Éviter un obstacle est impossible dans ces conditions. Certains dépassements sont effrayants. Les voitures que l’on croise semblent proches, trop proches. Doubler les camions est de loin l’exercice le plus difficile. Nous sommes lancés à 90 kilomètres/heure sur un tapis gorgé d’eau qui ressemble à un miroir. Il faut nous méfier de son apparence lisse et brillante, qui peut cacher un nid-de-poule fatal. Des nuages d’eau que le regard ne peut transpercer tourbillonnent dans les airs – or la vue, c’est la vie !
Entraîné dans cette cadence infernale, je garde les mains cramponnées au guidon. La moto doit rester verticale, dans l’axe. À cette vitesse, j’ai vraiment la sensation de jouer au poker avec le diable. Le rythme est trop rapide. Parfois, je m’interroge sur ce qui nous fait vibrer en roulant ainsi des heures dans un équilibre précaire, où l’homme et sa machine ne font qu’un. Un simple geste – une pression sur le guidon – peut vous ôter la vie aussi rapidement qu’une balle. Beaucoup ont conscience de jouer avec le feu. Combien parmi nous meurent chaque année sur la route ? Nos rencontres avec d’autres motards lors de meetings le montrent bien. Le plaisir de partager sa vie après l’avoir risquée, après avoir avalé des kilomètres en éprouvant d’intenses sensations, est immense. Avant de devenir un concept marketing, Live to ride & ride to live incarne l’idée selon laquelle la vie, au sens plein du terme, est plus puissante que la mort. Les têtes de mort patchées sur nos blousons sont là pour chasser les mauvais esprits, pas pour terroriser les vivants. C’est peut-être à cause des innombrables dangers présents sur les routes de leur pays que les bikers russes jouissent d’une telle estime au sein de la communauté des motards. Leur courage est admiré : ici, on peut perdre la vie plus facilement qu’ailleurs.
La route brille comme un miroir : un bon centimètre d’eau recouvre le bitume. Quelqu’un va finir au tas ! Je le sens ! À cet instant, je vois le petit ami d’Olga partir en aquaplaning. Une glissade comme j’en ai rarement vu ! Ses deux roues dérapent simultanément vers le bord droit de la chaussée, puis reprennent de l’adhérence en le renvoyant vers le milieu de la voie sans qu’il puisse contrôler quoi que ce soit. La moto se remet à glisser sur sa droite, roue avant et arrière en même temps, avant de se replacer dans l’axe. Comment n’est-il pas tombé ? Ma caméra a filmé cette scène ahurissante. J’essaie de rester détendu, car maintenant, c’est à mon tour ! Je me redresse sur la moto. Je n’ai aucun moyen de la ralentir tellement le sol est gorgé d’eau. Je ne dois toucher aucune commande de frein au risque d’être éjecté. Je roule à 90 kilomètres/heure. Si je sors de la route à cette vitesse, je vais m’envoler et atterrir très loin en contrebas dans l’herbe mouillée, mais je m’inquiète surtout pour la moto, car en ce qui me concerne l’herbe glissante m’évitera les brûlures.
Tout comme Sergueï, je glisse des deux roues à droite, puis à gauche, à droite à nouveau, à gauche et enfin à droite. La caméra filme le rodéo et enregistre mes cris. Ceux qui me suivent sont persuadés que je vais m’étaler. Mes mains se cramponnent au guidon. Je mets simplement ma roue avant dans l’axe de la route. J’attends que la danse se termine. Ça passe ! J’ai rarement vécu une sensation aussi désagréable sur du bitume mouillé. J’aime bien la glisse sur terre en quad, mais là, on frôle la démesure ! Cette glissade ne m’a pas laissé une seule seconde pour prier.
Une fois de plus quelqu’un, là-haut, me protège. Le rodéo sauvage continue. La horde s’arrête pour se réapprovisionner en carburant. J’interpelle Micha et lui commente nos aquaplanings. Il n’est pas fier lui non plus. Il nous avoue avoir glissé avant nous, sans avoir pu nous prévenir. Tout le monde commente ce passage délicat. Seule Olga, le regard impassible, ne fait aucun commentaire. La pluie finit par se calmer, mais elle est remplacée par le vent. Micha tient fermement ses notes pour éviter qu’elles ne s’envolent. Il cherche le chemin qui doit nous conduire au lac. D’après ce que j’ai compris, il prévoit une petite heure de pilotage sur piste. Il fait ralentir le groupe avant de l’engager sur un modeste chemin. Au bout d’une vingtaine de kilomètres, une immense flaque de boue barre la route. C’est une première alerte. Je passe en premier en faisant comprendre qu’il est risqué de continuer si le chemin se dégrade. Je franchis avec succès cet obstacle. Je les ai prévenus, le Road King n’est pas fait pour ça. Les bosses et la boue se négocient mal. Quelques kilomètres plus loin, je chute à basse vitesse. Le groupe vient m’aider à relever l’enclume et prend soudain conscience de la difficulté de piloter un tel engin sur un terrain meuble. Plus que jamais, désormais, ils me respectent.
Au cours des heures suivantes, mes appuis et mon corps cherchent à conserver l’équilibre fragile. Le quad m’a appris à ne jamais forcer sur mes articulations pour retenir la bête qui s’effondre. La moto peut désarticuler un genou en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Il est préférable de finir à plat ventre, le visage dans la boue, plutôt que de tenter de retenir quoi que ce soit.
“Tu nous suis par ici avec ça ? Tu es givré, mec !” me dit Micha.
La pluie nous a suivis. Elle s’abat à nouveau sur nous, abondamment. Je conseille à Micha de nous rediriger sur une route plus carrossable dès que ce sera possible. Nous risquons tous de rester bloqués. La terre dure des premiers kilomètres s’est transformée progressivement en gadoue infranchissable. Les flaques ont envahi le chemin. Il nous faut en sortir : nous coupons à travers l’herbe détrempée où nos roues adhèrent encore un peu. Rouler avec des pneus sans crampons, c’est de la folie. Pendant les heures de galère qui suivent, chacun aide l’autre à désembourber sa moto et à lui faire franchir les nombreux obstacles.
Le combat, enfin terminé, nous retrouvons le bitume : une longue ligne droite et un revêtement de qualité moyenne. Le vent a forci et tente de nous envoyer dans le décor. Cette sensation est inattendue. La moto est inclinée comme lors d’un virage, mais pourtant, elle file droit ! C’est la première fois que je m’appuie aussi longtemps contre le vent. Je dois rester très prudent, car si son souffle s’arrête brutalement, je vais me retrouver par terre.
Le groupe louvoie pendant une bonne heure. Le plan pour le soir a évolué : nous avons dû changer de direction à cause de l’impraticabilité du chemin. Il nous va donc falloir trouver un autre endroit pour passer la nuit. Nous traversons un petit village de maisons en bois lorsque soudain un chien lancé comme une torpille tente de mordre le mollet de Micha. Olga percute l’animal à 80 kilomètres/heure. L’impact est violent. L’animal voltige dans les airs en tournant sur lui-même : une vraie figure acrobatique ! Olga, solidement accrochée à son guidon, est à peine secouée. Sa mine impassible montre toute son indifférence. Elle ne fait aucun commentaire, ne témoigne aucune émotion. Le train arrière défoncé, le chien gît sur le bord de la route en couinant. Le groupe continue à son rythme sans même ralentir. Les paysages sont immenses, l’horizon lointain. Nous roulons en file indienne et nous enfonçons dans une région à nouveau très sauvage. Plus une seule ligne électrique n’est visible. L’homme semble avoir oublié ces terres. Nous croisons quelques maisons de bois regroupées en hameaux, comme pour se rassurer au sein de l’immensité. Il faut songer à nous arrêter. La journée a été longue et pleine d’émotions. Micha nous guide vers un village.//p. 132-136

Fokino, at the edge of the world//De la tente juste à côté, un biker de Vladivostok m’interpelle. Son nom : Alexander “Frantsous” Chapelle. Ses racines sont plus françaises que les miennes. Sa joie à mon encontre est indescriptible. Il me serre dans ses bras comme s’il venait de retrouver un frère disparu, perdu de vue depuis des années. Pour ce motard de 55 ans, le moment est comme un cadeau du ciel. Je suis le premier Français, motard comme lui, qu’il rencontre. L’instant est magique. Il m’offre un verre de vodka, puis un second, un morceau de saucisse, une pomme de terre bouillie. Pour que je sois protégé durant la suite de mon périple, il me tend un bouddha taillé dans une dent d’ours, un éléphant en os qu’il a trouvé au Cambodge et une paire de lunettes jaune. Assis à ses côtés, un autre motard m’offre une bague avec un crâne en argent qu’un biker américain lui avait donné vingt ans plus tôt lors d’un rassemblement à Sturgis, son seul voyage aux États-Unis. Le plaisir d’être tous ensemble attise la fête. La vodka rassemble à nouveau les participants. Cela fait déjà deux jours qu’ils boivent sans discontinuer, comment font-ils pour être encore debout ?
Dehors, près de la scène, un groupe de rock chauffe l’atmosphère, déjà sur sa lancée sauvage. Vodka, siski et rock’n roll, c’est reparti ! Ça va durer quatre jours sans mollir, dans une ambiance sans limite et sans bagarres, accompagnée de strip-teases et de concours de tatouages, comme lors des autres rassemblements.
À 3 heures du matin, mes jambes me portent à peine. Je rejoins ma tente au milieu de dizaines de motards éméchés. Le matelas que j’ai acheté à Krasnoïarsk s’est totalement dégonflé ! Le sol, couvert de cailloux, est moins confortable qu’une planche de fakir. La valve est fichue et je n’ai pas la force de la réparer. Dans l’immédiat, ma vue étant trouble, je ne suis plus bon à rien. Allongé sur le sol dur, je n’arrive pas à m’endormir. Comme anesthésié par une fatigue extrême, mon corps est devenu lourd. Ma tête est brûlante, plus particulièrement au niveau des oreilles. Aurais-je un peu de tension artérielle ? Continuer à lutter pour m’endormir semble un vain combat. Tout proche de ma tente, un trompettiste joue de magnifiques morceaux de Miles Davis. L’émotion qui se dégage de sa trompette est d’une force considérable. Ce son mélancolique me ferait presque pleurer tant la mélodie est sublime. Dans les tentes voisines, les grognements de mécontentement succèdent aux gémissements. Tout le monde veut du silence pour récupérer. Ce moment est tellement beau que j’ai envie qu’il se prolonge. Le soliste va jouer jusqu’au petit matin.
Je suis épuisé mais heureux d’être arrivé jusque-là. J’essaie de mouvoir mes jambes endormies pour sortir de la tente. Elles sont comme paralysées : je n’aime pas cette sensation. J’ai l’impression que mon cerveau ne les commande plus, aussi dois-je m’y prendre à plusieurs reprises pour me lever. Je veux contempler la mer du Japon. Le calme recouvre enfin le meeting. Le regard porté sur l’horizon, je cherche une suite pour mon périple. L’image de couverture de mon album de photos sera prise à cet instant précis. Mon regard suffit à donner une idée de l’intensité du moment.
Les cheveux hirsutes, le visage plissé et la gueule de bois, les motards sortent au compte-gouttes de leur tente. La journée redébute à toute allure. Le petit-déjeuner est servi : saucisses et vodka. Tout le monde se prépare pour défiler à Fokino. Cette petite ville portuaire cache soigneusement une base de sous-marins nucléaires.
Plusieurs centaines de participants se retrouvent au centre-ville pour se recueillir au pied d’un monument aux morts. Le moment est émouvant. Nous déposons une gerbe en mémoire des motards disparus pendant l’année. Les veuves ressemblent à d’étranges mariées : elles portent des coiffes blanches, un short sexy déchiré et des chaussures à talons compensés. La minute de silence est tenue. Une fois l’hommage rendu, la joie d’être ensemble nous replonge dans la fête.
À la fin de la journée, entre chien et loup, prend place une cérémonie un peu particulière. Une vingtaine de lanternes chinoises alimentées par la chaleur d’une bougie s’envolent dans le ciel sous les regards respectueux de tous les motards. Nous nous rassemblons sur la plage au milieu des fumigènes rouges. Pour marquer les esprits, une torche est allumée en mémoire de chaque disparu. Le concert commence. Un rock brutal déchaîne la foule amassée devant la scène. Les strip-teases électrisent une ambiance déjà brûlante. Encore une folle nuit en perspective ! Mais cette fois-ci, j’ai bien l’intention d’aller dormir. Pendant la soirée, j’échappe à la vigilance de mon groupe pour me réfugier dans mon duvet. Ils vont continuer à boire toute la nuit ; pour ma part, il faut que je reprenne des forces. Au pied de ma tente, j’aperçois un matelas gonflable de plage, que je subtilise subrepticement pour le mettre sous mon duvet. J’attends impatiemment les heures de sommeil qui vont suivre. Cet état d’épuisement extrême est comme une sorte de conclusion.
Le lendemain en fin d’après-midi, Jésus réapparaît. Malgré des traits tirés, marqués par la fatigue accumulée au cours de ses quinze dernières heures de conduite, il est prêt à en découdre. Il est vrai que l’ambiance sur le camp est énergisante. Ses nouvelles anecdotes avec la police et ses rencontres sur la route sont hilarantes. Il me confie que le message de Svieta que je lui ai transféré pour qu’il ait l’adresse en russe lui est parvenu incomplet. Il manque toutes les lettres écrites en cyrillique. Étonnant pour un téléphone russe !
Jésus et Scutt sont heureux de se revoir. Je me permets d’immortaliser leur bonheur en images : c’est un beau moment. Ils se sont bien trouvés tous les deux. Ils ont les mêmes passions pour la mécanique. Ils jouent de la guitare et ont beaucoup d’autres affinités. Ils vivent cette vie comme si elle allait s’arrêter demain, en profitant de tous les instants et en valorisant tous les moments de partage.
Une fois encore la nuit s’enflamme et la fête va durer jusqu’au petit matin. Comme pour calmer les esprits, la nature s’invite à nos réjouissances. Une pluie diluvienne s’abat sur le camp, inondant la place. La fête va se conclure ainsi. Le niveau de l’eau est monté très vite, matelas et duvets flottent sur 30 centimètres. À l’intérieur des tentes, tout est noyé. Les motos circulent avec leurs tuyaux d’échappement sous la ligne de flottaison, traversant à l’aveugle le champ inondé. Chacun essaie de sauver ses affaires : vêtements, sac à dos, duvet, réchaud de camping, lampe… Devant moi, un motard trempé demande à son ami de lui passer sa couverture. Face à son refus, il se déshabille complètement et continue totalement nu au milieu du camp. C’est sa manière à lui d’exprimer son mécontentement. Il répond à ceux qui l’interrogent qu’il se promène ainsi tout simplement parce que son meilleur ami n’a pas voulu lui prêter de quoi se couvrir.//p. 210-213

Mangas, pêche et traditions//Tokyo ressemble à un labyrinthe de béton et de ferraille qui dévore la terre et s’étend sur la mer. Ses tours de verre et ses pyramides de composants électroniques s’élèvent toujours plus haut – les architectes les plus modernes s’expriment ici. Je retrouve le monde si particulier de l’immobilier. Tokyo est une ville oppressante, quoique l’ordre, le respect de l’autre et la sérénité demeurent.
Mon premier défi : trouver un endroit sûr et pas cher pour passer la nuit. Mais ici, ce n’est pas l’offre qui manque, c’est le budget ! Par où commencer ? Il est 7 heures du soir, la ville baigne dans la lumière des commerces et des bureaux. Ce type de ville avale l’aventurier et lui retire son statut : elle offre tout, donc il n’a plus besoin de faire appel à sa débrouillardise. Je ne me laisserai pas faire : je sillonnerai tous les quartiers, de Harajuku à Roppongi, de la statue de la Liberté d’Odaiba à la surabondance des néons de Shinjuku, de la tradition d’Asakusa aux délires de la culture des teenagers de Shibuya. Vraisemblablement parce que cela me relie à mon ancienne vie professionnelle, je suis fasciné par l’architecture grandiose des mégapoles, où les références et les matériaux abondent et où les défis les plus fous semblent être la norme même. Je débute mes recherches à la gare centrale, où je tombe sur un guichet d’informations touristiques. Il est fermé depuis 18 heures, mais sur la borne d’accueil se trouve une liste d’une dizaine d’hôtels. Malheureusement, tout est écrit en japonais. Finalement, je monte dans un taxi et demande au chauffeur de m’indiquer l’hôtel le moins cher. Ils sont tous trop coûteux à l’exception du dernier, qui affiche un prix tellement inférieur aux autres – 2 970 yens – que je suis persuadé que le taxi coûtera plus cher que la nuit elle-même.
“Combien coûte la course ?
— Mille yens (environ 12 dollars) ! répond le chauffeur.
— OK, je reprends la moto et je te suis !”
J’ai du mal à me faire une idée de l’endroit qui va m’accueillir d’autant que l’hôtel est situé près de la gare, dans le quartier de Ginza, l’équivalent des Champs-Élysées à Paris. En arrivant sur place, je découvre qu’il s’agit d’un de ces fameux “hôtels-capsules” : des chambres de 2 mètres cubes ! La plupart des clients sont des hommes qui n’ont tout simplement pas eu le temps de rentrer chez eux après leurs heures de bureau. Le seul bémol concernant ce type de logement, c’est que l’on ne peut rien laisser entre 10 et 18 heures.
Après une première nuit – blanche en raison de l’inconfort d’un matelas presque inexistant, du bruit de la porte des toilettes qui claque et de l’inquiétude causée par l’environnement oppressant déconseillé aux claustrophobes –, je me suis préparé à passer la deuxième dans une chambre à peine plus grande qu’un cercueil, fermée par un rideau en tissu. Regardons les avantages : c’est aussi convivial qu’une ruche d’abeilles, avec quasiment le même design, et l’on bénéficie d’une télévision de 15 centimètres, d’une radio qui diffuse des sons incompréhensibles et de mangas… Difficile de faire plus rapide en ce qui concerne le dépaysement !
Déambulant dans une grande avenue éclairée par des milliers d’enseignes commerciales, je rencontre un couple qui roule avec un gros custom Kawasaki. Je passe une partie de la nuit avec eux dans un karaoké, sans pouvoir partager un seul mot de vocabulaire. Je remplace la vodka par le saké pour essayer d’améliorer mon sommeil. Sans succès ! Le lendemain matin, j’ai des nausées et un vif mal de crâne. Les annonces précisent que l’hôtel va fermer ses portes dans quinze minutes. Avis aux retardataires ! Comme chaque jour, je dois refaire mon paquetage. C’est le moment de la journée que je déteste le plus. Mauvaise nouvelle, qui parachève mon réveil : l’hôtel ferme ses portes pour le week-end ! Je contacte aussitôt un motard suisse rencontré à Vladivostok et trouve une solution :
“Je connais un ryokan – une auberge traditionnelle – où tu pourras dormir pour le même prix ! Dans un premier temps, vas-y en métro, ce sera plus simple. Il faut prendre la direction du nord depuis la station Ginza et descendre à l’arrêt 18. C’est à 300 mètres !”
La ville semble sûre, je reviendrai chercher la moto plus tard. L’esprit de l’auberge conseillée par mon ami est diamétralement opposé à celui des “hôtels-capsules”. Elle se distingue par sa maîtrise de l’espace. Le ryokan, c’est d’abord le vide, puis le choix des matériaux, qui différencient la chambre du reste de la grande maison. L’harmonie entre le bois, le papier et le bambou, le bruit léger des pas sur le tatami, le glissement délicat des portes, la lumière qui s’installe dans l’espace inoccupé créent un échange avec la nature. Le vide et le silence incitent au repos – bien que le confort d’un futon de 5 centimètres d’épaisseur soit aussi limité que celui du petit matelas sur lequel je dormais en Sibérie. Un sac de riz me sert d’oreiller. Nous sommes loin du cinq étoiles mais, à 30 dollars la nuit – incluant le prix du Nurofène pour chasser les douleurs au réveil –, cela reste une bonne affaire !
Mes nouveaux amis japonais me confient leur secret pour retrouver la forme : l’onsen d’Asakusa, tout près d’ici. C’est une source chaude naturelle, d’origine volcanique, réputée pour ses propriétés médicinales. Une option originale y est proposée : le bain électrique. Je m’y risque à une séance complète de deux heures. Elle débute par un savonnage énergique, essentiel pour les Japonais. J’entre ensuite dans un bain à remous à 42 °C, puis poursuis avec un massage à jets puissants. Je termine avec l’étrange bain électrique, dont le courant douloureux paralyse les muscles ! Un client japonais me fait comprendre qu’il n’est pas recommandé d’y entrer brutalement. Je suis tétanisé : je ne peux même plus plier les jambes, donc je ne parviens pas à descendre entièrement dans le bain ! “La technique est simple, me dit un jeune Australien. Respire puis descends lentement. Il faut rester le plus décontracté possible pour que le corps accepte le flux électrique en continu. C’est très bon pour l’organisme !” Après cette torture, je passe l’épreuve de l’eau froide – à 14 °C –, avant de m’enfermer dans un sauna à 80 °C. Au bout de trois cycles, je me sens beaucoup plus détendu ! À l’issue de la séance, je m’octroie un poisson cru et un verre de saké. Une nuit réparatrice s’annonce. Le lendemain, de très bonne heure, je me rends au marché aux poissons de Tsukiji, qui est le plus vaste du monde. Les Japonais sont les amateurs de produits de la mer les plus fervents au monde. Ils consomment 80 % du thon pêché, dont les plus gros peuvent atteindre des prix faramineux, ainsi que l’explique un journal local :
“Un spécimen de 342 kilogrammes, pêché au large de l’île septentrionale de Hokkaido, vient d’être acheté par deux propriétaires de restaurants de sushis au Japon et à Hong Kong 32,49 millions de yens (298 000 euros). Il s’agit du thon le plus cher de l’histoire du Japon. À ce prix, le morceau de sashimi ou le sushi devrait être proposé à environ 3 450 yens (31,65 euros) la pièce.”
J’ai quitté mon ami Jésus, qui poursuit son périple vers la Chine et le Vietnam pour rejoindre l’Australie, où il travaillera pour s’acheter un nouveau side-car Oural. Il aimerait qu’un jour nous fassions le tour complet de l’Afrique ensemble. Pour l’instant, je suis toujours à Tokyo, où les paradoxes sont innombrables. Par exemple, la loi oblige les cyclistes à rouler sur les trottoirs, alors qu’il est interdit d’y fumer au motif que cela serait dangereux pour les enfants ! Hier, j’ai croisé des Français qui venaient de se faire rappeler à l’ordre pour avoir fumé à la porte d’un restaurant, comme cela se fait en France. Il existe certains espaces, cloisonnés par des parois en verre, où c’est autorisé – mais, ici, on fume surtout à l’intérieur. Cette ville est extraordinaire, hyperactive et complexe à cerner.

Le gérant du ryokan me signale que toutes les chambres de l’auberge sont louées pour les deux prochains jours. Je vais devoir me débrouiller pour passer la nuit ailleurs. Vais-je devoir, comme certains employés de bureau qui n’ont pas trouvé de “capsule”, recourir au système D et dormir dehors, sur des cartons ? En tout cas, ici, il est inimaginable de passer la nuit chez l’habitant. Il me reste encore une option : le cybercafé. J’ai pu voir que l’on pouvait y passer vingt-quatre heures pour 2 400 yens et, sachant que personne ne peut rester autant de temps devant un écran, j’imagine que l’on peut y dormir. Je monte à l’étage et découvre une ambiance très silencieuse : la salle est plongée dans l’obscurité, et j’aperçois dans des box restés entrouverts non seulement des geeks mais aussi des cadres recroquevillés sous les machines ! Sur les plans d’évacuation des pompiers, je remarque d’ailleurs la présence de douches et de toilettes. Le personnel à la disposition des clients apporte si nécessaire repas et boissons. Sans plus attendre, je réserve donc une “suite”. Ma nuit promet d’être bonne ! Heureusement, j’ai encore mon oreiller de riz… Ces moments-là resteront gravés dans ma mémoire.
Avant de m’enfermer dans mon cagibi, je passe à la salle de jeux, extrêmement bruyante, où résonne le son du pachinko – une sorte de flipper à sous. Les gérants de ces salles, souvent d’origine coréenne, entretiennent des relations étroites avec les yakuza. Les jeux d’argent étant interdits au Japon, on gagne des billes, qui seront échangées contre des lots, qui seront enfin échangés contre de l’argent dans les boutiques avoisinantes tenues par la mafia japonaise. Ce jeu, comme beaucoup d’autres choses au Japon, m’est incompréhensible. Mais peu importe, je suis heureux d’avoir pu expédier ma moto au Canada. Dans quelques jours, j’entrerai dans un monde différent, le deuxième plus grand pays de la planète. Dix millions de kilomètres carrés occupés par le même nombre d’habitants que la ville de Tokyo.//p. 246-250

Pascal Girardin, Moto Magazine n° 300, septembre 2013 :
« Deux cents jours, 36 000 kilomètres… Une sacrée balade qu’a effectuée Éric Lobo sur une Harley Road King bien chargée. Avec un tel plomb, le facile eût été de consulter les cartes et d’emprunter les grandes routes… Mais non. Éric part vers Vladivostok, traversant l’Ukraine et la Sibérie, après une préparation sommaire, sans carte ni autorisation, avec (relativement) peu d’argent, se fiant aux indications des bikers(euses) rencontrés au hasard. La Road King servant de sésame, il en raconte des verts, des bien mûrs et des sauvages à faire fuir. Cependant, la plupart l’aident à réparer sa moto, l’hébergent, l’accompagnent, l’invitent à des festivals déjantés. Cette traversée épique de l’Eurasie est vraiment la partie la plus fascinante de cet hymne à l’aventure qui se termine… à Miami, en Floride ! »

Nathalie Kermovant, Le Télégramme n° 808, le 4 août 2013 :
« Photoreporter par passion, Éric Lobo travaille dans l’immobilier d‘entreprise. Lorsque l’univers de la finance vacille, son monde s’écroule : il perd son emploi, son train de vie. Sa femme le quitte, sa mère meurt. Ayant tout perdu, ce quadra au caractère bien trempé cherche le chemin de la résilience et taille alors la route, sur une Road King Police, la plus imposante des Harley Davidson. Lourde, inadaptée aux terrains difficiles, la moto permet de voyager à l’ancienne, attire curiosité et sympathie. Roulant vers l’est, sans carte ni GPS, il veut s’obliger à aller vers les gens. Et il va en rencontrer, la majorité du temps motards, au look et à la conduite plus que déglingués, comme ces bikers de Sibérie sortis de Mad Max. Mais tous ces anges de la route le protégeront, l’aideront, lui feront goûter l’intensité de la vie. Avec eux, il se déconstruira, pour mieux se reconstruire. »

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