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Une œuvre de Jacques Lacarrière Editions Transboréal

Un rêve éveillé

Soixante ans de passion pour le théâtre
9782913955745
Prix 24,00 € Disponible EAN : 9782913955745
ISBN : 978-2-913955-74-5

La passion de Jacques Lacarrière pour le théâtre est indissociable de son goût pour la Grèce, découverte en 1947 avec le Groupe de théâtre antique de la Sorbonne : la troupe joue Les Perses à Épidaure, faisant revivre, à vingt-cinq siècles d’intervalle, ce haut lieu de l’art dramatique. Devenu critique théâtral, Jacques Lacarrière poursuit une activité de metteur en scène, de L’Orestie aux œuvres de Ritsos, et de traducteur, notamment des pièces d’Eschyle et de Sophocle. Après sa mort en 2005, sa femme, la comédienne Sylvia Lipa, a eu à cœur de rassembler tous ses écrits sur le sujet. Qu’il s’interroge sur le sens et la portée du théâtre antique, la place du chœur, le rôle des costumes et de la musique ou l’actualité des mythes, Jacques Lacarrière célèbre le théâtre, ce « rêve éveillé », comme un art vivant et éternellement jeune.

Jacques Lacarrière et le théâtre, par Jean Guiloineau

« La Grèce est bien vivante, je l’ai rencontrée »


Voyage au pays des Tragiques (1944-1978)

Tragédie grecque et distanciation
Antigone
Les Troyennes
Faisons la paix avec Aristophane
Les Oiseaux
Antigone et

La Grèce antique est bien vivante, je l’ai rencontrée//La Grèce que j’apprenais à l’Université, je l’ai découverte, vivante, à Épidaure en 1947. J’appartenais au Groupe de théâtre antique de la Sorbonne et nous avions été invités, à l’occasion du centenaire de l’École française d’archéologie, à venir jouer Les Perses d’Eschyle dans ce théâtre. Il était alors très isolé, sans route carrossable pour s’y rendre et nul n’avait plus joué ici depuis les temps antiques. Vingt-cinq siècles de silence ; cela nous impressionnait. D’autant qu’au lieu d’avoir pour spectateurs, comme on le pensait, une poignée d’officiels et quelques rares touristes (bien peu de monde pour un théâtre de 15 000 places), on eut la surprise de trouver des milliers de paysans venus là comme à une fête exceptionnelle. Certains avaient dû venir de très loin car il y avait partout des ânes, des mulets chargés de couvertures, de réchauds, de victuailles. Des familles entières étaient installées – avec les aïeuls et les enfants – sous les pins du sanctuaire d’Esculape. Là, on faisait griller des moutons, ailleurs on chantait, on dansait. Tout le lieu était envahi d’odeurs fortes : les viandes à la broche, la résine, les graisses brûlées. Je pris soudain conscience que les foules antiques qui envahissaient périodiquement ce sanctuaire où le dieu Esculape opérait, dit-on, des guérisons miraculeuses, devaient ressembler à cette foule bruyante et remuante. D’un coup, la Grèce moderne me révélait un aspect de la Grèce ancienne bien peu conforme à l’idée qu’on s’en fait sur les bancs du lycée. Oui, bizarrement, ce sont d’abord ces odeurs et cette foule qui m’ont révélé la permanence de la Grèce. Au point que je me demande si ce ne sont pas ces choses si peu palpables, si impondérables comme les odeurs qui sont les plus durables, les moins mortelles quand tout le reste meurt.
Et puis, il y eut aussi le spectacle. On jouait “à l’antique” avec des masques, des cothurnes et une musique inspirée de la musique antique. Ce jour-là, il fallut même l’interpréter sur la flûte empruntée à l’un des bergers, car nos instruments électriques n’avaient pas résisté aux cahots de la route. Or le plus miraculeux c’est que ce texte des Perses – qui raconte la victoire grecque de Salamine sur l’immense armée de Xerxès – n’avait pas pris une seule ride depuis vingt-cinq siècles. Car jouer ainsi, dans cette atmosphère et juste après la guerre, le récit des horreurs perpétrées par les Perses sur la population grecque (incendies de temples, viols de femmes, massacre des hommes) avait une résonance terriblement actuelle. Les rapprochements étaient si nets avec les atrocités toutes récentes de l’occupation allemande que, lorsqu’on reprit la pièce quelques jours plus tard à Athènes, nous étions sans cesse interrompus par les applaudissements du public. Ce n’était pas seulement le spectacle qu’on applaudissait que cette répétition, à vingt-cinq siècles de distance, d’une même histoire tragique et d’une même victoire.
Ce premier contact fut pour moi une leçon salutaire. Car il me débarrassa des images factices que j’avais de la Grèce. Les voiles tombaient. L’histoire se dévoilait, presque identique, et toujours grecque. Elle était faite de drames et ce n’était absolument pas un hasard, si c’est en Grèce, à Athènes, qu’était née la tragédie. Tout y portait les Grecs : leurs légendes et leur histoire. Je compris en quelques jours ce que la lecture des textes est impuissante à vous apprendre.//p. 21-23, propos recueillis par Régine Gabey, Réalités, novembre 1973

Faisons la paix avec Aristophane//Rien ne ressemble moins à l’Athènes du Ve siècle que le Paris du XXe siècle et rien ne ressemble moins au Parthénon que Notre-Dame. Ce n’est d’ailleurs pas tellement, comme on pourrait le penser, une question d’architecture. La grande différence entre le premier et la seconde, c’est que les cryptes de Notre-Dame n’abritent pas les réserves d’or de la Banque de France alors que le Parthénon contenait le trésor d’Athéna, autrement dit l’argent de l’État. Dieux et hommes, à cette époque, faisaient caisse et cause communes contre l’adversité. À propos de chaque domaine de la vie politique, économique, religieuse, culturelle, on pourrait multiplier les exemples. Rien ne ressemble moins, finalement, à une démocratie qu’une autre démocratie, surtout quand vingt-cinq siècles les séparent. Leur seul point commun, c’est leurs défauts, leurs vices fondamentaux contre lesquels s’est exercée la verve d’Aristophane et, de nos jours, celle des auteurs satiriques, du chansonnier à l’auteur comique. Là, même si les régimes en cause sont assez différents, il y a un terrain d’entente à travers les frontières et les âges : la démocratie, à Athènes ou à Paris, c’est ce qu’on peut critiquer sans risquer (en principe) “l’atteinte au moral de l’armée” ou “l’outrage à magistrat”. Je dis en principe car, à Athènes comme à Paris – et surtout à Paris –, il y eut et il y a des exceptions pour confirmer la règle.
Amusons-nous, un instant, au jeu (discutable) des correspondances historiques. Quand Aristophane écrit La Paix, Athènes est menacée sur deux fronts : à l’est par la “pression” d’un grand État totalitaire et impérialiste qui, pour les Grecs, se confond avec l’Asie (je veux dire l’Empire perse dont les armées innombrables ont, deux fois de suite, envahi la Grèce) et à l’ouest par la pression plus inquiétante d’un ancien allié devenu insolent, exigeant, belliciste (je veux parler de Sparte). Ajoutons qu’en même temps, Athènes a des difficultés avec les cités “alliées” sur lesquelles elle règne (nous dirions aujourd’hui ses colonies). Ces cités du Nord et ces îles de l’Égée réclament leur indépendance ou leur autonomie et, à l’occasion, se révoltent. Prise entre un Est toujours inquiétant et un Ouest revanchard, en proie à une “décolonisation” difficile, qu’elle fait d’ailleurs tout pour empêcher, Athènes est contrainte de faire sans cesse la guerre. Mais cette politique de défense et d’improvisations continuelles n’en est pas une. Quand Aristophane écrit ses principales comédies, Périclès est mort depuis quelques années, Athènes se cherche un homme ou des hommes d’État, une voie, une politique. Quant au peuple, enjeu et jouet de tous les démagogues, tantôt il est pris de fureurs bellicistes (au point de vouloir faire massacrer tous les habitants mâles de l’île de Mytilène qui s’est révoltée contre Athènes), tantôt il réclame avec autant d’impatience la paix immédiate.
Dans cette Athènes versatile et passionnée, Aristophane est sans doute le seul citoyen à n’avoir jamais changé d’avis. À trente ans d’écart, des Babyloniens (écrit à 20 ans en 426 av. J.-C.) à L’Assemblée des femmes (écrit à 50 ans en 392), il ne cesse de prôner la paix, selon des formes et des formules évidemment différentes.
Verve, bouffonnerie, burlesque, humour, calembours, fantaisie, fantastique, poésie, féerie, il y a de tout dans les comédies d’Aristophane. Mais ce tout, et cet enchantement des êtres, des situations, des jeux de mots, ne doivent pas faire oublier, chez lui, cette constance dans la critique de la guerre (ou si l’on veut du bellicisme), de la démagogie, de la malhonnêteté, de la bêtise. Pour Aristophane, le grand dieu de son temps, celui que le peuple adore sans le savoir, ce n’est ni Zeus ni Dionysos, c’est la Bêtise et son œuvre est un combat continuel contre toutes les formes de Bêtise. Ce combat, jusqu’à La Paix, a pris des formes plus virulentes que dans les dernières œuvres où la fantaisie et l’absurde prédominent.
Virulentes ? Voyons Les Babyloniens (dont on ne possède que le sujet car la pièce est perdue). Aristophane y dénonce les exactions exercées par Athènes contre les cités “alliées” révoltées. Les alliés d’Athènes sont représentés comme des esclaves babyloniens couverts de chaînes et marqués au fer rouge et les fonctionnaires athéniens comme des rapaces capables des pires sévices pour récupérer les impôts de ces alliés. Au point qu’après la représentation, Aristophane fut accusé de “diffamation contre la république” et “d’outrage à magistrat” et traîné devant un tribunal. Il y fut d’ailleurs acquitté, ce qui montre que les magistrats grecs étaient en avance sur ceux de notre temps. Alors, il revient à la charge, l’année suivante, avec Les Acharniens. Devant un public populaire particulièrement “monté” en faveur de la guerre contre Sparte, il ose plaider la cause de la paix, ridiculiser l’armée – ou plutôt ses cadres – en la personne de Lamachos, général vantard et grotesque, et faire triompher la cause d’un simple paysan d’Afrique, Dicéopolis, décidé à faire la paix pour son compte. De nos jours, en tenant compte des similitudes historiques, une telle représentation serait impensable. Comme l’écrit G. Murray : “Il eût été impossible, en tout pays d’Europe, pendant la dernière guerre, à un écrivain, si brillant fût-il, de prononcer un discours favorable à l’ennemi devant un auditoire populaire moyen. Il aurait pu écrire un pamphlet ou s’adresser à une assistance restreinte de gens acquis à son opinion. Mais il n’aurait jamais pu se permettre une apologie de l’ennemi ou une attaque contre la politique nationale au cours d’une représentation sur un théâtre national…” C’est là un des points où Athènes a atteint incontestablement un plus haut degré de tolérance que n’importe quelle autre société connue. Car Aristophane, après Les Acharniens, ne fut pas traîné en justice mais couronné par le premier prix du festival !
Lorsqu’on a la chance d’être né en Attique, de vivre dans une démocratie, d’aimer les femmes, le vin, la paix, la justice, de détester la guerre, la démagogie, la bêtise et la vilenie, et lorsqu’on a assez de talent pour pouvoir le dire, bref, lorsqu’on s’appelle Aristophane, on arrive vite, vers l’âge de 25 ans, et pour peu qu’on ait l’œil ouvert sur les gens et les choses, aux conclusions suivantes :
• Il n’y a rien à attendre des hommes en place, ni des dieux. Les hommes en place n’ont qu’un seul but : garder leur place en dupant le peuple. Ce sont des démagogues ou des sophistes. Pire, ce sont des généraux ou des marchands d’armes : inutile de compter sur eux pour obtenir la paix puisqu’ils vivent de la guerre.
• Quant aux dieux, ils sont plus impuissants encore que les hommes. Ou ils jouent les indifférents et se retirent au fond du ciel et ce sont des lâches. Ou ils s’intéressent aux hommes mais pour les pires raisons : leur ravir leurs femmes ou leurs biens (sous forme de sacrifices). Dans tous les cas, ils leur prennent tous leurs défauts et deviennent couards, hypocrites, vénaux… Bref, le peuple, s’il veut la paix, la justice et la fin de la démagogie ne doit compter que sur lui-même.
C’est en gros le thème de La Paix mais, à la différence des œuvres précédentes, Aristophane adopte, pour l’exprimer, un ton moins virulent, plus poétique, plus fantaisiste que dans Les Acharniens, Les Cavaliers ou Les Babyloniens. La Paix et Les Oiseaux sont deux œuvres féeriques, on pourrait même dire, deux œuvres utopiques d’Aristophane. Les êtres y évoluent entre ciel et terre sans contraintes : Trygée, le vigneron de La Paix, monte au ciel sur un bousier volant pour en redescendre… à pied ; les personnages des Oiseaux s’installent, entre ciel et terre, dans une cité de nuages : Coucouville-sur-Nuées. Là-haut, le monde laid, banal, quotidien, a disparu : dans la cité peuplée d’oiseaux, plus de guerre, d’impôts, de tribunaux et, surtout, plus de généraux, de magistrats, de faux prophètes, de prêtres, de marchands, de mauvais poètes… Cette dernière engeance semble avoir particulièrement agacé Aristophane qui montre que les meilleurs poètes lyriques sont encore… les oiseaux ! Bref, Trygée, le vigneron de La Paix, dans sa maison devenue un havre d’abondance et de plaisirs, ou les personnages des Oiseaux dans leur cité de nuages, ont trouvé la paix, grâce à un subterfuge sur lequel personne ne pouvait s’abuser mais dont le symbole était clair : la paix ne s’obtient que par l’union de tous et l’effort de quelques-uns pour entraîner les autres.
Ni les dieux ni les chefs, ni aucun de ceux dont c’était le devoir de le faire, n’ont mis la main à la pâte : l’impulsion, la réflexion, l’effort sont venus de l’homme seul, du simple citoyen, du vigneron Trygée. Oui, le peuple, s’il veut la paix, ne doit compter que sur lui-même et n’est-ce pas un miracle, de la part d’Aristophane, d’avoir su, sur un mode merveilleux et féerique qui rappelle l’univers enchanté des premiers films de Méliès, faire contenir des vérités assez brutales pour aujourd’hui encore, réveiller les éternels, les sempiternels endormis ? S’ils se réveillent, et s’ils ouvrent les yeux, ils verront que de la paix découle l’abondance, et que de l’abondance naissent les chants et les jeux.
Telle est la devise d’Aristophane : paix, pain et… poésie.//p. 47-52, La Paix d’Aristophane, adaptation de Jean Vilar au TNP, Bref, janvier 1962

Le message lucide de la tragédie//Après Les Bacchantes d’Euripide jouées en français dans une traduction de Maurice Clavel et une mise en scène de Michel Cacoyannis, la tragédie grecque revient à l’Odéon avec deux spectacles : Prométhée enchaîné d’Eschyle et Les Phéniciennes d’Euripide.
Le programme indique que ces œuvres sont jouées en langue grecque. Si je pouvais parier avec le lecteur, je gagnerais une fortune en lui demandant : “Quelle langue grecque ?” Car immanquablement il répondrait : “Mais en grec ancien !” Eh bien, non. Aucune tragédie antique n’est jouée en Grèce dans sa langue d’origine. Lire Eschyle, Sophocle ou Euripide en grec ancien est déjà d’une difficulté notoire même pour le plus grand spécialiste de la Grèce antique. Mais les écouter – et les comprendre – dans le texte original n’est à la portée d’aucun Grec. Les auteurs tragiques et comiques de l’Antiquité sont joués en Grèce en langue grecque moderne. Mais laquelle ?
Car le problème, là encore, continue : jusqu’en 1976 il y avait officiellement deux langues en Grèce, la pure et la démotique. Bien entendu, la langue pure apparut au début comme convenant mieux aux auteurs anciens. Elle n’avait qu’un inconvénient : à part les puristes, nul ne la comprenait. C’est pourquoi en 1903 un auteur et metteur en scène, Sotiriadis, décida de passer outre et présenta L’Orestie d’Eschyle en grec démotique ! Épouvante ! Le sang des puristes ne fit qu’un tour et ces derniers envahirent la scène, entamèrent un pugilat contre les comédiens, pugilat qui se poursuivit dans la rue pendant deux jours (la population se mêlant à l’émeute pour des raisons qui n’avaient plus rien de linguistiques) et les combats firent quatre morts.
La vraie tragédie de la Grèce se joua alors dans la réalité bien plus que sur la scène mais la cause fut néanmoins gagnée. Les Grecs acquirent ainsi chèrement le droit de jouer – et de comprendre – leurs ancêtres dans la langue d’aujourd’hui.
Reste le principal : comment les jouer, justement aujourd’hui ? Depuis sa création, en 1930, le Théâtre national d’Athènes a choisi ce que j’appellerai la voie médiane : pas d’archéologie rebutante ni de reconstitution périmée, mais pas, non plus, d’innovation majeure, de réflexions sur ce qu’est aujourd’hui le tragique.
On reste fidèle au chœur traditionnel de douze choristes (jouant sans masques le plus souvent), les acteurs évoluent, j’allais dire comme des êtres humains plus que comme des héros prisonniers d’un destin anonyme, les rouages de la fatalité sont faits ici de larmes, de gestes quotidiens, d’une sorte de solennité hésitant entre le simple drame et l’apparat du hiératisme.
Pour ma part, je ne cacherai pas que, parmi tous les spectacles vus en Grèce pendant des années à Athènes et à Épidaure, rares sont ceux qui m’ont vraiment touché. Je veux dire par là : rares sont ceux qui m’ont donné le sentiment immédiat, implacable, irrémissible du tragique. Le fait d’être Grec, plutôt qu’Allemand, Français ou Américain, complique le problème car en définitive les Grecs d’aujourd’hui sont aussi éloignés des traditions antiques que peut l’être un acteur français contemporain des techniques de jeu médiévales. L’abîme est toujours là, à Épidaure comme à Paris, entre le tragique d’aujourd’hui et celui qu’on ressentait comme tel il y a trente siècles. Le texte nous parle toujours et n’a rien perdu de sa force exemplaire mais le reste – ce reste qui constitue justement le théâtre, ce qui liait les communautés au sentiment qu’elles avaient de leurs dieux, de leur destin et de leur liberté – a subi une incurvation historique, une déviation aussi fondamentale que celle d’une planète attirée par un autre soleil.
Il y a, entre la tragédie antique et nous, la même dérive interstellaire qu’un message qui nous parviendrait, déformé, de l’étoile Alpha du Centaure. J’exagère peut-être mais je voudrais bien faire comprendre et sentir (pour avoir moi-même autrefois, à deux reprises, traduit et mis en scène une tragédie grecque) que nous sommes en présence d’un message qui humainement appartient toujours à notre culture, qui nous parle avec Antigone de pouvoir et de vérité, qui nous parle avec Prométhée enchaîné de pouvoir et de liberté, mais qui nous arrive transmis par des signes, une syntaxe, une mythologie, un rituel aussi énigmatiques, finalement, que celles ou ceux des écritures de l’île de Pâques.
Alors, entre le silence de deux morts et le cri exigeant de héros qui nous parlent d’une vérité, d’une liberté reconnaissables, il y a toutes les solutions possibles pour meubler ce grand espace tragique de silhouettes encore fraternelles. Prométhée par exemple demeure toujours ce Titan frère des hommes qui intercède en leur faveur contre l’ordre et le pouvoir des puissances fraternelles supérieures. Et sa relégation dans le lointain Caucase ressemble fort à celle d’un dissident moderne au Goulag ! Méfions-nous pourtant de ces rapprochements faciles, ils amoindrissent la tragédie en l’apparentant à l’Histoire.
De même, dans Les Phéniciennes, Euripide rassemble en un drame unique tous les personnages de la légende d’

De l’Adriatique à la mer Noire//Si les mots “mer Noire” évoquent pour beaucoup de gens une mer hostile et mystérieuse, l’Adriatique, bien qu’à deux pas, à deux heures de vol de la France, nous est aussi méconnue. Comme continuent d’être méconnus, malgré l’actualité, les pays qui s’étendent entre ces deux mers et qu’on nomme les pays balkaniques. Des Balkans, que j’ai beaucoup parcourus dans les années 1960 en me rendant en Grèce, j’ai gardé l’image d’une suite de mosaïques humaines hétérogènes où langues, sol, traditions et histoire ne coïncidaient jamais.
L’ignorance qui est celle de l’Europe à l’égard de l’histoire de ces pays s’étend aussi évidemment à leur littérature.
[…] Et le théâtre dans tout cela ? Eh bien, le théâtre y fut – y est toujours – l’un des meilleurs et des plus forts miroirs de cette réalité incohérente, tragique, absurde. Dans sa présentation du théâtre albanais contemporain, Dominique Dolmien a d’ailleurs à ce sujet une phrase tout à fait révélatrice : “Quand les théâtres de l’Ouest jouaient l’absurde, ceux de l’Est le vivaient.” C’est vrai, l’absurde en ces pays n’avait rien de scénique ou de théâtral, il imprégnait la vie collective quotidienne à tous les niveaux… Que faire alors face à un présent et un avenir dépourvus de sens, à un régime et un parti dont la langue n’est pas de bois mais de béton, et des autorités aux décisions courtelinesques ? Il n’y a que trois réponses possibles, sur scène ou dans la vie : le silence, l’exil et la dérision. C’est cette dernière qui l’emporte très nettement dans la plupart des pièces, dérision qui est une des formes les plus poussées et les plus efficaces de l’humour, et aussi le goût des situations extrêmes, des impasses définitives. Les rapports humains les plus brutaux, les sentiments les plus mesquins, les jeux les plus cyniques, les calculs les plus dérisoires deviennent monnaie courante dans ce théâtre – dans ces théâtres faudrait-il dire car ils ont tous un air constant de parenté –, cynisme, cruauté qui ont pour envers une impitoyable lucidité. Non, on ne s’ennuie pas devant ces couples assassins, ces vivants qui meurent soudainement sans raison, ces morts qui ressuscitent aussi sans raison. Le théâtre devient un véritable décapant des mensonges individuels et des illusions collectives.
Ainsi poussée en ses limites extrêmes, la dérision devient comme la sœur du néant. C’est bien pourquoi, comme l’indiquent les présentateurs de ces œuvres, beaucoup d’auteurs ont pris pour modèles – jamais vraiment contraignants – Ionesco, Beckett, Pinter – qui, eux n’ont pas vécu mais imaginé l’absurde. Il y a, dans tous ces textes, une radicalité, un désespoir, un jusqu’au-boutisme mais aussi une clairvoyance et une énergie prodigieuses. Rien de tel dans la production actuelle de l’Occident, en mal, non de frontière ou de reconnaissance, mais d’authenticité. Ici tout est authentique, l’histoire comme l’horreur, le rire comme la détresse, la bêtise comme l’ingéniosité. Toutes ces œuvres témoignent d’une histoire collective toujours à vif, de plaies jamais encore cicatrisées, de prisons jamais libérées, de frontières jamais définies. Pourtant, en lisant ces textes si forts, insolites et merveilleusement insolents, je n’ai cessé de me dire en pensant à tous ces auteurs, morts ou vivants : leur histoire collective est une série de catastrophes, leurs espérances un défilé d’abîmes, leurs loisirs une suite de soûleries mais ils ont quelque chose à dire, déclamer, dénoncer, moquer, crier, défier. Leurs désespoirs, leurs drames, certes, ne sont pas nouveaux sous le soleil – surtout sous celui de ces pays –, mais ils sont traduits dans une langue si expressive, neuve et nue, que leur message est on ne peut plus clair : si le mensonge est dans les coulisses de l’histoire, la vérité de l’homme est sur la scène…//p. 191-193, “Rencontres européennes du livre de Sarajevo”, préface à De l’Adriatique à la mer Noire, écritures théâtrales Maison Antoine Vitez, 2000

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