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Une œuvre de Marie de Ujfalvy-Bourdon Editions Transboréal

Une Parisienne dans l’Himalaya

9782361570712
Prix 13,90 € Disponible EAN : 9782361570712
ISBN : 978-2-36157-071-2
ISSN : 2275-1890

À la fin du XIXe siècle, alors que le Grand Jeu régit l’Asie centrale, Marie de Ujfalvy-Bourdon sillonne pendant huit mois, avec son mari anthropologue, les vallées reculées de l’Himalaya occidental. Trois décennies avant Alexandra David-Néel, elle est la première Européenne à rencontrer les peuples du Cachemire, du Baltistan et du Ladakh. Sensibilité à la puissance des paysages, attention aux mœurs hindoues, bouddhistes ou musulmanes, prises de position sur le rôle de la femme et observations géopolitiques : ce récit écrit avec humour dans un style enlevé et incisif est un témoignage de premier plan sur les contrées himalayennes.

INTRODUCTION (par Samuel Thévoz)

AVERTISSEMENT SUR LA PRÉSENTE ÉDITION

1. DE TRIESTE À BOMBAY
Départ ~ Aventure en chemin de fer ~ Trieste ~ Nous nous embarquons ~ L’Adriatique et la Méditerranée ~ Port-Saïd ~ Le canal de Suez ~ Orgueil justifié ~ La mer Rouge et ses dangers ~ Les rochers d’Aden ~ L’océan Indien ~ Enfin Bombay

2. DE BOMBAY À SIMLA
Arrivée à Bombay ~ Watson’s Esplanade Hotel ~ Les parsis ~ Les tours du silence ~ Mariage parsi ~ Types de Bombay ~ École de dessin ~ Départ ~ Allahabad ~ Bénarès ~ Ambala ~ Nature de l’Himalaya ~ Simla

3. SIMLA
Simla ~ Le docteur Leitner ~ Mensurations anthropologiques ~ Étoffes ~ Bijoux, émaux ~ Traitements des fonctionnaires aux Indes ~ Le mont Jakhu et son saint ~ Quelques mots sur les différents degrés de sainteté des fakirs ~ Réflexions philosophiques ~ Une fête dans un couvent de jeunes filles ~ Départ ~ Environs de Simla ~ Fagu ~ Matiana ~ Kumharsain

4. LE KULU
Dalash ~ Pays du Kulu ~ Mariages précoces ~ Du plaisir d’être veuve dans l’Inde ~ Incinération des veuves ~ Beauté et grâces des femmes hindoues ~ Étrange manière de refuser un pourboire ~ Traversée d’une passe ~ Fanatisme hindou ~ Sikhs ~ Bijoux ~ Habillements ~ Polyandrie ~ Étrange édit ~ Sultanpur ~ Oracle ~ Mensurations ~ Description du palais ~ Curieux accidents ~ Passage des rivières au moyen d’outres

5. LES VALLÉES DE MANDI ET DE KANGRA
Départ de Sultanpur ~ La mule de M. Clarke ~ La passe de Babu ~ Le Mandi ~ Visite aux ruines d’une antique forteresse ~ Surpris par l’orage ~ Le temple de Baijnath ~ Les vallées de Mandi et de Kangra ~ Nous traversons des torrents ~ Lucioles et choléra ~ Dharamsala ~ Plantation du thé ~ Sa fabrication ~ Kangra ~ Le temple d’Or, le bazar ~ Voyage dans la plaine ~ Nurpur

6. LE CHAMBA
Mauvais rêves, bonnes nouvelles ~ De nouveau les corniches ~ La panthère aimable ~ Le Chamba ~ La ville ~ Le rajah Sham Singh ~ Ses caractère, histoire, famille, entourage ~ Un cadeau superbe accompagné d’un autographe ~ Le durbar ~ Les Gaddis et leurs danses ~ Sham Singh et son père ~ Manghieri ~ M. Clarke n’aime pas le voyage à cheval ~ Les frontières du Chamba ~ Les envoyés du maharajah du Cachemire ~ Le Padri Pass et ses difficultés

7. LE BHADARWAH ET LE KISHTWAR
« Route impossible ! » ~ Descente à l’avenant ~ Bhadarwah ~ Nous montons par une échelle dans notre habitation ~ Curiosité des Orientaux ~ Histoire d’un lit ~ Départ par une pluie torrentielle ~ Une rivière débordée ~ Nous passons la nuit dans une étable ~ Mœurs et coutumes ~ M. Clarke tombe malade ~ Les Paharis, leur type, leur costume ~ Les chutes d’eau de Kishtwar ~ La Chenab ~ Un bungalow du maharajah trop habité ~ Batoti ~ Ramban ~ Ramsu ~ Banihal Pass ~ Enfin le Cachemire !

8. LE CACHEMIRE
Désenchantement ! ~ Souvenir de Jacquemont ~ Verinag ~ Le palais, l’étang poissonneux ~ Islamabad (Anantnag) ~ À la recherche d’un gîte ~ Des maisons à plusieurs étages ~ Écorces de bouleaux et papier du Cachemire ~ Les ruines de Martand, navigation sur la Jhelum ~ Aspect de Srinagar ~ Malaises ~ Un excellent médecin

9. SRINAGAR ET SES CURIOSITÉS
Le résident anglais ~ Audience chez le maharajah Ranbir Singh ~ M. Dauvergne ~ Description de Srinagar ~ Chez le roi ~ Le Takht-i-Sulaiman ~ Types et caractères des habitants ~ Les brahmanes d’aujourd’hui et ceux du temps d’Akbar ~ Les pandits, le plus beau type des Indes ~ Promenade dans la ville ~ Commerce et industrie ~ Tissus, bijoux et autres objets ~ Chez Samed Shah ~ Pandrethan ~ Cadeau du maharajah ~ Srinagar au clair de lune ~ Départ pour le Baltistan

10. LE BALTISTAN
Sortie de la vallée du Cachemire ~ Le col de Rajdiangan ~ La vallée du Kishenganga ~ Gurais ~ Les Dardes, types, mœurs, habitations ~ La musique du maharajah ~ Un cheval dangereux ~ Burzil ~ Deux cols à franchir ~ Le plateau du Deosai ~ Le mal des montagnes ~ Le Burji-la ~ Skardu, capitale du Baltistan ~ Les habitants ~ Type balti ~ Les tazi de Gilgit ~ Le jeu de polo ~ Une pipe arabe du XIVe siècle

11. LE BALTISTAN (SUITE)
L’antique Indus ~ Passage taillé dans le roc ~ Shigar ~ De superbes montagnes ~ Askole ~ Le Muztagh Pass et le Dapsang ~ Retour à Skardu ~ Nous augmentons notre collection ethnographique ~ La danseuse désolée ~ Une coûteuse hospitalité ~ Les travaux exécutés par Manghel Djou, gouverneur du pays ~ Un site merveilleux ~ Un pont de corde d’un passage peu agréable ~ Altintang ~ Karkichu et la vallée de la Suru ~ Les Baltis, leur caractère et leurs qualités ~ Dras ~ Les Ladakhis, leur type et leurs mœurs ~ Le Zoji-la ~ Sonamarg ~ Retour à Srinagar

12. LES ENVIRONS DE SRINAGAR
Anglais et Russes ~ Nous faisons des collections ~ Gupkar ~ Politesse des Cachemiris ~ Réponse du maharajah ~ Proverbes ~ Promenades du maharajah ~ Une fabrique française ~ Le lac Dal ~ Naissance d’un batelier ~ Les fakirs ~ Le pandit Ramju et son temple ~ Les palais des environs de Srinagar ~ Le Shalimar, le Nishat, le Chashmashahi ~ À la recherche de crânes ~ L’île Jacquemont ~ Pensées et rêves ~ L’art des cuivres aux Indes

13. DE SRINAGAR À MURREE
Départ de Srinagar ~ Voyage sur la Jhelum ~ Générosité du maharajah ~ Tempête ~ Le lac Wular ~ Baramula ~ Souvenir de Bernier ~ Le temple de Bhaniyar ~ Uri et son antique mosquée ~ Muzaffarabad ~ La vallée du Nainsukh ~ Les Chilasis ~ Nous reprenons la grande route ~ Kahula ~ Murree et ses délices ~ La vue du Nanga Parbat

14. RETOUR À BOMBAY
Rawalpindi ~ Lahore ~ Le palais du gouverneur ~ Promenade à dos d’éléphant ~ Mosquées et tombeaux ~ De Lahore à Delhi ~ Splendeurs de Delhi décrites par M. Rousselet ~ Les boulevards de la ville ~ Agra ~ Le Taj Mahal ~ Ahmedabad ~ Bombay ~ Séjour délicieux à Malabar Hill ~ Départ pour l’Europe

NOTES

TABLE DES ILLUSTRATIONS

De Trieste à Bombay//Après avoir accompagné mon mari deux fois en Asie centrale, en l’espace de quatre ans, je l’ai également suivi lors de son voyage aux Indes, au Cachemire et au Petit-Tibet. Quant à la rapidité avec laquelle nous avons exécuté nos deux derniers voyages, quelques dates en diront plus long qu’une description. En décembre 1880 nous étions à Tachkent ; en janvier 1881, sur les bords de la mer d’Aral ; en avril 1881, en Égypte ; en juin de la même année, au cœur de l’Himalaya.
Le 18 avril 1881, nous partions le soir de Graz en nous dirigeant vers Trieste. Grâce à quelques largesses, nous obtenons un bon coupé. Dormons… Ah !… très bien… La respiration devient régulière, et les reins sont bien appuyés. Un bon sommeil nous donnera des forces… Oui !… Comptons là-dessus. Des cris de détresse partent du compartiment voisin : “Au secours ! Au nom du ciel, au secours !” Le train s’arrête à Laibach et les cris redoublent de plus belle. Une voyageuse éperdue paraît à la portière et crie aux employés : “Mon mari se meurt, il est empoisonné ! Du lait ! au nom du ciel, du lait !”
Les employés se précipitent, entrent, descendent, emportent une masse grise : ce doit être le mari ; suivie d’une ombre qui gesticule et crie : ce doit être la femme. Puis on n’entend plus rien. L’employé qui vient nous demander nos billets répond avec un calme parfait à nos questions : “Il aura mangé trop de cochonnaille au buffet de Graz, il se trouve mal, et sa femme croit qu’il a été empoisonné par la strychnine.” Je plains ce pauvre homme, et je plains aussi la femme, malgré le côté comique de l’accident, car je ne puis m’empêcher de me reporter à mon dernier voyage dans les steppes de la mer d’Aral, où, par un froid de 37 °C, M. de Ujfalvy tomba à mes pieds, frappé d’une congestion. Mais enfin cette femme était en pays civilisé, à portée d’un médecin, tandis que moi j’étais au milieu du désert, sans autre secours que celui du chef de la misérable station et de sa femme, seuls habitants de ces terres émaillées çà et là de pauvres Kirghizes. Pour trouver un médecin, il m’aurait fallu retourner sur mes pas à Kazalinsk, soit à 150 kilomètres en arrière, et cela avec, pour tout moyen de locomotion, des chameaux, utiles animaux, sans doute, mais qui font tout tranquillement au plus leurs 40 kilomètres en dix à douze heures. On conviendra que la différence des situations était grande. Aussi, tout en plaignant la femme, je m’endormis pourtant et ne me réveillai qu’à 6 heures du matin, c’est-à-dire à une heure à peu près de Trieste.//p. 51-52

Le Kulu//De Kumharsain à Dalash le chemin devient fantastique et d’une beauté sauvage. Çà et là des maisonnettes bien situées, un temple hindou dont les clochetons aigus rappellent l’architecture chinoise. Puis jusqu’à la rivière une descente horrible. Pauvres chevaux ! Et le garde-fou qu’on avait mis jadis à l’endroit le plus périlleux était détruit. Heureusement nous arrivions au pont tout frais, tout pimpant, avec un bois tout neuf. Il paraît que dans le temps un gouverneur du Penjab a péri en franchissant un de ces ponts invraisemblables. Aussi on s’était empressé d’en faire un plus solide. La même chose arrive dans le Turkestan : il faut qu’un haut personnage soit sacrifié pour qu’on pense aux simples mortels. C’est à souhaiter un trépas tragique au plus grand nombre de gouverneurs possible.
Ce pont est construit sur la Sutlej, un des plus grands affluents de l’Indus, qui traverse l’Himalaya dans une vallée profondément encaissée et d’une grandeur sauvage. Cette rivière, assez considérable, coule avec une grande rapidité ; elle est cependant navigable à 200 milles au-dessus de son affluent, la Beas. La vallée n’est qu’à 1 000 pieds anglais d’altitude.
La Sutlej, que nous voyons mugir à nos pieds, est l’Hyphasis d’Alexandre ; c’est lui qui arrose ces déserts qui épouvantèrent les Grecs et les arrêtèrent dans leur marche triomphante. Ici il n’y a pas de déserts, au contraire ; de hautes et gigantesques montagnes l’enferment dans un cours, et la montée que nous faisons après la traversée du pont se continue quatre heures ; les chemins étaient horribles, les corniches vertigineuses se succédaient, et, à mesure que nous montions, la Sutlej et le mugissement de ses eaux s’éloignaient et disparaissaient à nos yeux.
Enfin nous arrivons, exténués de fatigue, à la station de Dalash, la première dans le pays du Kulu.
Dans ce district il n’y a pas de bungalow proprement dit, les stations s’appellent rest houses (“maisons de repos”). L’arrangement de ces maisons est le même que celui des dak bungalow, seulement on n’y trouve point de nourriture ; il faut se la procurer soi-même. Le rest house est toujours situé à une certaine distance du village, les Anglais n’aimant pas le voisinage des indigènes.
Quant aux habitations de ceux-ci, parsemées sur des pentes d’une élévation extraordinaire, elles ressemblent de loin à des chalets suisses, mais de près ces misérables maisons couvertes d’ardoises, avec un balcon privé de garde-fou, ressemblent à des pigeonniers gigantesques. Les plus élégantes ont des balcons fermés, avec de petites ouvertures. Des têtes de femmes apparaissent et regardent curieusement les étrangers.
Il est souvent bien difficile de reconnaître les femmes, tant elles ressemblent aux hommes, ce qui n’est flatteur pour aucun des deux sexes. Sans les anneaux qu’elles portent au nez, je crois que cela serait impossible.
Les paysans du Kulu portent pour tout vêtement une pièce de coton roulée autour du corps ; une des extrémités est passée entre les jambes et remonte par-dessus les épaules. Ils ont la tête nue, mais quand ils veulent se garantir du soleil ou du froid ils se la couvrent d’un morceau de toile formant capuchon. Ceux qui sont employés au service des Européens se mettent un turban et s’habillent un peu comme les musulmans. Les femmes portent une draperie qui forme jupe autour de la taille. Les plus pauvres, comme les plus riches, ont des pendants d’oreilles, des bracelets même aux jambes ; les riches les garnissent de pierreries. Les pauvres vont pieds nus, et les riches ôtent leurs souliers dans les appartements.
En arrivant à Dalash, nous eûmes toutes les peines du monde à nous procurer des vivres. Sans l’énergie de ces deux messieurs, nous n’aurions rien obtenu.
Les hindous sont très grands marcheurs, malgré leur faible complexion ; ainsi, le saïs de mon mari, véritable hindou et, de plus, faible et maladif, suivait cependant son cheval à pied et le rejoignait facilement au galop. À Bombay par exemple, lorsqu’il s’agit d’une descente, le domestique saute du siège sur lequel il est assis à côté du cocher, et, saisissant le cheval par le mors, court avec lui et le modère.
Jamais aucun accident n’est encore survenu. Ils sont très sobres, se contentent de riz, de légumes et d’eau pure. Ce régime n’est pas fait pour relever leur constitution. Le lait dont ils se servent se met dans des ustensiles de cuivre appelés lota, de sorte que cet aliment prend le goût du métal, ce que je trouvai très désagréable.//p. 109-112

Srinagar et ses curiosités//En revenant à la maison, nous trouvons une dizaine de Cachemiris qui attendent M. de Ujfalvy assis ou couchés paresseusement sous la large véranda. On doit les mensurer, et le Premier ministre veut assister à cette opération, afin d’en rendre compte à son maître. M. de Ujfalvy commence aussitôt qu’il est arrivé. Le Cachemiri qui habite ce beau pays ne ressemble nullement à ses voisins. La tête, dont le volume diffère de beaucoup en grosseur de celle de tous les autres peuples que nous avons vus jusqu’à présent, est ce qui frappe le plus en lui. Il a le front haut et bombé, les bosses sourcilières prononcées ; les sourcils sont bien arqués, fournis et presque toujours continus. Le nez est très grand et bien fait, la bouche moyenne et les lèvres particulièrement fines ; la barbe est abondante ; leurs cheveux sont ondés et noirs. Les oreilles sont petites et peu saillantes, mais généralement les extrémités sont grandes. Ils ont la peau velue, leur torse est élancé ; ils sont vigoureux ; leurs muscles sont développés et dénotent la force et la vigueur, surtout en comparaison des hindous de la plaine, qui ont toujours l’air d’un roseau agité par le vent. Malgré toutes ces qualités physiques que possèdent les Cachemiris, on peut répéter ce qu’en disait Jacquemont il y a cinquante ans : “Peuple ingénieux, mais lâche ; ils sont fourbes, plats, menteurs, voleurs, et manquent absolument de courage. Race prodigieusement douée dans un pays merveilleusement fertile, dégénérée moralement et présentant en même temps un physique des mieux constitués. Les femmes sont belles, quoique avec des traits un peu accusés ; elles sont bien faites, mais elles manquent de soins de propreté, et elles sont d’une morale plus que douteuse.” Ce portrait, tracé de main de maître, est encore aujourd’hui d’une scrupuleuse exactitude. Qui donc aurait pu faire changer ce peuple intelligent ? Est-ce le régime auquel il obéit aujourd’hui ? Non. Longtemps courbé sous l’esclavage, asservi à des lois qui ne sont pas les siennes, il vient d’être décimé par une horrible famine qui a réduit la population à son tiers. Cette calamité, due en grande partie à l’imprévoyance des autorités, a duré trois ans sans qu’il fût possible de l’enrayer. Les chemins étroits ne pouvaient laisser passer que des mulets chargés de grain, et les pauvres bêtes, privées elles-mêmes de nourriture, succombaient sous le poids et la fatigue ; des hommes, des femmes couverts de bijoux et tenant dans leurs mains crispées des pièces d’argent, se tordaient et se roulaient dans les tortures de la faim ; des gens hâves et décharnés s’affaissaient sur le seuil de leur maison, suivant d’un œil hagard des vaches maigres et languissantes qui pourtant auraient pu atténuer leurs souffrances. Mais la religion, cette implacable religion qui n’est pourtant pas la leur, leur défendait, sous peine de mort, de toucher à ces animaux sacrés. Ainsi au Cachemire, dans un pays habité par des musulmans, il est défendu de tuer une vache ou un bœuf, parce que le maharajah est hindou et que cet animal est l’animal sacré par excellence. La bouse de vache constitue, aux yeux de ce peuple fanatique, la purification la plus efficace ; tout ce qui est impur ou a pu le devenir est purifié par elle.
Un brahmane a-t-il été souillé par quelque attouchement, vite il va se purifier en buvant de l’urine de vache et en se frottant avec de la bouse. Malheur au propriétaire qui perd sa vache ! car le ciel est en grande fureur contre lui.
Le Premier ministre du Népal disait un jour à M. Henvey, alors résident anglais dans ce pays : “Si un de vos compatriotes venait à tuer un indigène, je pourrais très bien le sauver ; mais si par malheur il tuait une vache, il me serait impossible de le soustraire au supplice.” Lorsque les troupes du maharajah allèrent en guerre dans le pays de Gilgit, il arriva que ces malheureux soldats fussent sur le point de périr, faute d’aliments. Ils avaient comme bêtes de somme des buffles, mais ils se seraient laissés mourir de faim plutôt que d’y toucher ; il fallut consulter les brahmanes, qui, s’étant assemblés et ayant délibéré, déclarèrent que le buffle n’était pas un bœuf et qu’on pouvait le manger. C’est ainsi que cette malheureuse armée fut sauvée. Il est plus que probable que les brahmanes, souffrant eux-mêmes de la faim, auront trouvé cette ingénieuse combinaison, qui satisfaisait en même temps leur conscience et leur appétit. Pourtant il n’est pas rare de voir les hindous maltraiter leurs vaches et leur donner des coups. Dans la partie des Indes qui appartient aux Anglais, la vente de viande de vache et de bœuf ne souffre aucun inconvénient. Les brahmanes sont très tolérants à cet égard, et un fait que j’ai lu doit ici trouver sa place ; il prouvera jusqu’à quel point les brahmanes modifient jusqu’aux prescriptions les plus sévères de la loi.
“Au temps d’Akbar, un brahmane pria ce prince de faire un édit par lequel il défendît de tuer une seule vache dans sa province ; ce prince, ayant accédé à sa demande, fut bien étonné de voir quelque temps plus tard le brahmane qui venait le prier de nouveau de révoquer cet édit. Akbar voulut savoir pourquoi ce changement. Le brahmane lui répondit qu’il avait vu en songe plusieurs vaches qui, furieuses, l’avaient poursuivi de leurs cornes, et que l’une d’entre elles lui avait dit : ‘Ne sais-tu pas qu’après notre mort nos âmes doivent passer en d’autres corps sous des formes plus nobles ? Si ta religion défend de nous tuer et de nous procurer cet avantage, n’empêche pas les autres de le faire, car, en l’empêchant, tu deviens notre ennemi.’”
Cette anecdote doit servir à calmer les remords des hindous, auxquels le trafic de la viande de bœuf procure de grands avantages. Quoi qu’il en soit, cette vente n’est pas tolérée au Cachemire et le peuple, quoique musulman, doit s’y soumettre. Je ne crois pas que Ranbir Singh ait de mauvaises intentions, au contraire, mais il est tellement entre les mains des brahmanes que ceux-ci en font ce qu’ils veulent.//p. 263-266

De Srinagar à Murree//L’hiver chasse les Européens. Au loin, les montagnes blanches avertissaient que la neige tombait là-bas et ne tarderait pas à barrer les chemins aux visiteurs de cette belle contrée.
Sur les 5 heures du soir, un vent terrible s’élève, et, malgré nos refus, il fallut céder aux prières de nos bateliers. Frémissant de peur, ils nous suppliaient de nous arrêter et de laisser passer l’orage. Le vent, en effet, se heurtait contre les paillassons de notre barque et soulevait les ondes de la Jhelum, qui, furieuses, écumaient sous le souffle puissant de leur maître. Pavan, le dieu du Vent chez les hindous, était dans toutes ses fureurs. Voulait-il renouveler la jolie tradition par laquelle on raconte la formation de l’île de Ceylan ? Pavan, provoqué par un génie de la montagne Sumeru, l’attaqua avec de telles tempêtes que celle-ci, craignant d’être renversée, demanda secours aux dieux. Ceux-ci l’aidèrent, en effet ; mais, un jour que les dieux étaient aux noces de Shiva, Pavan redoubla tellement d’efforts que le sommet d’une montagne tomba dans la mer. C’est ainsi que fut formée l’île de Ceylan. Nous faisons amarrer notre barque, dont Pavan eût eu beaucoup plus facilement raison que du sommet de la montagne, car ces bateaux plats chavirent au moindre vent.
Après une heure de tempête, le calme se rétablit, et nous continuâmes notre route sur une rivière aussi tranquille et aussi dormante qu’elle était agitée tout à l’heure.
Décidément Varuna, le Neptune hindou, avait vaincu son adversaire. Ce dieu n’est pas comme celui de notre connaissance, conduisant cinq vigoureux coursiers et armé d’un trident ; il est moins majestueux ; ses coursiers se réduisent à un poisson sur lequel il est monté, et au lieu d’un trident c’est un roseau qu’il tient dans sa main. Les hindous l’invoquent dans les sécheresses, pour lui demander l’eau bienfaisante qui fera fleurir leurs moissons et reverdir leurs prairies brûlées par le soleil.
Le coucher de cet astre brillant fut splendide ; l’horizon était en feu, et ses rayons semblaient vouloir transpercer le flanc des montagnes. Ce fut l’affaire de quelques beaux instants ; le spectacle s’effaça et fit place au crépuscule. Le ciel bleuit, les étoiles étincelèrent.
Le flanc d’une montagne s’éclaire et forme une guirlande brillante suivant les contours du versant. Ce sont des broussailles qui flambent sur une longueur d’environ quelques lieues. Puis la lune apparaît, pâle et modeste, décrivant sa course au milieu de cette voûte étoilée. Nous nous couchons et passons la nuit dans notre bateau, dont les paillassons, baissés et recouverts de tapis, nous abritèrent de leur mieux contre les fraîcheurs de la nuit.
À 4 heures du matin, notre maison flottante reprit sa course, et nous fûmes réveillés par les rames qui frappaient les eaux d’un bruit régulier.
Les tapis levés, les montagnes nous apparurent couvertes de neige, et le grand lac que traverse la Jhelum nous entourait de ses eaux limpides.
Au loin, de l’eau et encore de l’eau. Nos doonga mettent trois heures pour traverser le lac. Le soleil s’y mire et y fait jaillir des étincelles diamantées. Les poissons respirent et sautent joyeusement hors de leur palais humide. Puis les châtaigniers qui envahissent ce beau lac nous avertissent qu’il va prendre fin et que la Jhelum, qui mêle ses eaux aux siennes, va reprendre sa course à travers les montagnes en baignant de gracieux villages jusqu’à Baramula. Ce grand lac, appelé Wular, est sujet à de fortes tempêtes, et les hanji ont grand-peur de le traverser quand il fait du vent. Heureusement pour nous, le temps était splendide, Pavan nous était propice, et Varuna nous conduisit à bon port.
Quelques heures de navigation sur la Jhelum à sa sortie du lac et nous sommes à Baramula, petite ville située sur la rive droite et reliée à la forteresse qui s’élève sur la rive gauche par un pont de bois.
Cette ville, assez fréquentée, est l’entrée habituelle du Cachemire. De là, en effet, les voyageurs qui arrivent des plaines de Rawalpindi regardent avec admiration cette riche et verdoyante vallée qui ferme le royaume du Cachemire. D’un ovale irrégulier, la vallée, large et étendue, est enfermée au milieu d’une chaîne infinie de montagnes couronnées de magnifiques glaciers dont les zébrures bizarres forment des dessins éblouissants. Bien différente est cette entrée de celle par laquelle nous étions arrivés et qui nous avait fortement désillusionnés sur ce paradis tant vanté.
Malgré ce désenchantement, s’il m’était donné de recommencer, je prendrais encore l’autre route pour arriver dans ce pays des poètes. Car, en dépit des difficultés, des fatigues et des périls de toutes sortes, il nous a été donné de voir un splendide pays, moins artistement décoré que le Cachemire, mais plus sauvage, plus discrètement beau. Peu de voyageurs ont pu faire cette comparaison ; Baramula est et restera longtemps encore la seule route praticable et permise aux voyageurs. Je m’en réjouis pour eux et pour la contrée, car l’impression qu’on en ressent est féerique. La commotion qui a ouvert la brèche des rochers qui fermaient cette vallée a dû être terrible, et elle a donné naissance à une touchante légende. Un grand saint, frappé de l’état stagnant des eaux, toucha de son bâton ce bloc infranchissable ; la roche s’ouvrit alors, laissant passer les eaux, et le Cachemire fut créé. Baramula, qui veut dire “Grand saint”, en garde la mémoire, et son nom la révèle à la curiosité des voyageurs.//p. 461-464

Alain & Christine Londner, Lire et Découvrir n° 900, le 5 juin 2014 :
« Par sa sensibilité aux paysages sublimes et parfois terrifiants de l’Himalaya et du Karakoram, par son attention aux mœurs de ces contrées hindoues et musulmanes, par ses prises de position sur le rôle de la femme comme moteur des civilisations, Marie de Ujfalvy-Bourdon révèle un esprit vif, érudit et audacieux. Elle porte sur le monde qu’elle découvre un regard nourri d’une curiosité insatiable et raconte ses aventures avec humour, dans un style enlevé et incisif, qui frappe aujourd’hui par son originalité au sein d’une littérature majoritairement masculine et souvent aride.
Si l’auteur s’adresse en premier lieu à sa “chère lectrice”, tout lecteur est invité à se laisser entraîner par ce voyage insolite en terre himalayenne. »

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